
Textes mis en ligne le 7 mars 2003 par Marie-Andrée CHOQUET, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Québec - Urbanisme 1951/10
Bibliographie de Jacques Robert, n° 317.1
Technique, vol. 26, n° 8, octobre 1951, p. 523-528.
AUTOUR DE L'URBANISME
LA VILLE SE DÉGAGE DE LA FORET
JETONS un coup d'il rapide sur une carte qui représente la Nouvelle-France au milieu du XVIIIe siècle.
Chacun peut y constater, au premier regard, que le pays s'est développé sur les bords de la seule voie de communication qui s'est offerte aux explorateurs d'abord et ensuite aux colons, la voie maritime du Saint-Laurent.
De Kamouraska à Vaudreuil, c'est une double rangée de seigneuries - communes et paroisses -, qui s'échelonnent à intervalles quasi réguliers sur les rives du fleuve, et forment la base de la répartition civile et religieuse du territoire. Quand, à la fin du XVIIe siècle, le littoral du Saint-Laurent est aux trois-quarts concédé en fiefs, ce sont ses principaux affluents - la Rivière du Sud, la Chaudière, la Saint-François et la Richeleiu - qui, si je puis dire, servent de voies maritimes d'évitement et procurent au domaine public des seigneuries nouvelles. Et à mesure que les explorateurs, fascinés par la découverte des terres et attirés par la traite des fourrures avec les Indiens, s'avancent hardiment vers les régions inconnues de l'ouest, ce sont les cours d'eau et les lacs qui prolongent le Saint-Laurent et qui, du Canada colonisé, font une bande de terre longue de plus de cinq mille kilomètres, dont la largeur fort variable reste toujours assez étroite.
Longtemps, la voie maritime est souveraine; et elle le restera jusqu'à l'apparition de la diligence à la fin du XVIIIe siècle et, un siècle plus tard, du chemin de fer.
Telle est la loi générale qui préside au développement de la Nouvelle-France et de chacun de ses établissements particuliers. Même les villes y sont soumises. Et il serait facile de démontrer que des agglomérations aujourd'hui considérables - comme Montréal, Kingston, Sorel, les Trois-Rivières - n'ont été pendant longtemps que des bourgades qui s'étiraient le long d'un cours d'eau.
Seul Québec fait exception. Encore convient-il de remarquer que pendant le premier siècle de son existence - soit de Samuel Champlain à Vaudreuil -, la minuscule capitale, terminus de la navigation extérieure et intérieure, a vécu presque uniquement de la mer et, par conséquent, n'a pu se développer que sur la berge du fleuve. Telle apparaît la ville basse sur les plans du XVIIe siècle: une théorie de maisons adossées à la falaise; c'est l'actuelle rue Champlain, que prolonge, par delà la côte de la Montagne, la ruelle du Sault-au-Matelot. Par suite de la configuration des lieux - la pointe aux Roches et l'ample échancrure de l'anse des Barques -, deux nouvelles voies s'ouvrent parallèlement au fleuve: les rues Notre-Dame et Saint-Pierre. Les ruelles transversales ne sont que des sentiers qui donnent accès à la mer.
Le fondateur de Québec n'est pas lent à se rendre compte que la ville basse, peuplée aux trois-quarts de négociants et de marins et encombrée de baraques, peut difficilement être défendue en cas d'attaque par mer - et l'hyposthèse n'est point vaine, puisque le fait se produira dès l'année 1629. Pour résister efficacement à l'ennemi, que ce soit l'Anglais ou l'Iroquois, il importe de le dominer; et pour cela, il faut monter sur la falaise et s'y fortifier. C'est le parti qu'il prend dès son retour de France en 1620: il trace les plans du fort et du château Saint-Louis qui, à soixante-quinze mètres au-dessus de la mer, commandent tout le pays à cinq lieues à la ronde. Si Champlain capitule en 1629 devant les frères Kirke, ce n'est pas que ses fortifications soient faibles ou mal conçues; c'est qu'il manque de munitions. Au reste, le chevalier de Montmagny, architecte et ingénieur militaire, ne changera rien aux plans de son prédécesseur: il reconstruira le fort et le château en 1647, avec des dimensions plus vastes, mais sur le site même des ouvrages de Champlain.
Pour monter sur la falaise, il n'y a guère qu'un sentier qui soit praticable; c'est une sorte de cavée que, naturellement, on appelle la côte de la Montagne; elle a conservé son nom. Sur le plateau rocheux qui forme presqu'île entre le Saint-Laurent et la Saint-Charles, il existe déjà des sentiers dans les bosquets de sapins; ce sont probablement ceux que les Indiens suivaient autrefois. L'un part du château Saint-Louis et pousse presque en ligne droite vers le sud-ouest; c'est la rue Saint-Louis actuelle, à laquelle font suite la Grande-Allée et le chemin Saint-Louis. L'autre sentier, épousant une dépression de terrain qui continue la cavée de la côte de la Montagne, oblique vers l'ouest - l'actuelle rue de la Fabrique - puis, faisant un coude à gauche, se dirige vers le sud-ouest, parallèlement au sentier Saint-Louis; c'est la rue Saint-Jean. Voilà les voies principales de la bourgade, indiquées par la topographie des lieux; à elles sera subordonné le lotissement de la ville haute.
