Gérard Morisset (1898-1970)

1951.11b : Québec - Urbanisme

 Textes mis en ligne le 7 mars 2003, par Marie-Andrée CHOQUET, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Québec - Urbanisme 1951/11

Bibliographie de Jacques Robert, n° 317.2

Technique, vol. 26, n° 9, novembre 1951, p. 601-608.

AUTOUR DE L'URBANISME

LA VILLE SE HÉRISSE DE MURAILLES

PENDANT la plus grande partie du XVIIième siècle, la défense de Québec est assurée par le fort et le château Saint-Louis; c'étaient, en dépit de leur nom, des ouvrages fort modestes. A quelques reprises, notamment en l'année 1664, il est question de fortifier la ville du côté de la campagne; dans les archives des Fortifications des colonies, à Paris, il existe un plan anonyme qui comporte une muraille en arc de cercle, flanquée de cinq bastions et de glacis. Sans doute juge-t-on, à Versailles, que les armes et la tactique des Iroquois ne justifient point un tel déploiement défensif, car le projet n'a pas de suite. Sauf la poudrière à contreforts que l'ingénieur Villeneuve bâtit en 1685 dans l'un des bastions du fort Saint-Louis, rien ne se fait.

Subitement, le 5 octobre 1690, un Abénaquis apporte la nouvelle qu'une flotte de trente-neuf navires anglais, sous le commandement de l'amiral Phipps, remonte le Saint-Laurent et vient assiéger Québec. Aussitôt le major François Provost, sans attendre les ordres de Frontenac, fait ériger des retranchements de pieux et de terre battue, qui, du Cap-aux-Diamants au Sault-au-Matelot, encerclent entièrement la petite ville. Ce sont les anciens retranchements qui figurent sur les plans de Robert de Villeneuve (1690) et sur le dessin de Chaussegros de Lévy (1720).

L'alerte passée à Québec mais la guerre se poursuivant en Europe, Frontenac prend la résolution de mettre la ville en état de se défendre contre tout agresseur. Et voici le programme de travaux militaires qu'il élabore avec l'intendant Bochart de Champigny et l'ingénieur Boisberthelot de Beaucourt: tout d'abord établir une batterie de quinze canons à la pointe aux Roches et une autre aussi puissante à la pointe à Carcy; ensuite reconstruire à neuf, en les modernisant, le fort et le château Saint-Louis; en même temps, ériger la redoute qu'on désigne aujourd'hui sous le nom de Cavalier du Moulin, construire une redoute au Cap-aux-Diamants et bâtir, en des endroits bien choisis, les redoutes Royale, Dauphine et Saint-Roch; enfin, entourer la ville de remparts moins étendus que les anciens retranchements, mais composés comme eux de pieux et de terre battue.

Tous ces ouvrages ont été exécutés en 1691 et 1709, d'après les plans de Boisberthelot de Beaucourt et, la plupart du temps, sous sa surveillance immédiate. Les maîtres-maçons étaient les plus habiles du pays: François de La Joue, Claude Baillif, Bernard dit Larivière, Jean Le Rouge. Parmi ces travaux défensifs, les uns sont des ouvrages isolés - telles les redoutes et les batteries -, qui ne peuvent entraver le développement de la ville que dans leur voisinage immédiat; d'autres comme la redoute Royale, n'incommoderaient les citadins qu'en temps de siège. Mais il n'en est pas ainsi des remparts de Beaucourt.

Chacun sait que tout ouvrage défensif bien conçu doit être proportionné à la troupe qui est appelée à le défendre. A la date exacte de 1693, alors que la menace anglaise plane toujours sur la Nouvelle-France, le gouverneur Frontenac et son ingénieur Beaucourt sont excusables de subordonner l'enceinte de Québec au nombre de défenseurs dont dispose alors le pays. Cependant, comment le gouverneur ne voit-il pas que ce corset de pieux et de terrassements, dont les bastions à orillons sont d'un dessin démodé, nuirait au mouvement des troupes en cas d'attaque? Comment ne voit-il pas que cette enceinte - la vieille enceinte, comme on l'appellera plus tard avec une nuance de mépris - est dominée de toutes parts par le plateau de Québec, et qu'elle est en conséquence sournoisement inutile? Enfin, comment ne s'aperçoit-il pas, lui qui parlait naguère de Québec comme de la capitale d'un , qu'il pose, et pour de longues années, un terme à l'épanouissement de la ville et qu'il laisse à ses successeurs une situation inextricable?

