Gérard Morisset (1898-1970)

1951.12a : Québec - Urbanisme

 Textes mis en ligne le 7 mars 2003, par Marie-Andrée CHOQUET, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Québec - Urbanisme 1951/12

Bibliographie de Jacques Robert, n° 317.3

Technique, vol 26, n° 10, décembre 1951, p. 685-691.

Autour de l'urbanisme

LA VILLE GRANDIT QUAND MEME

REPORTONS-NOUS au milieu du XVIIIe siècle, précisément vers la fin de la guerre de Sept Ans. Le siège de Québec s'est terminé par la capitulation du 18 septembre 1759. Pendant que les troupes anglaises mettent un peu d'ordre dans les rues et que les officiers du génie s'occupent à réparer les plus grosses avaries causées aux murailles des fortifications, les artisans et bourgeois de la ville supputent avec amertume les destructions et les pertes massives.

Sous le coup de la première émotion, les destructions immobilières paraissent catastrophiques, mêmes irréparables. Dans la ville basse, peu de maisons ont conservé leur charpente; ce ne sont que des murailles noirâtres, qui, comme des squelettes, se détachent sur le ciel d'automne; les rues sont encombrées de moellons; les ruelles sont absolument impraticables; à premier vue, le désastre ne fait pas de doute. Dans la ville haute, les destructions sont probablement moins spectaculaires, sans doute parce que le quartier est moins compact que la ville basse, et que les places publiques et les terrains vacants y sont plus nombreux. Mais là aussi les dégâts paraissent sérieux: la cathédrale est abîmée par l'incendie, le Palais épiscopal fait jour de toutes parts, le couvent des Récollets est troué de bombes, le château Saint-Louis est à-demi ruiné, le Palais de l'Intendant n'a que ses voûtes de pierre qui soient intactes, nombre d'habitations et d'entrepôts n'ont plus de toiture.

Au reste, les dessins de Richard Short, gravés à Londres en 1761, donnent une idée approximative de ce qu'était la ville au lendemain du siège; même si le dessinateur, pour flatter ses compatriotes, a accentué quelque peu l'effet destructeur des boulets britanniques, il est visible sur ces dessins que la ville a beaucoup souffert des bombardements - du moins en apparence.

Je dis en apparence, et la précaution est loin d'être inutile. Car si je me reporte aux nombreux contrats de construction que les notaires québecois ont dressés pendant les dix ans qui ont suivi le siège, je constate qu'il s'agit, quatre fois sur cinq, de marchés de charpente: les bois n'ont pu évidemment résister aux boulets rouges ni à l'incendie général, et il est nécessaire de les remplacer; mais la maçonnerie, généralement faite avec beaucoup de soin, n'est pas trop abîmée; quelques trous à boucher çà et là, des cailloux à remplacer, des pieds-droits de portes et de fenêtres à retailler, des têtes de cheminées à refaire, et c'est à peu près tout. Il n'est donc pas étonnant qu'en une dizaine d'années Québec reprenne son riant aspect de petite ville de la province française.

Cette ville laborieuse devient bientôt le siège d'une activité considérable. Car désormais le commerce est libre avec les Indiens; et il le devient rapidement avec les colonies anglaises et les îles lointaines. Naturellement c'est la ville basse - le monde des armateurs, des marins et des artisans - qui en profite le plus: elle monte de vastes opérations commerciales et rouvre ses chantiers maritimes; elle récupère du terrain quasi gratuitement, à même les grèves du Saint-Laurent et de la Saint-Charles; elle a même l'heureuse initiative de faire communiquer ses rues étroites avec le quartier du Palais; et elle ouvre, sur la grève du Sault-au-Matelot, la voie qui deviendra plus tard la rue Saint-Paul et qui favorisera le développement rapide du quartier Saint-Roch.

La prospérité s'étend vite dans la petite ville, mais un obstacle se présente brutalement: la guerre; guerre moins longue assurément et moins dévastatrice que la guerre de Sept Ans; mais guere particulièrement dure pour la seule ville du pays qui a su se défendre. Pendant quelques semaines de l'année 1775, l'artillerie d'Arnold et de Montgomery pilonne les remparts et fait éclater des incendies un peu partout. Après l'échec du 31 décembre, le siège de la ville est pratiquement levé. Et pendant que les ingénieurs militaires - Gother Mann et, plus tard, le colonel By - imaginent des combinaisons défensives et perfectionnent les ouvrages de Levasseur de Néré et de Chaussegros de Léry, les citadins réparent de nouveau leurs habitations et leurs remises, et les négociants s'apprêtent à refaire fortune.

C'est l'âge d'or de la petite ville. Les mémorialistes de l'époque notent complaisamment la majesté de son site, le charme étrange de ses rues étroites et de ses ruelles, le caractère français de ses monuments et de ses habitations, l'aspect imposant de ses fortifications; ils notent encore l'urbanité et l'exquise fantaisie de ses habitants, l'originalité et la perfection de ses arts populaires; ils notent bien d'autres choses: le développement de ses faubourgs, l'expansion de son commerce dans toutes les directions, l'animation de ses chantiers maritimes. Mais ce qui les frappe davantage, c'est le caractère français de la ville; si bien qu'ils croient voir ici l'image idéale de telle cité fameuse de Normandie ou de Bourgogne.

