
Textes mis en ligne le 24 février 2003, par Josée RIOPEL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Tourisme 1951.06
Bibliographie de Jacques Robert, n° 316
Technique, vol. 26, no. 6, juin 1951, p.389-396.
VOICI LES VACANCES... QUE FAIRE?
PENDANT longtemps, c'est-à-dire pendant un nombre indéterminé de siècles, seuls les riches, les oisifs et les infirmes, les enfants et, plus ou moins, les personnes qui ont la charge de les élever, ont eu droit aux vacances - ces quelques semaines de vie inactive et de fainéantise, pendant lesquelles on est censé ne rien faire. Vacances gratuites des nantis de la fortune, vacances forcées des pauvres diables; vacances délicieusement insouciantes des tout petits, vacances lourdes et lassantes des vieilles gens; vacances exaltantes des nomades et des aventuriers, vacances souvent ternes et ennuyeuses des sédentaires; vacances studieuses des clercs, vacances songeuses et fécondes des poètes...
C'est avec le siècle dernier - en somme, avec l'avènement des régimes démocartiques - qu'apparaissent les premiers symptômes des vacances modernes. Chiches vacances, à vrai dire; car pendant une centaine d'années, elles sont réduites à peu de jours, et elles ne sont guère l'apanage que des bourgeois: le peuple n'en profite guère.
Il existe bien, tout le monde le sait, le chômage; mais qui pourrait être à son aise quand les bras restent inoccupés faute d'embauchage et que les mioches ont faim et froid à la maison? Sombre dérision de vacances: elles irritent l'homme libre contre ses imprévoyants semblables; n'empêche que pendant longtemps, ce sont les seules vacances dont la plupart des travailleurs manuels peuvent jouir.
Les vacances, telles que nous les connaissons aujourd'hui, sont une conquête de notre siècle. En moyenne, elles ne remontent pas à plus d'une trentaine d'années. Encore est-il juste d'ajouter que cette pénible conquête est loin d'être parfaite, et qu'il reste çà et là bien des îlots de résistance à résoudre; des îlots de vaste surface tout de même, si l'on jette les yeux sur la carte de l'Europe orientale et de l'Asie.
Chose curieuse, dès la première généralisation des vacances, nombre de gens n'ont su comment les employer ni comment en profiter. Ils savaient comme personne perdre de gaîté de cur des dimanches pluvieux ou des jours de fête maussades. Mais comment ne rien faire pendant quinze jours ou trois semaines? Le problème, tout nouveau, était ardu à résoudre; il l'est resté. Astucieux, l'homme a paré à cet inconvénient en créant de toutes pièces un ministère des loisirs; cette sorte de dirigisme n'a pas été plus médiocre ni plus efficace que les autres essais de ce genre; les humains débrouillards ont su organiser tant bien que mal leurs temps libres; quant aux autres, ils se sont contentés de s'ennuyer ferme dans leur coin. Et comme l'oisiveté est la mère de tous les vices, les moralistes en service ont entrevu tout de suite une kyrielle de calamités prêtes à fondre sur la planète. Tant il est vrai que l'homme a peur de tout, même des bienfaits qu'il s'octroie - d'ailleurs après avoir longtemps lésiné sur la dépense.
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Supposons un instant - mais c'est là une hypothèse tout à fait gratuite et dépourvue de toute vraisemblance - que je puisse m'échapper pendant trois semaines du cercle rigide de mes recherches; trois semaines d'apparente fainéantise, sans soucis aucuns, sans visiteurs importuns ni appels téléphoniques, sans l'esclavage du bureau. Me voici tout à fait libre. Où vai-je diriger mes pas? Que vais-je faire d'intéressant pendant ces trois longues semaines de repos? Le problème vaut la peine que j'y réfléchisse un moment.
La chasse ne me dit rien; d'ailleurs, ce n'est pas la saison. La pêche ne m'en dit pas davantage. Ni le voyage au loin; ni la plage à la mode; ni l'isolement en forêt. La promenade à pied ou en barque m'attire par une sorte d'appât visuel. Et je cherche un petit coin tranquille et discret; de préférence un coin où il s'est passé autrefois quelque chose d'intéressant ou d'excitant, où le paysage est vaste et agréable, où il y a de l'eau, des montagnes bleues, d'anciennes maisons de pierre, des paysans délurés avec qui engager la conversation, des villageois gais et simples; un petit coin où il soit possible de s'isoler à loisir et de retrouver, quand il le faut, quelques humains en société; un petit coin, enfin, où je puisse musarder par beau temps et, les jours de pluie, m'instruire en lisant quelques paragraphes point trop boîteux sur l'histoire du patelin.