L'unique excuse de Frontenac et de Beaucourt, c'est d'avoir agi sous le coup de la menace, avec précipitation: en 1693, tous deux s'attendent au retour de la flotte de l'amiral Phipps. Quelques années plus tard, en 1709, la même menace pèsera sur la ville; et c'est encore le chevalier de Beaucourt qui renforcera la vieille enceinte, au lieu de tirer parti des excellents ouvrages défensifs qu'il a conçus et construits depuis l'année 1693. Mais n'anticipons pas sur les explications.

Pendant que les ouvrages de Beaucourt sont en cours d'exécution, un nouvel ingénieur militaire débarque à Québec. C'est Levasseur de Néré, un disciple fervent de Vauban. Homme d'une constitution délicate et d'une grande discrétion, il n'ose d'abord émettre son opinion, ni critiquer les conceptions défensives de son prédécesseur; il se contente de parachever les batteries et les redoutes et d'entretenir la vieille enceinte. Après la mort de Frontenac en 1698, Levasseur de Néré a le champ libre. Aussitôt il soumet au gouvernement de Versailles le projet d'une forteresse à la Vauban, qui doit faire de Québec une ville imprenable.

Reportant à trois cents mètres à l'ouest, c'est-à-dire au sommet du plateau, tout le système défensif de la ville, il trace en arc de cercle légèrement brisé une ligne de courtines et de bastions en pierre de taille, d'une hauteur moyenne de huit mètres; l'ensemble est ancré sur deux points solides: au Cap-aux-Diamants, c'est le demi-bastion Joubert, quasi inaccessible; à la crête de la falaise qui regarde la Saint-Charles - la côte de la Potasse, comme on l'appelait autrefois -, c'est la redoute au Bourreau, plus connue sous le nom de redoute Dauphine. Dès l'année 1701, le demi-bastion Joubert, mis en chantier l'année précédente, est presque terminé; les années suivantes et jusqu'en 1716, Levasseur de Néré et son successeur, Beaucourt [Note 1. A défaut de technicien attitré, Beaucourt a agi comme ingénieur militaire sous Frontenac et Vaudreuil; mais il n'a été ingénieur en titre que de 1712 à 1715.], construisent le bastion de la Glacière, le bastion Saint-Louis et les courtines à barbette qui les relient.

En l'année 1716, voici venir un nouvel ingénieur militaire, Gaspard Chaussegros de Léry. Plein de zèle pour le service du roi, intelligent, méthodique et infatigable, ce Méridional voudrait terminer aussi rapidement que possible les fortifications de Levasseur, tout en y apportant quelques modifications dans le tracé. En 1720, l'intendant Michel Bégon pose solennellement la première pierre de la courtine Saint-Louis; quelques jours après la cérémonie, le chantier reste désert; si invraisemblable que cela paraisse, il le restera jusqu'en l'année 1745. En 1726, Chaussegros de Léry revient à la charge avec un projet de citadelle, étudié suivant les principes de Vauban et de Cormontaigne; Versailles fait la sourde oreille - il faut réfléchir que l'Europe est alors en pleine paix et que la Régence, puis le jeune Louis XV ne se soucient nullement d'entreprises militaires.

Donc pendant près de trente ans, de 1716 à 1745, la vieille enceinte reste en place, encombrant la ville haute de ses terrassements et de ses glacis, et se détériorant chaque année; en même temps, les courtines et bastions de Levasseur de Néré restent aux deux tiers inachevés, en dépit des objurgations de l'ingénieur en chef du pays.

Pour que le gouvernement de Versailles sorte enfin de son inertie, il faut qu'il se produise un événement catastrophique: c'est, en 1745, la chute de la forteresse de Louisbourg aux mains des Anglais, exploit qui a étonné tout le petit monde militaire de l'époque. Aussitôt, sur l'ordre du gouverneur, Chaussegros de Léry rouvre le chantier fermé en 1720 et continue les fortifications permanentes commencées il y a déjà quarante-cinq ans; l'entrepreneur Désaulniers élève le bastion des Ursulines, le bastion Saint-Jean et leurs courtines; Dominique Janson dit La Palme reconstruit les portes et guérites de la ville; et pendant que ces travaux se poursuivent, les troupes de la Marine rasent la vieille enceinte [Note 2. Il existe un plan de Québec nommé Saunders-Wolfe, daté du 5 septembre 1759, qui a été dressé d'après les plans français que le gouvernement de Londres s'est procurés vers 1755. Or on y voit figurer côte à côte les fortifications tronquées de Levasseur et la vieille enceinte. - Tout cela à la date de 1759. Comme quoi l'on peut se faire induire en erreur par ses propres espions...]. Vers l'année 1750, et quoi qu'en disent Montcalm et Bougainville, Québec est prêt à soutenir un siège en règle.

