
Textes mis en ligne le 24 février 2003, par Josée RIOPEL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Dessin - Album de Jacques Viger 1951.10
Bibliographie de Jacques Robert, n° 272
La Propriété et la Construction, vol. 6, n° 10, octobre 1951, p. 17 et 28-31.
L'histoire de la construction au Canada
L'album de Jacques Viger
Rares sont les villes anciennes de quelque intérêt qui ne comptent, à chaque siècle de leur existence, de fervents amoureux de leur illustre passé et d'intrépides chercheurs de précieuses paperasses, voire de gentils poètes qui, en chantant leurs amours défuntes, évoquent avec émotion le décor urbain dans lequel elles ont jeté leurs feux.
D'une ville à l'autre, les poètes, les chroniqueurs et les érudits ne manifestent point les mêmes caractères. Ils accordent, semble-t-il, leur lyrisme ou leur feu intérieur, surtout la tonalité de leur chant, au genre même des villes qu'ils célèbrent. S'ils écrivent de Venise ou de Bruges, leurs mots sont pour ainsi dire mouillés; leurs périodes sont balancées comme les vagues qui clapotent contre les quais; leur style est vaporeux et nuancé comme la brume matinale des cités maritimes. S'ils retracent le passé héroique de Rome, c'est la grandeur qu'ils trouvent sans cesse au bout de leur plume, comme si tant d'évènements tragiques ne pouvaient se traduire que dans la gamme la plus noble. S'ils évoquent le glorieux passé de Paris, il leur faut avoir bien en main les procédés littéraires, les images et les mots qui les expriment le mieux; car la Grand'Ville est un raccourci puissant de la planète; et ici, le chroniqueur doit être à la fois poète, érudit et chartiste. Au XVIIIe siècle, Germain Brice initie l'étranger à toutes les richesses artistiques de Paris et de ses environs; un siècle plus tard, Piganiol de la Force élargit considérablement le point de son prédécesseur; et depuis deux siècles les érudits ont accumulé une masse imposante de documents de toutes sortes sur la capitale du monde civilisé. Mais que sont ces patients compilateurs à côté des poètes Villon, Victor Hugo, Jules Romain? Trois poètes qui chantent leur ville sur des cordes différentes: les mauvais garçons, la ville des truands, la masse humaine unanimiste. Et quand Balzac donne à l'un de ses romans le cadre parisien, par exemple dans le Père Goriot, la fresque est haute en couleur et la Grand'Ville vibre d'une vie gigantesque.
Il s'en faut de beaucoup que nos villes canadiennes aient inspiré à nos écrivains et à nos artistes des uvres comparables à celles que je viens d'évoquer. Non que la monographie soit inconnue chez nous. Au contraire elle est le genre littéraire le plus florissant de notre littérature. Florissant, oui; mais le plus souvent vide de lyrisme, insensible et froid. On n'y voit pas les humains s'agiter ni les sentiments s'agiter au-dessus des têtes, ni les monuments surgir de terre à chaque génération de bâtisseurs. Quand il retrace le passé tragique de Louisbourg, McLennen laisse froid son lecteur; même chose de la part de Hawkins àl'égard de Québec, et de Bosworth a l'égard de Montréal; et j'en dirais autant de la plupart des écrivains et des artistes qui ont pris nos villes comme modèles - sauf la magnifique évocation de Québec de René Garneau et quelques chapitres de Lemelin. Au milieu du XIXe siècle, seul Aubert de Gaspé a réussi à vivifier le Québec d'autrefois; il y avait couru nu-pieds, dans sa jeunesse; de sa cellule de prisonnier, il l'avait vu pendant quatre ans, les yeux brouillés de larmes; il l'avait déserté quelque temps, mais il y était revenu à l'âge où les souvenirs se fixent dans une poussière dorée; les Mémoires sont un hommage vivant à Québec.
Le premier chroniqueur de Montréal est François Dollier de Casson. Pendant l'hiver de 1672-1673, il rédige une histoire du Mont-Réal qu'il dédie à Messieurs les Infirmes du Séminaire Saint-Sulpice; c'est écrit Monseigneur Maurault, Un récit sans appret, tout bonnement écrit, où voisinent la simplicité et le sublime.
Jacques Viger eût pu être le second chroniqueur de sa ville, s'il ne s'était méfié de ses aptitudes littéraires. Il ne nous a laissé, en somme, que des transcriptions de documents. Transcriptions précieuses sans doute. Mais de la masse d'écritures qu'il a réunies sous le titre plaisant de Ma Saberdache, et dont quelques-unes lui ont permi d'écrire l'Archéologie religieuse du diocèse de Montréal, il n'a su tirer aucun tableau d'ensemble de l'histoire de sa ville natale, ni d'une période de son passé. J'ai même l'impression que le labeur littéraire ne l'attirait point; à moins d'admettre que son travail de scribe n'absorbât tous ses loisirs.
