
Textes mis en ligne le 20 février 2003, par Josée RIOPEL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Photographie 1951.09a
Bibliographie de Jacques Robert, n° 284
La Revue populaire, vol 44, no. 9, septembre 1951, p. 14-15, 58 et 60-63
LES PIONNIERS DE LA PHOTOGRAPHIE CANADIENNE
LA PHOTOGRAPHIE, cet art utilitaire et d'agréement qui est l'une des manifestations les plus populaires et les plus instructives à la fois de la civilisation contemporaine, la photographie, dis-je, compte un peu plus d'un siècle d'existence. Si l'on admet, comme premiers balbutiements de cet art, les calques énigmatiques de Wedgwood, il voncient alors de lui accorder cent cinquante ans d'âge, puisque les mystérieuses images de l'ingénieur anglais datent de l'année 1802. La photographie contemporaine du Premier Consul, c'est déjà beau!
Quoi qu'il en soit de l'invention des calques, c'est en l'année 1822 que le Français Nicéphore Niepce, qui avait l'ambition d'atteindre à la célébrité avec son moteur à combustion interne, la première photographie au monde, à l'aide d'essence de lavande; son moteur à combustion n'a jamais pu tourner, mais son est le point de départ de recherches innombrables et extrêmement fructueuses. Cependant que d'efforts pour en tirer des procédés pratiques et des variantes lucartives!
En l'année 1835, l'Anglais Talbot parvient à mettre au point le procédé du négatif sur papier. Quatre ans plus tard, le peintre Louis Daguerre, collaborateur de Piepce et fabricant de dioramas, invente la daguerréotypie, - c'est-à-dire l'image latente dévoilée au moyen de vapeurs de mercure et fixée sur une plaque d'argent. En 1847, Niepce de Saint-Victor, neveu du précédent, imagine le cliché sur verre, qui permet l'impression illimitée des épreuves et l'agrandissement photographique. Et à intervalles quasi réguliers, les découvertes se succèdent en Europe occidentale et sont immédiatement exploitées par des opérateurs de plus en plus habiles.
Le Second Empire marque le premier âge d'or de la photographie. Hippolyte Bayard, Henry Le Secq, Félix Tournachon dit Nadar - le grand Nadar, portraitiste de Delacroix, de Balzac et de Baudelaire, - Lazergues et Disdéri, Pierre Petit et l'Ecossais David-Octavius Hill prennent des clichés d'une grande délicatesse de ton et, en peu d'années, portent la photographie à une singulière perfection. Brillante mais étrange époque que celle du Second Empire: la mode féminine se modèle sur les habitudes vestimentaires du temps de Marie-Antoinette, et les hommes se résignent à se vêtir comme des croque-morts. Et pourtant le Secq, Nadar et Disdéri, tant par leur souci de la composition que par leur recherche du style, tirent des chefs-d'uvre de cette pittoresque faune humaine.
Le plus grand peut-être de ces pionniers de la caméra est Hippolyte Bayard, le malheureux concurrent de Daguerre; dessinateur averti, il sait tirer parti des objets les plus humbles; il sait croquer sur le vif les monuments et les sites de Paris. L'un de ses chefs-d'uvre représente Notre-Dame, en l'état pitoyable où elle était en l'année 1847: point de flèche au croisillon de son transept; point de pinacles sur les contreforts des bas-côtés; et partout des échafaudages en bois, des monceaux de cailloux et des matérieux épars sur le chantier. - Un autre de ses excellents clichés nous reporte au Paris d'avant les machines; c'est celui qui a pour titre:
Mais laissons les savants et les praticiens de l'Europe occidentale perfectionner l'invention de Daguerre et de Niepce, et voyons comment l'art photographique a pénétré au Canada et comment il s'est propagé dans les villes de l'est du pays, peu de temps après sa découverte en France.
o
L'une des plus anciennes mentions qui concernent l'art photographique au Canada se trouve dans The Montreal Directory for 1842-1843; à la page 109 de ce guide, je lis cette entrée: On n'en sait pas plus long sur ce personnage.
En feuilletant les journaux et revues de cette époque, je trouverais inévitablement d'autres mentions de ce genre; et sans doute le mot photographer, qu'on vient de lire, et sa traduction française désignerait-ils, non des photographes proprement dits, mais des daguerréotypistes, comme on disait alors.
A l'égard de Magloire Desnoyers, aucun doute n'est possible. C'est donc le procédé du daguerréotype que le sieur Desnoyers pratique à Montréal, au numéro 130 de la rue Notre-Dame.