Ce lotissement peut paraître singulier, tout au moins arbitraire, à nos yeux modernes. A l'époque de Montmagny et de ses successeurs, s'il tenait peu compte des immenses possibilités de l'avenir, il ne manquait pas d'une certaine logique. La ville est plus que modeste - à peine quelques centaines d'habitants; le gouverneur a donc ses coudées franches pour répartir le terrain entre les organismes essentiels de la cité et les bourgeois: la Paroisse s'établit le plus près possible du château Saint-Louis, résidence du gouverneur; les Jésuites construisent leur maison face à la Paroisse, puisqu'ils en assument la desserte; les Ursulines bâtissent leur couvent sur le plateau du midi, entre les deux seules artères de la bourgade; et l'Hôtel-Dieu s'établit un peu à l'écart de l'agglomération, afin de restreindre les épidémies.
Plus tard, le Séminaire s'élèvera près de la Paroisse, puisque ses prêtres succèderont aux Jésuites dans la desserte de Notre-Dame; les Récollets se rapprocheront de leur syndic, le gouverneur, et s'établiront à l'angle de la place d'Armes et de la rue Saint-Louis; l'Hôpital-général s'installera à deux kilomètres de la ville, dans l'ancien couvent des Récollets; enfin, le Palais de l'Intendant, sans doute afin de provoquer le développement de la ville vers le nord-ouest, sera construit au bord de la Saint-Charles et donnera son nom au quartier. Quant aux bourgeois et aux négociants, ils se partagent les résidus de terrains qui restent entre les domaines religieux, administratifs et conventuels.
Ajoutons que le plateau de Québec, haut d'environ cent mètres du côté du Saint-Laurent, dévale rapidement vers la rivière Saint-Charles; que les établissements que je viens de nommer n'ont pas la même orientation et ne disposent pas des mêmes moyens matériels; que le lotissement de la ville haute se fait avec beaucoup de lenteur et de caprice - car s'il est relativement facile d'acquérir du terrain, il n'est pas aisé de bâtir tant la main-d'uvre fait longtemps défaut; que certains fiefs sont des enclaves qui sont, en même temps, des obstacles à l'évolution normale de la ville. Dans ces conditions, il n'est pas étonnant qu'à la date de 1670, le plan de Québec offre l'aspect des éléments désordonnés d'un jeu de casse-tête.
Quand il débarque à Québec au printemps de l'année 1672, le comte de Frontenac est assez peu fier de sa capitale. Le site de la ville l'enchante, et il en souligne volontiers le charme. Mais les rues qui obliquent à gauche et à droite, les ruelles qui se coupent à angle aigu, les culs-de-sac, les sentiers qui se perdent dans les sapinières, les boutiques qui avoisinent les hôtels, la malpropreté des voies, les animaux qui errent dans les rues - tous ces abus doivent être réprimés. Quelques mois après son arrivée, le gouverneur rédige une longue ordonnance (celle du 28 mars 1673), dont les trente et un articles constituent d'excellents règlements de police, même de construction et d'urbanisme; en voici le préambule: evions travailler à notre arrivée dans ce gouvernement estoit, après avoir pris toutes les lumières et connoissances nécessaires de l'Estat de ces contrées, de songer à y mettre quelque police et de commencer par la ville de Québecq, qui est la première du pays et qu'on doit essayer de rendre digne de la qualité qu'un jour elle portera sans doute de Capitale d'un très grand Empire..."
Cette longue ordonnance de Frontenac est restée quasi lettre morte, et pour cause: sans songer à mal, le bouillant gouverneur y créait, de sa propre autorité, un conseil de trois échevins élus par le peuple. Elus par le peuple! Il n'en fallait pas davantage pour blesser Louis XIV. Sous les reproches cinglants du roi, le gouverneur abandonna ses échevins et ses trente et un articles. Au reste, en dépit de sa volonté, Frontenac ne fera guère, pendant son premier terme, que de rectifier le tracé de certaines rues - par exemple, cele qui porte encore aujourd'hui son nom patronymique, la rue de Buade.
En août 1682, un immense incendie dévaste la ville basse. Ce sinistre est l'occasion de deux projets d'urganisme que l'intendant de Meulles se hâte de soumettre à l'examen et à l'approbation du gouvernement de Versailles.