Si le premier maire de Montréal n'a pas pu, ou n'a pas su, écrire la chronique de sa ville - ce dont il n'est aucunement blâmable - il a du moins préparé la besogne à ses successeurs en accumulant un nombre prodigieux de matériaux. Il ne s'est pas contenté, comme la plupart des érudits, de transcrire des manuscrits historiques. Artiste à ses heures, dessinateur et aquarelliste, il a fait appel aux artistes; il a fait peindre les plus beaux monuments de sa ville par des rapins de ses amis; il a fait l'acquisition d'un certain nombre de tableaux et d'aquarelles représentant les vieux quartiers de Montréal; enfin, il a conservé en un album de luxe des portraits, vrais ou faux, des aquarelles, des peintures à l'huile et des dessins dont les auteurs sont des artistes canadiens ou étrangers de l'époque 1840.
Mais il y a des albums de Jacques Viger. L'un acquis il y a quelques années par la Bibliothèque municipale de Montréal, se présente sous l'aspect des albums de l'époque: c'est un gros cahier à tranche dorée, dans lequel les feuillets blancs alternent avec des feuillets à embossage; il comprend des portraits et des paysages peints habituellement à l'aquarelle, des scènes historiques et des sites renommés, des fleurs et des animaux du pays, mêmes des signatures de grands personnages de la patrie. Ce n'est pas de cet album que je veux parler aujourd'hui - au reste j'y reviendrai dans une prochaine chronique.
L'autre album, beaucoup moins considérable que les précédents, se trouve dans les archives du Séminaire de Québec;Il provient de la succession de l'abbé H.-A. Verreau. Il comprend une trentaine de dessins qui représentent des monuments de Montréal. Sauf un dessin qui porte les initiales de Wilhelm Berczy fils, les autres sont l'uvre de l'artiste anglais John Drake;leur exécution s'échelonne sur les nnées 1825-1830.
On peut logiquement se demander pour quelle raison Jacques Viger a fait peindre les principaux monuments de sa ville. Sans doute parce qu'il les aimait, dira-t-on. Cependant, je suis porté à y voir une autre raison. Né à Montréal le 7 mai l787, Jacques Viger assiste , encore jeune, à la transformation radicale de sa ville. C'est en effet au début du XIXe siècle que Montréal assure sa suprématie sur les autres villes par la construction de ses quais et l'expansion extraordinaire de son commerce de fourrures. La ville fait éclater le corset de pierre de ses fortifications, dans lequel elle est enfermée depuis un siècle; elle rase sa gentille citadelle; elle reconstruit ses entrepots en les agrandissant; elle s'étend capricieusement de toutes parts; comme un adolescent qui grandit trop vite; bref, elle a tendance à faire peau neuve. En 1803, deux monuments considérables périssent dans un vaste incendie, le château Vaudreuil et la résidence des Jésuites; trois ans plus tard, on construit le troisième collège de Montréal; en 1824, on commence la construction de deux églises de grandes dimensions, la nouvelle Notre-Dame et la première cathédrale rue Saint-Denis; en 1830, on démolit l'ancienne Notre-Dame. C'est aussi à cette époque qu'on élève le Palais de Justice et la nouvelle Prison - celle du Champ-de-Mars; que les églises protestantes surgissent un peu partout; que les Bourgeois du Nord-Ouest érigent à grands frais leurs somptueuses villas au flanc de la montagne; que la Grand'Ville, enfin, prend son essor commercial.
Qu'en bon archéologue Jacques Viger ait voulu conserver aux générations futures l'aspect des beaux monuments anciens de sa ville, c'est certain; lui-même dans la préface de son album, le dit en toutes lettres. Qu'il ait voulu également posséder, pour sa propre satisfaction, des images des monuments qu'il a vu construire, on ne peut que l'en remercier; car plusieurs de ces édifices ont disparu, soit dans les flammes, soit sous la pioche du démolisseur; quant à ceux qui existent encore, on devine qu'ils n'ont pu échapper à l'engeance des restaurateurs
Il ne peut être question de reproduire ici et de commenter les trente-deux sépias de l'album de Jacques Viger.