Dans la réclame qu'il fait paraître dans la Minerve du même jour, le daguerréotypiste fait d'utiles suggestions à sa clientèle: Et cet avertissement n'est point superflu, puisqu'en ce temps-là on n'embaume point les cadavres et que la daguerréotypie est un procédé photographique extrêmement lent...
Il fait merveille, le sieur Desnoyers. L'un de ses clients, débordant d'enthousiasme, écrit dans la Minverve du 13 avril 1848: Cependant, ce qui émerveille davantage le chroniqueur, ce n'est pas tant la ressemblance des visages que le cadre dans lequel chacun peut se faire daguerréotyper; car il ajoute: de la Canadienne bourgeoise..." Et le chroniqueur continue sur le même ton, en chantant les louanges de l'ingénieux daguerréotypiste.
On connaît en ce moment au moins trois ouvrages de Magloire Desnoyers. L'un est le portrait de Barthélemy Joliette, le fondateur de la ville qui porte son nom; tiré en 1849, quelques mois avant la mort de Joliette, il a été lithographié à New-York l'année suivante. Le second est aussi un daguerréotype; il représente le docteur Wolfred Nelson, le vainqueur de la bataille de Saint-Denis; exécuté en 1852, l'original est peut-être perdu; mais il en existe une excellente gravure au trait qui a été publiée dans l'Opinion publique en 1873, et une lithographie de fabrication américaine. Le troisième est un daguerréotype de Louis-Hippolyte Lafontaine, qui a également été lithographié à New-York en 1852.
A la même époque, la ville de Québec compte quelques daguerréotypistes d'une certaine renommée. Le Quebec Directory de 1848-1849 en signale deux: R.-S. Cook et John Martyn. Il aurait pu ajouter le nom de J.-W. Ellison, établi rue Saint-Jean, . Dans le Canadien du 15 décembre 1848, Ellison prévient Jusqu'ici je n'ai pu retrouver aucune uvre d'Ellison - à moins d'assimiler ce daguerréotypiste au photographe du même nom qui, vers 1865, a pris quelques excellentes vues de Québec.
D'une ville à l'autre, la concurrence est vive; car les daguerréotypistes vont partout où il y a des visages à fixer sur la plaque d'argent. L'un des plus remuants est un certain L.-C. Michon, qui a son port d'attache au numéro 142 de la rue Notre-Dame, à Montréal; dans le Quebec Directory de 1848-1849, il prétend être le seul Canadien à exercer son art dans la province - ce qui est exagéré; et il annonce en ces termes son arrivée prochaine à Québec: Et il ajoute ce post-scriptum:
Bien d'autres disciples de Louis Daguerre font paraître périodiquement des réclames alléchantes dans les journaux canadiens de cette époque. John Buxton, établi à Montréal en 1853, annonce qu'il . A.-C. Partridge, qui a son atelier à l'hôtel Donegana, à Montréal, annonce à sa clientèle que . Daguerréotypiste également, ce Charles Dion qui a son atelier rue Notre-Dame; parfois il s'essaie à la photographie proprement dite; un certain jour de l'année 1853, il fait voir à un journaliste de la Minerve ; et le journaliste désigne le sujet de cette véritable photographie: Trois ans plus tard, le même Charles Dion colorie à l'huile des agrandissements photographiques de portraits et de paysages, et institue des concours chez les amateurs de Montréal.
Un autre daguerréotypiste, J.-M. Gauthier, annonce dans la Minerve du 15 mai 1856 qu'il a établi son atelier . Un certain A.-C.-A. Doane, après avoir travaillé une ou deux années à Québec, monte son atelier au numéro 2 de la place d'Armes, à Montréal; puis il avertit ses futurs clients ; il se présente comme photographe. Quant à Martin et à Tabec, qui font paraître parfois des réclames dans la Minerve de 1855 et de l'année suivante, ce sont probablement des daguerréotypistes attardés; au reste, on ne sait à peu près rien de leurs ouvrages.
o
L'invention de Louis Daguerre, si admirable soit-elle, est tout de même entachée d'un vice grave: elle ne permet point la reproduction ni l'agrandissement photographique; c'est une image fixée sur une surface opaque, qu'il faut d'ailleurs savoir regarder par miroitement. Chaque image obtenue avec ce procédé exige donc une prise de vue.
Le jour où apparaît le cliché sur papier et, bien mieux, le cliché sur verre, la daguerréotypie est fatalement touchée. Et le jour où la découverte de Niepce de Saint-Victor se généralise en Europe occidentale, les daguerréotypistes sont contraints par les circonstances d'adopter le procédé nouveau et de bazarder au plus tôt leur vieux matériel. En somme, c'est une véritable révolution de palais.
