Gérard Morisset (1898-1970)

1951.05 : Sculpteur - Baillargé (les)

 Textes mis en ligne le 24 février 2003, par Sophie MALTAIS, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867,.Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Sculpteur - Baillairgé (les) 1951.05

Bibliographie de Jacques Robert, n° 315

Technique, vol. 26, n° 5, mai 1951, p. 307-314.

L'INFLUENCE DES BAILLAIRGÉ

C'EST au cours de l'année 1748 que Jean Baillairgé établit sa boutique de menuisier puis de sculpteur au pied du Cap-aux-Diamants et, sans s'en douter, fonde la dynastie d'artisans qui porte son nom; et c'est à la fin de l'année 1848 que Thomas Baillairgé, petit-fils de Jean, quitte son bureau d'architecte et son atelier de sculpture rue Ferland, et prend sa retraite.

Le règne de la dynastie a donc duré un siècle [Note 1. A vrai dire, la dynastie des Baillairgé compte un architecte de plus, Charles, neveu de Thomas. Il est né à Québec en 1826 et y est mort en 1906. Mais il s'écarte considérablement de la tradition canadienne; ainsi n'a-t-il que peu d'attache avec son oncle et ses ascendants.], tout comme celui de la famille des Levasseur. Le siècle des Levasseur, c'est celui de la sculpture ornementale du style Régence, qui s'est prolongé chez nous jusqu'aux dernières années du XVIIIe siècle. Mais le siècle des Baillairgé est celui du style Louis XVI, que François rapporte de Paris en 1781 et qu'il fait connaître et aimer dans des œuvres parfaites - notamment des statues et des bas-reliefs d'un caractère original.

L'influence des Baillairgé a été prépondérante dans la province de Québec pendant une grande partie du siècle dernier. Elle s'est fait sentir vivement dans la ville même de Québec, et cela va de soi. Mais je constate qu'elle s'étend vite dans toute la région; qu'elle pénètre profondément sur la rive sud du Saint-Laurent, de Kamouraska à Nicolet - c'est le fief des Baillairgé; qu'elle gagne la région des Trois-Rivières et celle de la Richelieu; qu'elle s'infiltre même dans la région montréalaise, puisque maints disciples de Quévillon, après avoir suivi aveuglément leur maître, abandonnent plus ou moins le quévillonnage pour adopter le style aimablement classique des Baillairgé. Si, à l'époque 1840, ce style fait un grand nombre d'adeptes parmi nos sculpteurs sur bois, c'est parce qu'il est plus simple, plus souple et mieux articulé que le style de Quévillon, et aussi qu'il s'accorde naturellement au principe d'économie qui est de règle dans la province au milieu du XIXe siècle.

Car on n'est plus alors au temps où les paroisses anciennes, encore intactes, comprenaient trois mille âmes, parfois quatre mille; donc au temps où les fabriques étaient prospères. Mil huit cent trente-cinq marque la limite de cette ère primitive. Désormais les paroisses anciennes sont mutilées suivant les nécessités locales ou les caprices de l'évolution des villages. Par exemple, un territoire comme celui du Cap-Santé - c'est-à-dire de plus de cent milles carrés - fournit en trente ans cinq paroisses nouvelles. On conçoit que les paroisses anciennes ainsi dépecées et les paroisses nouvelles ne soient plus en mesure de se payer, comme au siècle précédent, des églises sculptées comme des châsses; elles subordonnent le décor de leurs églises à leurs ressources financières.

De là une certaine uniformisation du décor de nos églises, tant dans la composition des retables que dans celle des meubles liturgiques indispensables au culte - chaires, bancs d'œuvre et tabernacles. Uniformisation dans le style, je l'ai dit plus haut; mais aussi uniformisation dans l'ordonnance générale des retables et des meubles d'église. Cette uniformisation provient-elle seulement de l'insuffisance des ressources financières des fabriques et de la mode? N'y faut-il pas voir une conséquence directe de l'excellence de l'art des Baillairgé? Je suis tenté de le croire. Devant des réussites admirables comme le baldaquin de Saint-Joachim, le retable central de Lotbinière et les tribunes de l'église de Deschambault, les disciples des Baillairgé ne se sont pas estimés de taille à faire mieux. Ils auraient pu dire comme Baudelaire: En élèves soumis, ils ont bien appris leurs leçons et les ont répétées sans faute, sans hésitation, souvent avec l'élégance même dont ils avaient sous les yeux tant d'exemples magnifiques.