Il est heureux que Jacques Viger ait recouru à son ami John Drake pour nous conserver l'aspect qu'avait autrefois le Séminaire de Montréal;car cet édifice, l'un des plus anciens et des plus imposants de la Grand'Ville, n'est plus ce qu'il était quand il est sorti des mains de son architeste, François Vachon de Belmont, en 1683; à sa façade principale rue Notre-DAme, il a été resserré entre les pavillons en pierre de taille et, à sa façade postérieure, qui donne sur les jardins, il a perdu les tourelles d'angle qui lui donnaient un air vaguement moyennageux. Au reste, il n'a pas été construit d'un seul jet: le corps de logis qui est parallèle à la rue Notre-Dame appartient à la première campagne de construction, 1683; les deux ailes qui s'avancent vers la rue ont été érigées entre les années 1704 et 1712, d'après les plans primitifs.L'ensemble est empreint d'une certaine grandeur qui rappelle la solennité de l'architecture du grand Siècle; et cette grandeur, Vachon et Belmont [sic] l'ont obtenue, non avec des éléments postiches d'architecture,tels pilastres et colonnes, mais uniquement à l'aide des proportionset de l'habile répartition des vides et des pleins.
Il est non moins heureux que Viger ait eu la précaution de faire peindre l'église et le couvent des Récollets tels qu'ils étaient de son temps; car l'une et l'autre, comme on le verra tantôt, ont subi des transformations après 1830. Commencé en 1692, le couvent des Récollets ressemblait aux autres édifices conventuels de Ville-Marie:construit en pierre des champs, il était d'une architecture très simple. même [sic] la chapelle, qui faisait saillie sur la façade. En 1712, Pierre Janson La Palme en avait construit le portail en pierre bouchardée. Pendant plus de cent ans, l'édifice n'a subi aucune modification. Mais après la démolition de l'ancienne Notre-Dame, on a eu l'idée heureuse d'en faire servir les pierres qui en provenaient pour refaire une façade à l'église des Récollets; ainsi apparait-elle sur les photographies et les gravures qui représentent au milieu du XIXe siècle. Mais cet embellissement des Récollets, fut sacrifié aux nécessités industrielles et commerciales.
Si l'on peut se faire une idée de l'église des Récollets telle qu'elle était à la veille de sa démolition, il faut jeter un coup d'oeil sur une photo; elle représente la façade de l'ancienne Notre-Dame telle qu'elle était en 1827. La tour et son clocher dataient de l'année 1710 et étaient l'oeuvre de Pierre Janson La Jalme [sic] ; le rez-de-chaussée du portail central datait du XVIIIe siècle; mais, nous apprend Jacques Viger l'architecture de la partie supérieure avait été exécutée en 1814. C'est ce portail qui a été transporté, pierre par pierre, à la façade de l'église des Récollets.
Cette ancienne Notre-Dame, Jacques Viger l'aimait bien. En maints endroits de son uvre , il en rappelle des souvenirs. Il a même fait relever par son ami, John Drake, le projet de façade de style jésuite que Chaussegros de Léry a imaginé en 1722 et qui n'a jamais été exécuté, j'ignore pour quelle raison.
Dans une lettre de l'abbé Montgolfier à Mgr Briand, évêque de Québec, datée du 31 juillet 1773, le grand-vicaire donne quelques détails sur le rétablissement de la chapelle de Notre-Dame de Bonsecours: "L'église de Bonsecours, qui est un ouvrage solide et d'assez bon goût, sera bientôt dans toute sa perfection pour le service du jour de l'Assomption, fête titulaire de cette église, qui sera bénite le 11 août". L'abbé Montgolfier en savait quelque chose, puisque c'est lui qui en avait donné les plans et en avait surveillé les travaux. Elle était "d'assez bon goût", écrit-il; il faut passer par dessus la modestie de Montgolfier et dire que Bon-Secours a été pendant longtemps la plus belle église de Montréal. Il n'y parait guère sur la sépia qu'a levée [sic] John Drake vers l'année 1828; l'artiste a légèrement forcé la perspective, en sorte que le clocher à deux lanternes est déformé; de plus. il n'a pas respecté l'inclinaison de la toiture ni les proportions de la façade. Tout autre apparait-elle sur les remarquables photographies qui en restent; M. Ramsay Traquair en a publié une dans son Old Architecture of Quebec, p. 144, planche LXXX; on y constate que Montgolfier a parfaitement assimilé la tradition canadienne et qu'il en a tiré des effets d'un grand charme. Hélas! pourquoi faut-il que ce gentil monument ait été la proie d'un restaurateur aussi médiocre que Méloche.Vers 1890, il a refait la façade en l'alourdissant; surtout il n'a pas craint d'affubler l'abside de ce monument d'une architecture en "gâteau de noces" qui est d'un effet insupportable et qui marque la vaine grandiloquence de l'époque 1890. Que le restaurateur n'a-t-il respecté comme c'était son devoir, l'uvre de ses prédécesseurs!