Des petits coins comme celui-là, j'en connais quelques-uns sur la carte de la province. La plupart se trouvent sur les rives du Saint-Laurent, de la Pointe-Fortune au Cap-des-Rosiers; d'autres s'étalent sur les principaux affluents du fleuve - la Rivière-du-Sud, la Chaudière, La Richelieu, la rivière du Gouffre, la Nicolet; quelques-uns, aussi plaisant que les autres, se contentent de modestes cours d'eau - comme le village de Lacadie ou celui d'Yamachiche.
J'ai donc l'embarras du choix. Cependant, quelques noms toponymiques me font de l'il et m'attirent: la Baie-Saint-Paul - à cause de son panorama montagneux et des peintres qui l'on portraituré; Saint-Jean-Port-Joli - qu'Aubert de Gaspé a rendu si sympathique; l'île d'Orléans, bien sûr - mais il faudra s'y garantir contre les touristes indiscrets; Lotbinière et Deschambault - et il serait malin d'adopter l'un de ces villages, puisqu'en une heure à peine le traversier nous conduit à l'autre; Saint-Antoine-de-Tilly - à cause de ses villas à flanc de coteau; Cap-Santé ou Beaumont, haut perchés et pittoresques; l'Islet quasi étalé sur la grève; Saint-André (Kamouraska) - à cause de la grandeur de ses paysages; Tadoussac ou Le Bic, Batiscan ou Bécancour... Décidément, le choix ne se fera pas aisément.
Avant toute décision, je voudrais me renseigner un peu. J'ouvre donc le Guide touristique du Club automobile de Québec et, en moins de deux heures de lecture, je survole le territoire et je happe au hasard les faits et les dates qui y sont consignés. Mais le Guide touristique est loin d'être un Boedeker, ni un Guide bleu. Force m'est donc de recourir aux monographies paroissiales, ou à des ouvrages qui s'en rapprochent. Je me rappelle aussitôt que l'inventaire en a été dressé il y a plus de douze ans par monsieur Antoine Roy, archiviste de la Province, qui l'a publié dans le Rapport de l'archiviste pour l'année 1938. Sauf pour les douze dernières années, je découvre donc dans cet inventaire la mention des livres, des brochures, même des articles qui ont été publiés sur l'histoire et l'évolution de nos patelins.
Mais il n'y a pas que de sages monographies paroissiales à consulter. Il existe un certain nombre d'ouvrages généraux, parfois illustrés, qui sont accessibles à presque tout le monde. Par exemple, les Vieilles églises de la province de Québec, Vieux manoirs, vieilles maisons, les Monuments commémoratifs, l'Ile d'Orléans, le Bulletin des recherches historiques, l'Annuaire de Ville-Marie, le Saint-Laurent historique, et quelques autres bouquins plus récents, comme les dernières monographies (1938-1951) et les études illustrées de monsieur Ramsay Traquair. Dans la plupart de ces ouvrages, je suis à peu près sûr de trouver, à doses fort inégales sans doute, des faits et des dates qui me renseigneront sommairement sur le passé et le présent du village que j'habiterai pendant quelques jours. Si la cueillette de faits, de dates et de légendes est insuffisante ou médiocre, eh bien! je me renseignerai sur place en interrogeant les érudits locaux.
Prévoyons le cas où je voudrais revenir de mes vacances avec quelques belles images de mon industrie - car il ne faut pas trop compter sur la splendeur ou la précision des cartes postales qui sont en vente un peu partout. Il convient donc de joindre à mes affaires un appareils photographique. Oh! rien de compliqué. Une simple boîte carrée, que j'aurai soin de n'utiliser que par temps clair - en évitant, bien entendu, de braquer l'appareil dans la direction même du soleil et en m'abstenant de photographier des intérieurs. Au cas où il me prendrait fantaisie de dessiner, je glisse dans ma valise un carnet de croquis et des crayons de couleur. Et mon Homère, et mon Racine, et mon Valéry, cela va sans dire.
Après maintes réflexions sur le sujet qui m'occupe, voici que mes goûts se précisent. J'oscille maintenant entre la riante Baie-Saint-Paul, les coteaux verdoyants de Neuville, le majestueux plateau de Lotbinière, les vastes horizons de Saint-Jean-Port-Joli. Est-ce à cause du prestige de leurs noms? N'est-ce pas plutôt en raison de certaines affinités personnelles? N'importe.