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Le plus illustre des disciples des Baillairgé est André Paquet [Note 2. Né à Saint-Charles (Bellechasse) en 1799, mort à Québec en 1860.]; il a travaillé sous la direction de Thomas Baillairgé; il a participé à quelques-unes de ses grandes entreprises de sculpture - Sainte-Famille (île d'Orléans) et Lotbinière; il a épousé, en première noces, la gouvernante de son maître; et pendant longtemps il a été l'homme de confiance des deux architectes officieux du diocèse, Thomas Baillairgé et le grand-vicaire Demers. Dans ses premières entreprises - tels les décors de Saint-Charles (Bellechasse), de Sainte-Luce, de Saint-Antoine-de-Tilly et de Saint-Pierre (île d'Orléans) -, il suit de près les ensembles décoratifs auxquels il a travaillé avec son maître. Mais à mesure qu'il prend de l'assurance en son talent, surtout après la retraite de Thomas Baillairgé, il s'enhardit à composer les ensembles dont il assume l'exécution; composition qui reste sage sans doute, mais qui s'adapte au vaisseau à décorer; c'est ainsi qu'à l'église de Lévis, il parvient à faire oublier, grâce à l'entrecolonnement des piliers, la disproportion qui existe entre la grande nef et les nefs latérales. Son chef-d'œuvre était l'église de l'Ange-Gardien; elle était plus riche que les autres ouvrages de Paquet; et les magnifiques fragments du retable de Jacques Leblond dit Latour ont dû pousser le sculpteur à fleurir davantage son style et à l'adapter aux richesses du sanctuaire. Il n'en reste hélas! que de belles photographies.

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Si André Paquet est le plus illustre des disciples de Thomas Baillairgé, François Fournier en est le plus obscur [Note 3. Il est né à Saint-François-de-la-Rivière-du-Sud en 1792; il est mort à Montmagny en 1865. Dans sa ville d'adoption, il existe encore quelques maisons qu'il a construites il y a un siècle.]. Au début de sa carrière, il est architecte; c'est lui qui, en 1822, construit l'église de Montmagny; considérablement remaniée vers 1889, elle a changé de façade en 1920 et elle a été détruite par le feu l'an dernier. Ajoutons que François Fournier a laissé quelques ouvrages à Saint-Pierre (Montmagny), à Saint-Vallier et à Saint-Jean-Port-Joli. La seule œuvre intéressante qu'il a laissée est la sculpture de l'église de Lauzon; il l'a entreprise à l'automne de 1830, d'après les plans de Thomas Baillairgé; mais celui-ci a laissé au sculpteur une certaine liberté dans l'interprétation de ses dessins. On le constate aisément dans l'ordonnance du sanctuaire: là, Fournier se permet des variantes de bon aloi dans la composition et la répartition des trophées. Mais dans le plan de la chaire et du banc d'œuvre, le disciple suit pas à pas son maître; il l'imite même dans les deux bustes en bois sculpté et doré qui ornent les niches de la chaire (fig. 2); sans doute le disciple n'a point la sensibilité du maître ni la même tendance à l'originalité; mais il s'applique tant qu'il arrive à donner à ses figures une expression qui s'accorde avec la gentillesse des motifs sculptés qui les avoisinent.

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Louis-Xavier Leprohon [Note 4. Louis-Xavier Leprohon est né à Montréal en 1795; son père était médecin. Il est mort à Ottawa en 1876.] est l'un de ces disciples de Quévillon qui se rallient à l'art des Baillairgé. A l'église de l'île-Perrot, il exécute en 1828 les panneaux du sanctuaire, les ornements de la voûte et les fonts baptismaux; c'est là du beau quévillonnage, dans lequel on sent l'influence de Liébert et de Brien dit Desrochers. Cet ouvrage fini, il ne s'attarde pas dans la région de Montréal. Dès 1830, il est à Québec. Deux ans après, il obtient deux grandes entreprises, le retable du sanctuaire de Saint-Nicolas (Lévis) et l'ornementation sculptée de l'église de Saint-André (Kamouraska). Protégé par le grand-vicaire Demers et par Thomas Baillairgé, il ne manque pas de besogne. Mais il ne manque pas non plus de déboires: à deux reprises, il doit faire cession de ses biens - si je puis dire, car il ne lui en restait guère.

Ce qui est remarquable dans la sculpture de Leprohon, c'est une grande adresse dans la répartition des éléments décoratifs; c'est aussi la netteté du coup de ciseau. Nous ne sommes pas ici en présence d'un sculpteur de grande envergure; Leprohon n'est en somme qu'un sculpteur ornemaniste. Parfois il fignole un bas-relief - comme dans la chaire de l'église de Saint-François (fig. 3); habituellement il joue avec des arabesques, des consoles, des panneaux fournis de fleurs et des feuilles d'acanthe; et toujours, dans la tradition de son maître Baillairgé, il sait flatter l'œil par des arrangements inédits et par des détails fermement exécutés.