Le même abbé Montgolfier, je le retrouve à l'ancien Hôpital-Général. Non qu'il fut l'auteur de tous ces corps de logis qui se coupent avec une certaine symétrie et qui rappellent les constructions hospitalières de la province française. Car l'Hôpital-Général de Montréal, c'est d'abord l'Institut des Frères Charron - Il en reste aujourd'hui une aile parfaitement conservée; c'est ensuite la maison de madame d'Youville. Mais en 1765, un incendie ravage l'établissement. C'est l'abbé Montgolfier qui trace les plans du nouvel hôpital. Plus tard, vers 1832, l'abbé Antoine Sattin reconstrura la chapelle et érigera les édifices accessoires qui flanquent la muraille d'enceinte. De ces vastes constructions, il reste, rue Normand et Saint-Pierre, des corps de logis à peu près intacts et des vestiges de la chapelle.
Au début du XIXe siècle, je le répète, la construction est très active à Montréal. Edifices publics, maisons conventuelles, entrepôts, maisons de commerce et hôtels particuliers s'élèvent aux quatre coins de la ville. Point de chômage chez les ouvriers du bâtiment. Pendant la morte saison, les tailleurs de pierre préparent les matériaux qui seront mis en uvre dès la fonte des neiges.En l'année 1800, François-Xavier Daveluy élève le Palais de Justice; cinq ans plus tard, Joseph Courcelles dit Chevalier construit la Prison du Champ-de-Mars qui, après l'érection de l'édifice du Pied du Courant par Blaicklock, en 1831, prendra le nom de Vieille Prison. Avec ces deux édifices soigneusement construits apparait dans l'architecture montréalaise le style géorgien, cette variante du style Louis XIV qui sera le signe distinctif de presque toute notre architecture judiciaire au XIXe siècle. Le Palais de justice fut partiellement détruit dans le sinistre du 18 juillet 1844 et reconstruit quelques années plus tard sur un plan tout à fait nouveau; quant à la Vieille Prison, elle fut désaffectée en 1839, servit de casernes l'année suivante et fut démolie à mesure que l'alignement des rues exigeait du terrain.
Enfin, voici un dernier monument dont je trouve une image dans l'album de Jacques Viger. C'est le troisième collège de Montréal.
Le premier collège était établi dans le presbytère de la Longue-Pointe. En 1773, les autorités du collège firent l'acquisition du château Vaudreuil sur la rue Saint-Paul et y installèrent leurs élèves l'année suivante. Après l'incendie du 5 juin 1803, les Sulpiciens prirent la résolution de construire un nouveau collège rue Saint-Paul: l'abbé Antoine-Alexis Molin, originaire de Lyon en dressa les plans au cours des années 1804-1806.Tracé en forme d'H, c'est-à-dire composé d'un long corps de logis flanquéé aux deux bouts de longues ailes, ce collège était en somme la reproduction du plan de l'Hôpital-Général. Il a inspiré, en 1827, le chef-d'uvre de notre architecture conventuelle, le Séminaire de Nicolet. Il a servi pendant un demi-siècle à l'éducation. En 1862, il fut transformé en caserne. Endommagé en 1866 au cours d'un incendie, il en reste quelques parties médiocrement conservées et des ruines.
L'album de Jacques Viger, je l'ai dit, ne se borne pas à ces neuf sépias [Note 1. Je rappelle au lecteur que la sépia - je cite Larousse - est "une matière colorante noire, fournie par le liquide rejeté par la seiche quand elle veut se dissimuler à ses ennemis". Chacun sait que la seiche est un mollusque sephalopode [sic].] de John Drake. Dans une chronique sur Chaussegros de Léry, on voyait une aquarelle de Wilhelm Berczy fils, qui représente le châteu de Vaudreuil et le projet de façade de Notre-Dame. Les autres sépias de John Drake comportent tout autant d'intérêt. On y voit la première cathédrale anglicane, dont le plan était de la main de Berczy père; la maison McTavish, au flanc de la montagne; la cathédrale de Monseigneur Lartigue, l'hôtel Rosco: l'Hôtel-Dieu, le fort de Senneville et les écluses de Lachine On y voit enfin une dernière uvre que Jacques Viger a ajouté à son album en 1853, l"Échauffourée de Gavazzi, peinte par James Duncan.
Il faut avoir gré au premier maire de Montréal d'avoir rassemblé une telle collection d'images sur sa ville. Mais il faut regretter qu'il n'ait pas songé à l'architecture domestique. S'il l'avait fait fait [sic] , le vieux Montréal, aujourd'hui disparu, revivrait sur le papier et nous consolerait peut-être des démolitions intempestives.
Reproduit de la "Patrie".