La chronique des fortifications de Québec ne s'arrête point là. En 1766, trois ans à peine après le traité de Paris, l'ingénieur Samuel Holland reprend le projet de citadelle que Chaussegros de Léry a étudié, bien inutilement on l'a vu, de 1720 à 1726; cependant ce projet paraît bien ambitieux au gouverneur Carleton. Après la chaude alerte de l'automne 1775, l'ingénieur Gother Mann trace un certain nombre de projets de fortifications, même une citadelle à la Vauban, et commence l'exécution de quelques ouvrages défensifs, que le gouverneur Haldimand qualifie pompeusement de citadelle et qui apparaissent partiellement sur le plan en relief de Jean-Baptiste Duberger; la paix revenue, les travaux marchent au ralenti - sauf les ouvrages des tours Martello, qui ont été activement poussés de 1805 à 1810.

Après la guerre de 1812 avec les Américains, le gouvernement de Londres se décide à l'action: il envoie à Québec l'ingénieur militaire le plus réputé de son temps, Elias-Walker Durnford; et de 1816 à 1831, ce commandant en chef des Ingénieurs royaux, après avoir relevé tout le plateau des Plaines d'Abraham, trace les plans et dirige la construction de la magnifique citadelle de Québec, l'une des plus parfaites du type à la Vauban, assurément la mieux située et la plus pittoresque, mais aussi la plus délicieusement silencieuse.

* * *

Si je me suis étendu un peu longuement sur les fortifications de Québec, c'est qu'elles ont valu à la ville trois sièges en moins d'un siècle (1690, 1759 et 1775) et qu'elles ont été, au point de vue urbanistique, un obstacle permanent à son évolution normale. Le rôle glorieux de la forteresse s'est soldé par des vices graves de croissance, des mutilations et des infirmités incurables. Mais il y a beaucoup plus grave; et l'on va voir que l'indécision des autorités a été aussi funeste que les sièges les plus meurtriers.

Il n'est pas besoin de réfléchir longuement pour constater que toute place forte est, plus ou moins, une ville sacrifiée. Tout y est subordonné à la défense: ses limites, son approvisionnement, ses voies et ses boulevards, ses faubourgs, ses monuments publics et ses habitations, même une proportion notable de ses habitants. Lorsque la place forte est en même temps la capitale administrative, commerciale et religieuse d'un pays aussi vaste que l'Europe, sont état devient extrêmement compliqué et ses problèmes urbanistiques sont très difficiles à résoudre. Mais lorsque la place forte comprend à la fois deux systèmes défensifs tout à fait différents, même d'esprit absolument contradictoire, le problème est quasi insoluble.

C'est ce qui s'est produit à Québec au début du XVIIIième siècle, à la suite de discussions laborieuses et de résolutions brusques dont on trouve les éléments dans la correspondance des gouverneurs.

La première campagne de construction défensive - celle que le chevalier de Beaucourt a entreprise en 1691 à la demande de Frontenac - tend à faire de Québec une ville ouverte, une ville défendue en des points précis par des ouvrages isolés qui s'épaulent les uns les autres et qui constituent en somme une ligne flexible. Le système de Beaucourt, probablement inspiré par Frontenac, est articulé sur la redoute du Cap-aux-Diamants qui, du haut de ses cent mètres, domine la mer et le plateau de l'ouest et protège de ses bouches à feu la butte fortifiée du Cavalier du Moulin; à son tour le Cavalier, surplombant le plateau qui descend vers la Saint-Charles, double le feu de la robuste voisine, la redoute Royale; enfin la redoute Dauphine, de ses embrasures disposées en éventail, commande toute la partie inférieure du plateau et l'embouchure de la rivière, et croise ses feux à ceux des trois ouvrages précédents.

Il y a, je le sais bien, l'enceinte de pieux et de terre construite par Beaucourt; mais cette erreur défensive, si je puis m'exprimer ainsi, était sans doute un ouvrage provisoire, destiné à disparaître après la signature du traité de paix.