Le premier projet, dont la légitimité est indiscutable, consiste à récupérer, au nord de la pointe aux Roches, tout le terrain qui est à sec à marée basse et qui est fait des rochers abrupts; avec un peu d'ingéniosité et de savoir-faire, il serait aisé d'y établir une ligne continue de quais; les autorités reculent devant la dépense - et ce sont les négociants et les armateurs qui, une quinzaine d'années plus tard, réaliseront le projet de l'intendant, pour leur profit et pour celui de la collectivité. L'autre projet, plus ambitieux, consiste à créer artificiellement une ville basse autour du Palais de l'Intendant; encore une fois, le gouvernement de Versailles refuse de s'engager; entre les années 1693 et 1700, l'ingénieur Boisberthelot de Beaucourt construira, d'après ses propres plans, la redoute Saint-Roch, permettant ainsi de récupérer une surface considérable de terrain à l'embouchure de la Saint-Charles.
Il y aurait beaucoup de choses à écrire sur le rôle considérable qu'ont joué les intendants - de Meulles, Champigny, surtout les Raudot père et fils - dans la reconstruction et l'aménagement de la ville basse, et dans la répartition du terrain dans la ville haute. En cette période d'économie dirigée - à ce point de vue, l'époque 1680-1720 ne laisse rien à désirer au dirigisme de l'époque contemporaine -, tout leur est prétexte pour intervenir dans le domaine du bâtiment, et pour imposer leurs vues aux arpenteurs et aux architectes. Leurs vues, c'est parfois beaucoup dire. En général, il semble que leur souci essentiel soit de ne laisser aucun terrain vacant: tout propriétaire qui, un an et un jour après l'acquisition d'un lot, n'y a pas édifié une bâtisse quelconque, est déchu de son droit. Cette prescription draconienne s'applique rigoureusement à la ville basse, comme on peut le constater à la lecture de certaines ordonnances de l'intendant de Meulles - notamment celle du 13 avril 1685.
Cependant, on aurait tort de croire que les interventions des intendants ne portent alors que sur les lots à bâtir. Elles portent également sur la percée de rues nouvelles, sur leur largeur et leur alignement; elles portes aussi sur le site des marchés et des places publiques, sur les murailles de soutènement qui doivent retenir les terres provenant de la falaise, sur l'architecture des maisons et des entrepôts, sur les divers matériaux de construction, même sur la conformation, la régularité et l'aspect des places publiques.
Le souci d'ordonner la ville basse de manière à la rendre agréable à visiter et à habiter, je le trouve dans plusieurs documents de la fin du XVIIe siècle, notamment dans une ordonnance de l'intendant de Meulles datée du 8 juin 1685. Voici les faits: en l'année 1684, l'architecte Claude Baillif et les bourgeois Peuvret de Mesnu ont fait l'acquisition d'un terrain rue Notre-Dame, sis entre le et la propriété de Jean Talon; au printemps de l'année suivante, Baillif commence l'érection d'une vaste maison de pierre; mais subitement il est arrêté dans son travail par une requête des habitants de la Basse Ville au gouveneur Denonville: le terrain sur lequel Baillif construit sa maison était naguère place publique, et il n'y a pas de raison d'en changer la destination; et l'intendant de Meulles ne peut que se ranger à l'avis des requérants, puisque le bien public l'exige. Mais voilà. Claude Baillif continue de construire sa maison, et l'intendant lui donne raison pour les curieux motifs qu'on va lire:
sidéré, Nous avons débouté et déboutons tous les signataires en ladite requeste des faits portés par icelle et ordonné que la concession faite aux dicts S. Peuvret de Mesnu et Baillif subsistera..." Ainsi, par crainte de sédition, l'intendant de Meulles donne-t-il tort aux bourgeois qui veulent conserver ses dimensions, pourtant médiocres, à la seule place publique de la ville basse!
Avec le règne du marquis de Denonville (1689) s'achève la première période de l'évolution de Québec. Car voici venir la guerre; et voici l'amiral Phipps devant Québec. Désormais le développement de la ville est subordonné à sa défense.
Bas de vignettes:
[1] Québec en 1664, d'après un dessin anonyme conservé au dépôt des fortifications des Colonies, à Paris. - Le projet de fortifications en arc de cercle n'a pas eu de suites.
[2] Le fort et le château Saint-Louis en 1683, d'après un dessin de Jean-Baptiste FRANQUELIN. - Construits en 1617 d'après les plans de Charles de Montmagny, gouverneur, le fort et le château ont été reconstruits de 1693 à 1700 par l'architecte François de LA JOUE
[3] Fragment d'une aquarelle de Georges HERIOT représentant Québec vu de Lévis en 1793. - Au centre, le château Saint-Louis et le château Haldimand; à droite, l'église et le couvent des Récollets; en bas à gauche, l'Anse-des-Barques.
[4] Hôtel-Dieu de Québec: l'aile de la Communauté, construite en 1693-1695 d'après les plans de François de LA JOUE.
[5] Intérieur de la chapelle des Récollets de Québec, d'après un dessin conservé dans les archives du Séminaire. - Construite en 1693, elle était ornée des sculptures de Denys MALLET. Elle a été détruite dans un incendie le 6 septembre 1796.