Si je choisis d'aller à la Baie-Saint-Paul, les Trois Souvenirs de l'abbé Charles Trudelle m'accompagneront fidèlement dans mes balades, et j'essaierai de voir au presbytère le manuscrit que l'abbé Girard a écrit il y a quelques années; et c'est en leur compagnie que je ferai provision de panoramas grandioses, que je m'essoufflerai gaîment dans les côtes interminablement longues, que je ferai mon plein d'air pur, de pittoresque et de salin. - Si je dirige le volant de ma voiture vers la côte de Neuville, je ne manquerai pas d'apporter dans mes bagages la brève monographie de l'abbé Demers et les notes abondantes et précises que mon ami Jules Bazin a prises en l'année 1939 et qui constituent en somme la base même de toute monographie de l'ancienne Pointe-aux-Trembles; et j'y trouverai des souvenirs bien vivaces sur le peintre Antoine Plamondon, dont il reste nombre de tableaux, sur l'illustre Bailly de Messein, évêque et curé de Neuville, et sur la courvaline, ce remède énergique que nos ancêtres employaient et qui, paraît-il, guérissait parfois les patients. - S'il me plaît de gagner Lotbinière, les copieuses Annales de l'abbé Louis Paradis deviendront mon livre de chevet - après Homère, Racine et Valéry, bien entendu; au reste, je serai parfaitement à mon aise dans ce berceau de ma famille, et toute la parenté (la Parenthèse, comme dirait Françoise d'A la recherche du temps perdu) s'évertuera à me seriner les glorieuses prouesses des ancêtres et à m'édifier sur le nombre et la solidité de leurs vertus cardinales et autres. - Enfin, si je suis la pente naturelle du Saint-Laurent et me laisse descendre sur la rive sud jusqu'à Saint-Jean-Port-Joli, j'entrerai, j'en ai la conviction, dans la terre promise de nos légendes les plus attachantes - dans ce coin de pays qui a beaucoup souffert de la campagne militaire de l'été 1759 et qui s'en est vengé en 1775 en accueillant à bras ouverts les Bastonnais [sic] et, un peu plus tard, en multipliant les agaceries à l'égard de l'évêque de Québec. Aubert de Gaspé me dirigerait pas à pas dans l'exploration de cette côte qu'il connaissait depuis son enfance; mais aussi Gérard Ouellet, qui a consacré à sa paroisse un livre solidement documenté, plein d'intérêt et de malicieux sourires, écrit avec une sorte de tendresse contenue [Note 1. Cf Ma Paroisse (Les Editions des Piliers). Québec, 1946.].
Mais à Saint-Jean-Port-Joli, je ne me contenterais pas de l'aimable tutelle d'Aubert de Gaspé, ni de la souriante érudition de Gérard Ouellet, bien que l'une et l'autre soient suffisantes pour me guider dans la chronique de la commune. J'essaierais de prendre connaissance des livres de comptes de la fabrique - ces étonnants romans, comme je les appelais naguère, en lesquels revivent les faits et gestes des générations d'autrefois. Je n'y chercherais peut-être pas des détails inédits, puisque rien n'a pu échapper au consciencieux monographe de la paroisse; mais je les lirais lentement, à tête reposée, pour voir revivre un moment les artistes qui ont fait de l'église de Saint-Jean l'une des plus belles, des plus caractéristiques et des mieux proportionnées de la province; et j'y retrouverais, au hasard des entrées, des noms illustres; les Baillairgé, Jean et Pierre-Florent, qui ont exécuté les magnifiques sculptures ornementales du retable du sanctuaire, et François, qui a tracé le dessin de la façade et des clochers de l'église; François-Noël Levasseur, qui a façonné le tabernacle central; Chrysostome Perrault, qui a commencé la voûte du sanctuaire; Amable Charron, sculpteur sur bois et marchand-général du village, qui a continué l'uvre de Perrault; François Ranvoyzé, qui a ciselé la somptueuse lampe du sanctuaire; Laurent Amyot, qui a martelé la plupart des vases d'argent de la sacristie; enfin, Louis Dulongpré, qui a peint les trois tableaux de l'église.
A l'égard des maisons du village et de la commune, il est impossible de les étudier dans des livres de comptes du même genre. C'est dans les minutiers notariaux qui sont conservés au Palais de Justice de Montmagny qu'il faudrait aller puiser des renseignements précis, sous la forme de contrats de construction et de devis sommaires. A défaut de ces précieux grimoires, je consulterais le notaire du village et j'interrogerais les villageois eux-mêmes. Et je serais bien étonné si je n'apprenais d'eux des détails nombreux et inédits sur l'architecture domestique de Saint-Jean - par exemple, la belle maison Couillard, qui se mire gentiment dans le ruisselet voisin; la maison Saint-Pierre, vaste comme un couvent, dont Gérard Ouellet affirme qu'elle a été construite au début du Régime anglais pour servir de quartiers-généraux à la Milice locale, et de prison commune; la maison de style anglo-normand, de lignes si distinguées, qui abrite une succursale de banque; bien d'autres habitations du village et du chemin de Ceinture, qui ne sont peut-être pas plus attachantes que les autres maisons de cette partie de la rive sud, mais qui n'en possèdent pas moins des traits charmants.