A ce système défensif d'une flexibilité parfaitement adaptée au terrain, Levasseur de Néré, écartant avec imprudence l'objection qu'on lui fait que jamais les Québecois ne se laisseront emmurer, substitue ou plutôt surajoute une ligne rigide et permanente de défense - soit une haute muraille continue de maçonnerie, flanquée de bastions, de glacis et de fascines. Et rien ne laisse croire que Chaussegros de Léry s'y soit objecté, ni que l'ingénieur Franquet s'y soit opposé en principe. Au reste, la fortification continue est alors à la mode; c'est ce parti défensif qu'on adopte dans les villes de l'est de la France; et c'est le même parti que l'ingénieur Verrier applique à Louisbourg en 1734, et Pouchot à Niagara vingt ans plus tard.

Il n'y a pas lieu de discuter à fond les mérites respectifs de chacun de ces systèmes, qui comportent d'ailleurs des avantages et des inconvénients. Je dirai seulement que le premier système, celui du chevalier de Beaucourt, suppose une tactique vigilante et précise, alors que le système de Levasseur - le système statique par excellence - est une affaire de garnison, de munitions et de vivres. Il n'y a donc pas lieu non plus de départager les ingénieurs militaires; au reste, je n'y possède aucune compétence.

Cependant il convient de faire remarquer que les deux systèmes défensifs, je l'ai marqué tout à l'heure, ont coexisté pendant près de trente ans; qu'ils ont occupé, au centre de la pointe rocheuse qu'est la vieille ville, un espace considérable; que par suite de leur destination, ils ont fait le vide autour d'eux: ils ont créé des zones qui sont inutiles à la collectivité, puisqu'elles sont réservées à la manœuvre; ils ont taillé capricieusement des qui ne sont devenus ni des parcs, ni des jardins, ni des places franchement publiques, mais du terrain plus ou moins désaffecté, de la cour de caserne, de l'espace grevé de servitude militaire.

Québec, ville maritime, a pu se développer quelque peu vers le nord et vers l'est en récupérant du terrain sur les eaux du fleuve et de la Saint-Charles. Mais Québec, ville militaire, n'a pu loger ses citadins qu'en les entassant loin des fortifications, loin des champs de bataille, surtout loin de ce plateau au site unique, les Plaines d'Abraham, qui aurait fait de Québec la ville idéale.

Bas de vignettes:

[1] Québec en septembre 1693, d'après un dessin anonyme conservé dans les archives du Séminaire. - On y voit l'enceinte en pieux de terre battue, commencée au printemps 1693 par le chevalier de BEAUCOURT, la redoute du Cap-aux-Diamants et le cavalier du Moulin commencés la même année par le même ingénieur militaire. IOA

[2] Plan, coupe et élévation de la redoute du Cap-aux-Diamants, construite en 1693 d'après les plans du chevalier de BEAUCOURT, d'après un dessin conservé au dépôt des Colonies françaises, à Paris. IOA

[3] Le cavalier du Moulin construit en 1693 dans l'ancien bastion Saint-Louis, d'après les plans du chevalier de BEAUCOURT. IOA

[4] Québec vers l'année 1700, vu de la rivière Saint-Charles, d'après un dessin anonyme conservé aux archives des Colonies, à Paris. A. Redoute du Cap-aux-Diamants. B. Clocher de la cathédrale. C. Clocher des Récollets. D. Clocher des Jésuites. E. Hôtel-Dieu. F. Couvent des Ursulines. G. Séminaire. H. Palais de l'Intendant. I. Magasin du roi. K. Redoute Dauphine. L. Redoute Royale. IOA

[5] Québec en 1722 d'après un dessin de CHAUSSEGROS DE LERY. - On y voit la vieille enceinte du chevalier de BEAUCOURT et les nouvelles fortifications commencées en 1700 par LEVASSEUR DE NERE et continuées en 1745 par CHAUSSEGROS DE LERY. IOA

[6] Québec en 1722 d'après un dessin de CHAUSSEGROS DE LERY. Il s'agit d'un projet de citadelle à la Vauban et de nouvelles fortifications, projet qui n'a pas eu de suites. IOA

[7] La citadelle de Québec construite de 1820 à 1831 d'après les plans de Elias-Walker DURNFORD, commandant des Ingénieurs royaux. Cliché

 

web Robert DEROME

Gérard Morisset (1898-1970)