Au canada, tout au moins dans la province de Québec, il semble que ce soit entre les années 1854 et 1857 que ce changement radical s'accomplit. En 1853, on l'a vu tantôt, Charles Dion prend un cliché photographique d'un quartier de Montréal; vers l'année 1855, des gravures au trait publiées dans l'Illustrated London News paraissent être des transpositions de véritables clichés photographiques; deux ans plus tard, la transformation est complète: la daguerréotypie a définitivement cédé le pas à la photographie.
Presque aussitôt apparaissent chez nous deux grands photographes, deux maîtres de la caméra: à Québec, c'est Jules Benoît dit Livernois; à Montréal, c'est William Notman. Ils ont pour concurrents et émules quelques autres maîtres moins connus peut-être, mais non moins habiles: A.-L. Valois et S. McLaughlin, établis à Montréal, L.-P. Vallée et Charles Smeaton, photographes à Québec, Pinsonnault aux Trois-Rivières et Sauvageau à Saint-Hyacinthe.
Jules Benoît dit Livernois, né vers 1831, a fondé son établissement de photographie en l'année 1854; il habitait alors au quartier Saint-Roch, rue Saint-Vallier. A la manière des peintres paysagistes de l'époque, il profite de la belle saison pour prendre des clichés à travers le pays; à la fin de l'automne et pendant l'hiver, il tire des agrandissements des meilleurs clichés qu'il a eu l'occasion de prendre, et il fait ce qu'on appelle communément de la copie. En 1863, il fait un voyage en France, afin d'étudier sur place les derniers perfectionnements qu'ont inventés les spécialistes de la caméra. Il est mot à Québec le 11 octobre 1865. Vers l'année 1870, la maison qu'il a fondée prend le nom de Livernois et Bienvenue. Selon un chroniqueur, l'un des plus beaux clichés de Jules Livernois était une vue de Québec prise de la Pointe-Lévy en l'année 1860; l'original est probablement perdu; mais il en reste une gravure au burin - elle a plus de trente pouces de longueur -, qui a été exécutée par Holcomb et Davis; elle a été publiée à New-York le 25 août 1860, dans Frank Leslie's Illustrated, à l'occasion de la visite du prince de Galles, le futur Edouard VII.
Né à Paisley, en Ecosse, le 8 mars 1826, William Notman s'est initié à la daguerréotypie dans la ville de Glasgow. En 1856, il s'établit à Montréal. Excellent portraitiste, paysagiste plein de ressources et de goût, homme d'affaires prudent et averti, il ne tarde pas à attirer une clientèle considérable, même à faire fortune. Curieux de tout, il passe de longs mois à voyager dans tout le pays, même au delà[sic] des montagnes Rocheuses, et à photographier les paysages, les sites et les monuments qui lui plaisent; il s'enhardit à composer, dans son atelier de la rue Bleury, des scènes d'hiver et des anecdotes sportives - telles les dix scènes du Chasseur de caribous, qui ont eu beaucoup de vogue vers 1865 et qu'une revue photographique de Philadelphie a louées sans réserve l'année suivante; il s'exerce même au photo-montage, c'est-à-dire à la superposition d'impressions photographiques, comme on peut le constater dans les compositions comme la Patinoire. Enfin, il publie de gros ouvrages qu'il illustre de tirages photographiques originaux: Notman's Photographic Selections et Portraits of British American. William Notman est mort à Montréal le 19 novembre 1891. Si l'on veut se rendre compte de sa débordante activité, on n'a qu'à parcourir, même distraitement, les pages de l'Opinion publique ou celles de Canadian Illustrated News; la plupart des portraits qui s'y trouvent ont été gravés d'après des photographies de Notman; il en est ainsi d'ailleurs des paysages qui illustrent ces deux revues: Georges Desbarats en a soigné tout particulièrement la reproduction.
De l'existence de S. McLaughlin, on sait fort peu de chose; sauf qu'à l'instar des inventeurs de la photographie et de nos premiers photographes, il a commencé par être dessinateur et aquarelliste. C'est également le cas d'un jeune Québecois du nom de Charles Smeaton: né vers 1840, il se livre d'abord, à l'occasion de la visite du prince de Galles, à la peinture de ; puis il lui vient l'idée de photographier et de colorier à l'huile des tableaux de maîtres et des pièces de sculpture; attaché à la mission de l'archéologue anglais Parker, il photographie au magnésium les catacombes romaines; il est mort dans la ville des papes le 26 mars 1868. Joseph Dnes, né en 1825 et mort à Burlington (Ontario) en 1897, est un autre peintre qui s'est livré à la photographie; l'un de ses meilleurs clichés représente le Bellérophon croisant devant Lévis (Canadian Illustrated News, 26 septembre 1874); ajoutons que Joseph Dynes n'a jamais abandonné la peinture et qu'il existe encore une trentaine de ses tableaux édifiants.