Que de choses à voir dans ce patelin au nom souriant! Il y a les sculptures des Bourgault et les voiliers de Leclerc, dont Jean-Marie Gauvreau a parlé avec tant d'intelligente sympathie; il y a les souvenirs d'Aubert de Gaspé, qui, malgré la disparition du manoir, planent sur tout le pays comme une légende simplet et merveilleuse; il y a la nature... Qui n'est séduit par le vaste panorama qui se déroule majestueusement de l'Islet à Saint-Roch-des-Aulnaies et qui aguiche le regard par deux éléments distincs: d'une part, un fond de montagnes et une masse d'eau miroitante, qui n'offrent de variété que dans les divers bleus - en somme, toute la gamme des bleus verts et des bleus mauves -, qui dessinent et colorent chaque plan de l'horizon; d'autre part, le paysage caractéristique de la rive sud ans toute sa diversité, avec une route en lacet, de molles collines chevelues de sapins, des maisons de pierre et de longues granges en bois, des bosquets irrégulièrement plantés, un terroir taché de rouge et, tour à tour, des paysages fermés à cinquante mètres par d'épais rideaux d'érables, et d'immenses échappées sur les lointains les plus profonds et les plus suaves.
Par temps calme, on a l'impression, tant la mer est vaste et envahissante, qu'on se trouve sur la pointe d'une île heureuse, avant-poste d'un continent vide et bleuté. Mais quand la tempête fait rage, il semble que l'ample bourrelet des collines prolonge les hautes vagues qui accourent du large; alors tout est étrangement beau, et le feuillage de la côte est presque aussi glauque que l'eau qui déferle dans l'embrun.
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Les phrases que je viens d'écrire sur Saint-Jean-Port-Joli, je les écrirais, mutatis mutandis, de bien d'autres patelins de la province de Québec; il n'y a que les détails qui varieraient de l'un à l'autre ou qui seraient à préciser. Ici, une architecture plus simple et moins d'uvres d'art; là, une nature moins grandiose mais plus charmante; ailleurs, une chronique chargée de gloire et des uvres d'art en quantité. L'Islet, par exemple, brillerait entre tous par les trois chefs-d'uvre en or massif du grand François Ranvoyzé; Vaudreuil, par la perfection des sculptures de Philippe Liébert; Lacadie, par l'architecture admirable de son église et le calme profond de son village; Beaumont, par son site majestueux et l'archaïsme du décor de son église; Saint-Joachim, par la proximité de la montagne et le style pur de son église Louis XVI...
Et partout, il y a de belles choses à voir. Car contrairement à ce que l'on pense, nous habitons un pays vieux de trois siècles, que nos ancêtres se sont appliqués à embellir des ouvrages de leurs mains. Nous n'avons pas su, il est vrai, conserver le patrimoine qu'ils nous ont légué et nous l'avons laissé dépérir. Mais il n'est pas trop tard pour connaître ce qu'il en reste et pour rendre hommage à leur talent et à leur sensibilité.
Bas de vignettes:
1. La Baie-Saint-Paul vue de la Pointe. Cliché à l'infrarouge. IOA
2. - A Saint-Jean-Port-Joli; les patients pêcheurs du village. IOA
3. SAINT-JEAN-PORT-JOLI. - Façade et grand clocher de l'église. François Baillairgé, architecte, 1815. IOA
4. SAINT-JEAN-PORT-JOLI. - Lampe de sanctuaire en argent massif, martelée et ciselée vers 1778 par l'orfèvre québecois François Ranvoyzé. IOA
5. Ancien manoir d'Aubert de Gaspé, construit vers 1765 et détruit par le feu il y a une cinquantaine d'années. Il n'en reste que le four à pain qu'on voit à droite. IOA
6. La maison Couillard, à Saint-Jean-Port-Joli, l'une des plus caractéristiques de la région. IOA
7. L'ISLET. - Calice martelé et ciselé en 1810 par François Ranvoyzé, orfèvre à Québec. Façonné avec cent cinq louis d'or américains, il a coûté de façon cent sept louis d'or. Rappelons que le louis valais quatre dollars. IOA