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Dans la région des Trois-Rivières, deux sculpteurs d'églises, sans être des élèves de Thomas Baillairgé, ont subi son influence. Il s'agit d'Alexis Millette et d'Augustin Leblanc [Note 5. Augustin Leblanc est né à Yamachiche en 1799; il est mort à Saint-Hughes en 1882. ]. Ils ont travaillé en collaboration dans les anciennes églises de la Baie-du-Febvre et de Saint-Aimé; et c'est précisément à la Baie-du-Febvre qu'ils ont eu l'occasion de nouer connaissance avec Thomas Baillairgé, l'architecte de l'agrandissement de l'église en 1839.

Les ouvrages de la Baie-du-Febvre terminés, Augustin Leblanc se voit attribuer une entreprise considérable: les trois retables et la voûte de l'église des Grondines. Thomas Baillairgé a donné le dessin du retable central; et sans doute a-t-il donné quelques conseils au sculpteur sur l'ordonnance de la voûte et des meubles. Mais les détails sont sûrement de Leblanc. Cet ensemble est aujourd'hui gâté par des statues de plâtre colorié qui font tache sur les panneaux du retable; quand on s'astreint à ne pas les voir - et il y faut de la volonté! -, on s'aperçoit que le retable à la récollette du sanctuaire est d'un style Louis XVI un peu solennel; son avant-corps à fronton, dans lequel s'enchâsse le tabernacle doré que les Levasseur ont sculpté en 1742, n'est pas à l'échelle des travées voisines; de plus, les détails de sculpture ne s'accordent pas tout à fait avec les éléments de cette architecture. L'ensemble est élégamment sévère.

A l'église du Cap-Santé, c'est le contraire: le retable du sanctuaire est d'une élégance souveraine, et les meubles de la nef, la chaire et le banc d'œuvre, sont parmi les plus charmants de notre sculpture ornementale. Ici le sculpteur a vu en architecte.

En entrant dans cette église - notamment à l'heure où le soleil, descendant sur la côte de Portneuf, frappe la façade -, on ne peut se défendre d'une impression saisissante de grandeur. La nef, prolongée par le transept dont on ne peut apercevoir le mur de fond, prend alors un singulier aspect de largeur et de profondeur; le sanctuaire, sensiblement moins large que la nef, semble presque aussi vaste qu'elle, à cause de l'aménagement en degrés de son parquet et de la forte saillie du retable. La voûte se ferme, semble-t-il, à une grande hauteur, sans doute à cause de la magique illusion de sa plaisante courbe en anse de panier, mais aussi de la verticalité constante des éléments d'architecture. Et cette impression de grandeur, que ne justifient pas tout à fait les dimensions mêmes du monument, semble provenir uniquement du jeu des proportions. Proportions heureuses du vaisseau de l'église - et il faut les attribuer loyalement à ceux qui ont participé à sa construction, le curé Filion et son maître d'œuvre Pierre Renaud. Proportions non moins heureuses du décor et des meubles sculptés - et il convient, cette fois, d'en rendre hommage à un seul homme, Raphaël Giroux, l'un des derniers grands sculpteurs-ornemanistes de l'Ecole de Québec [Note 6. Raphaël Giroux, apprenti de Thomas Baillairgé et son légataire testamentaire, est né à Québec en 1804; il est mort à Saint-Casimir le 25 décembre 1869. Sculpteur sur bois et entrepreneur, il a exercé également l'architecture.]. Son chef-d'œuvre, la chaire du Cap-Santé, est l'un des derniers reflets de ce que j'appellerais l'esprit des Baillairgé, dans lequel il entre un goût prononcé pour les formes Louis XVI, beaucoup d'ingéniosité et d'adresse dans le maniement des éléments du style classique, et un soupçon de l'aimable frivolité du XVIIIe siècle. Tant il est vrai que l'esprit d'une époque ne se perd pas tout entier et qu'il revit parfois bien loin de son foyer initial, et avec combien de grâce et de charme.

Si l'ornementation de l'église du Cap-Santé est le chef-d'œuvre de Raphaël Giroux, il en est une autre qu'il convient de signaler, et qui d'ailleurs se rapproche davantage de la manière habituelle des disciples de Thomas Baillairgé; c'est la sculpture ornementale de l'église des Becquets; parfaitement adaptée aux proportions de l'église, elle est d'une noble simplicité.

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Après une première génération de disciples, l'influence des Baillairgé s'est fait sentir sur un certain nombre de sculpteurs obscurs de l'époque 1860-1900; leurs ouvrages ont presque tous disparu, ou bien ils n'ont pas encore été étudiés sérieusement.