Voici d'autres artistes qui sont devenus photographes soit par goût ou par nécessité, soit à la suite d'événements imprévisibles. Avant d'être l'un des plus consciencieux photographes québecois de son temps, L.-P. Vallée manie le crayon avec une certaine maîtrise; et cet apprentissage lui permet de composer ses photographies avec autant de rigueur qu'un tableau. Le cas d'Alfred Boisseau est typique: ancien élève à l'Ecole des Beaux-Arts de Paris, il quitte la France en 1848 et va s'établir à New-York; spécialisé dans le portrait, il met en uvre tous les procédés: la daguerréotypie, l'ambrotypie, le procédé dit du photogramme; à l'automne 1863, il s'établit à Montréal, au numéro 250 de la rue Notre-Dame; il se dit, par la voie des journaux, . Le fait est qu'il a laissé des ouvrages et dans la peinture et dans la photographie. Le portrait qu'il a peint à l'huile de Joseph Guibord est un ouvrage soigneusement exécuté, un ouvrage de style; le portrait de monseigneur de Charbonnel, évêque de Toronto, qu'il a dessiné puis photographié, est un exemple remarquable de ce que pouvait faire ce virtuose du crayon et de la caméra.
Combien d'autres noms ne faudrait-il pas signalier parmi les pionniers de la photographie canadienne! Par exemple, Napoléon Sarony, Québecois établi à New-York; Alexander Henderson, qui a pris de si charmants clichés de nos vieilles églises et de nos habitations d'autrefois; Trinquart, portraitiste ingénieux et savant; E.-J. Gariépy, paysagiste d'un goût très sûr; Pinsonnault, qui s'intéressait particulièrement à notre architecture religieuse; la compagnie Leggo, qui a été, je crois, la première entreprise commerciale de photographie et de gravure de l'est du Canada; et que d'autres encore, à mesure qu'on se rapproche du vingtième siècle!
Mais je ne fait pas ici l'histoire de la photographie canacienne; j'attire seulement l'attention des amateurs sur les pionniers de cet art au Canada.
Ce que je voudrais marquer au terme de cette chronique, c'est l'extrême finesse des clichés de nos premiers photographes; c'est l'aisance, même l'élégance de leur composition; c'est la magnificence de l'ensemble et c'est, en même temps, le savoureux réalisme de chaque détail. On sent qu'avant toute prise de vue, le praticien de l'âge héroïque réfléchit devant la nature, pèse ses chances de succès, hésite devant toute facilité et ne découvre l'obturateur qu'après avoir mis toutes les chances de son côté. Il n'entre point dans son esprit de se hâter; au contraire, il sait qu'on ne fait rien sans le temps - surtout dans cet art qui est basé sur la vertigineuse vitesse des photons. Que dirait-il des innombrables instantanés de notre époque? que dirait-il de la sensibilité de nos émulsions modernes? Sans doute serait-il éberlué. Mais il se consolerait peut-être en mettant sous nos yeux ces clichés de l'époque 1860, qui sont le fruit de quelques minutes d'exposition et qui, ma foi, sont aussi fins que les clichés modernes les plus réussis...
Bas de vignettes:
1. Portrait du photographe français Hippolyte Bayard par lui-même. Papier calotype, 1840. - 2. Les élèves finissants au Séminaire de Québec en 1849-1850, d'après un daguerréotype anonyme. - 3. Portrait de Louis Daguerre, inventeur du daguerréotype, d'après une gravure parue dans Illustrated London News de 1851, et exécutée d'après un daguerréotype de CHAUDET. - 4. Portrait du docteur Wolfred Nelson, le vainqueur de la bataille de Saint-Denis, gravure d'après un daguerréotype de Magloire DESNOYERS, 1852. - 5. Intérieur de la basilique de Québec en 1858 d'après un cliché de S. McLAUGHLIN. - Sculpture par Jean, François et Pierre-Florent BAILLARGE, 1784-1800. - Portrait de Philippe Aubert de Gaspé, écrivain, d'après un cliché de Jules BENOIT dit LIVERNOIS, 1864. - 7. Québec vu de Hadlow en 1865, d'après un cliché de L.-Prudent VALLEE. - 8. Les Trappeurs, composition d'atelier de William NOTMAN, 1866. - 9. L'ancien collège des Jésuites à Québec, d'après un cliché de LIVERNOIS et BIENVENUE, 1874. - Ce bel ouvrage d'architecture, qui se trouvait sur le site de l'Hôtel de Ville, a été démoli en 1878. IOA