C'est le cas des fils de Raphaël Giroux, qui, avec l'aide du peintre-sculpteur Adolpho Rho, ont laissé au moins un ensemble sculpté de belle envergure, l'église de Gentilly. C'est le cas de Léandre Parent, le disciple préféré du maître; les seuls ouvrages qu'on connaisse actuellement de lui se trouvent dans l'église de Saint-Michel (Bellechasse) et datent de l'époque 1878. C'est le cas également d'un sculpteur d'église du nom de Laurent Moisan, dont il ne reste guère qu'un tabernacle dans l'église de Saint-Jean-Chrysostome (Lévis). C'est encore le cas de l'abbé Stanislas Vallée, auteur de quelques tabernacles dans la région de Montmagny; de David Ouellet, qui a sculpté des meubles liturgiques avant de devenir l'architecte que l'on sait; de Louis Jobin même, dont nous ne connaissons aucun ensemble décoratif, et d'un certain nombre d'artisans, anonymes pour la plupart, qui ont travaillé pour des entrepreneurs généraux.

Urbain Delisle était-il de ceux-ci? Personne ne le sait. On ignore le lieu et la date de sa naissance; on ignore l'endroit où il est décédé. Subitement, en l'année 1860, il apparaît à Saint-Frédéric (Beauce); il est employé à la construction de l'église, probablement comme charpentier. Ensuite - les livres de comptes de la fabrique en font foi -, il entreprend la sculpture du retable du sanctuaire et de la voûte de la nef. C'est un décor unique dans l'histoire de notre sculpture. Il comporte de l'excellent, du moins bon et du mauvais. L'influence des Baillairgé y est nettement décelable, notamment dans l'ordonnance des meubles - surtout de la chaire (fig. 6). Mais ici que d'inventions baroques, que de détails tarabiscotés et inutiles!

C'est dans le décor de la voûte de la nef qu'Urbain Delisle se sépare de la tradition. Au lieu de la compartimenter en étroites travées comme il est de mode vers l'année 1860, il en fait une sorte de vaste panneau tout uni, limité par une frise de trois pieds de largeur. La légitimité de ce panneau est discutable. Mais l'audace, la hardiesse de cette frise, son dessin nerveux et nourri, l'ampleur et la souplesse de son rythme, la parfaite lisibilité de son exécution, tout cela accuse une trouvaille de génie - une trouvaille d'artiste paysan (fig. 7).

Dans l'ordre chronologique, c'est la dernière œuvre digne d'intérêt de l'Ecole des Baillairgé. La tradition se fige en formules sèches, en silhouettes de plus en plus molles, en simulacres de la beauté. Il n'y a pas là carence dans la technique, dans le coup de ciseau. C'est l'esprit des formes qui tend à disparaître. Ce sont les formes elles-mêmes qui en arrivent à périr par un trop long usage. Lorsque, vers l'année 1893, Ferdinand Villeneuve construit le retable de l'église de Saint-Elzéar (Beauce) (fig. 8), la tradition des Baillairgé est agonisante; et le style Louis XVI, qu'ils ont fait vivre avec tant de vivacité et de talent, est devenu un style exploitable comme les autres - donc un style mort.

Bas de vignettes:

1- LOTBINIERE. - Croisillon nord de l'église et chaire en bois sculpté. Œuvre d'André PAQUET, vers 1838. IOA

2- LAUZON. - Christ et Madone en bois doré, ornant les niches de la chaire. Œuvre de François FOURNIER, 1832-1840. IOA

3- SAINT-FRANÇOIS (île d'Orléans). - Cuve de la chaire en bois sculpté et peint. Œuvre de Louis-Xavier LEPROHON, 1842-1844. IOA

4- GRONDINES (Les) - Retable à la récollette du sanctuaire et voûte en bois sculpté. Œuvre d'Augustin LEBLANC, vers 1845. IOA

5- CAP-SANTE. - Retable du sanctuaire par Rapaël GIROUX, 1859-1860. Tabernacle par LEPROHON, 1844; tombeau par QUEVILLON, 1809; tableau de la Sainte Famille par antoine PLAMONDON, 1856. IOA

6- SAINT-FREDERIC (BEAUCE). Chaire en bois sculpté, peint en blanc et orné de filets de dorure. Œuvre d'Urbain DELISLE, vers 1865. IOA

7- SAINT-FREDERIC (Beauce). - Détail de la frise de la voûte, sculptée vers 1865 par Urbain DELISLE. IOA

8- SAINT-ELZEAR (Beauce). - Retable en bois sculpté, œuvre de Ferdinand VILLENEUVE, 1893-1894.

 

 

 

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Gérard Morisset (1898-1970)