Ce caractère éminemment français, je le retrouve dans le fin sourire et dans les ouvrages plaisamment dyssymétriques du grand orfèvre François Ranvoyzé; dans la prose agressive et souriante à la fois de Bédard le journaliste; dans les statues vivantes et les bas-reliefs sereins de François Baillairgé; dans les spirituels portraits de Louis Dulongpré et de son émule de Heer; dans les chansons naïves de Pierre-Florent Baillairgé; dans les vases d'argent savamment ciselés de Laurent Amyot et de François Sasseville; dans les magnifiques habitations de l'époque, qui apparaissent avec tant de fine simplicité sur le plan en relief de Jean-Baptiste Duberger et sur les fraîches aquarelles de George Heriot et de Cockburn.

Malheureusement, cet âge d'or ne dure pas bien longtemps. Car il se produit, peu après la guerre de l'indépendance américaine, un événement économique imprévisible, dont on n'a donné jusqu'ici aucune explication satisfaisante: Québec cesse d'être la seule ville maritime du Bas-Canada, Québec cesse d'être le centre principal du commerce avec les Indiens. Pour des causes obscures - et qui tiennent probablement peu aux migrations apparemment capricieuses des tribus indiennes -, les comptoirs de traite des fourrures et l'énorme personnel qui en vit et s'en enrichit, glissent peu à peu vers l'ouest, comme attirés par l'inconnu et ses possibilités. Vers la fin du XVIIIe siècle, Montréal et sa région deviennent le centre commercial du pays, le point d'où rayonnent annuellement les explorateurs et les coureurs de bois.

Frustré de sa suprématie, Québec se vide peu à peu d'une partie de ses artisans. Sa fortune devient chancelante; son avenir, incertain. Certes, la ville est encore, et pour une cinquantaine d'année, la capitale maritime du Canada; c'est elle qui fournit à la nation ses architectes et ses sculpteurs les plus habiles - tels les Baillairgé; ses peintres les mieux doués - tels Antoine Plamondon et Théophile Hamel; ses poètes, ses compositeurs et ses historiens - tels Chauveau, Glackmeyer et Garneau; certes, elle devient le type même de la ville fortifiée, après les immenses travaux que Durnford exécute à la citadelle; sans doute sa population industrieuse augmente-t-elle normalement en nombre, et son esprit d'invention ne cesse-t-il de s'exercer dans tous les domaines.

Avec le XIXe siècle, voici venir les malheurs - et ils ne manquent pas à la petite ville infortunée. Ce sont d'abord les épidémies de typhus, celle de 1832 et celle de 1846, saignées désastreuses au cœur même de la population ouvrière. C'est ensuite la dépression économique des environs de 1845, à la suite de laquelle s'esquisse le premier exode des Québecois vers la république américaine. Surtout, ce sont les sinistres, les effroyables incendies des quartiers populaires; en 1845 par exemple, à un mois d'intervalle, deux vastes conflagrations détruisent les quartiers Saint-Roch et Saint-Jean; en 1866, c'est le qui est rasé par les flammes; en 1881, c'est le quartier Saint-Jean. Ainsi en un demi-siècle les sinistres réduisent-ils en fumée des milliers d'habitations, et à l'indigence plus du tiers de la population.

Je sais bien qu'après chaque conflagration des propriétaires soigneux et éclairés reconstruisent leurs maisons sur les mêmes murs, ou d'après des plans qui s'écartent assez peu de l'architecture traditionnelle; il en reste de fort beaux exemples dans le quartier Saint-Jean et à la ville basse. Mais il n'en est pas moins vrai que la ville s'appauvrit au rythme même de ses malheurs; que les immeubles reconstruits ne valent généralement pas ceux qu'ils remplacent; que les maisonnettes de bois qu'on érige à la hâte après chaque sinistre ne possèdent guère qu'une qualité, celle du pittoresque; qu'en réalité la ville perd, tous les ans, une part notable de son caractère.

Non seulement le visage de la ville s'altère avec les années, mais encore son activité économique subit toutes sortes de fluctuations. L'importation des produits industriels de l'Europe occidentale provoque la ruine de nombreux artisans, tout au moins la fermeture d'un grand nombre d'ateliers; la crise économique de 1855 l'affecte profondément; celle de 1878, beaucoup plus grave, lui est aussi néfaste que la destruction de tout un quartier. Aussi longtemps que la construction maritime utilise le bois comme matière première, les chantiers de l'Anse-au-Foulon se maintiennent sans trop de précarité; mais le jour où l'acier détrône le bois, c'en est fait de la principale industrie québecoise: les chantiers ferment leurs portes l'un après l'autre, et le silence se fait sur les longues habitations des ouvriers et les quais vermoulus.

Qu'il s'agisse d'épidémies, de crise économique ou industrielle, de conflagrations désastreuses, rien ne sert de maugréer puisque ce sont là des fléaux contre lesquels les Québecois d'antan étaient bien mal protégés. Mais il existe une autre cause d'appauvrissement, et celle-ci vient de l'homme. C'est la démolition volontaire et inutile, c'est le vandalisme. La première grande sottise de ce genre date de l'année 1878, au cours de laquelle on démolit, au pic et à la mine, l'ancien collège des Jésuites, l'un des édifices les plus imposants et les mieux proportionnés de la ville.

Depuis cet événement déplorable, les démolitions se poursuivent à un rythme constant. Chaque année, un certain nombre de belles habitations d'autrefois disparaissent pour faire place à des constructions médiocres; chaque année, un certain nombre de maisons sont transformées avec tant de sans-gêne et d'ignorance qu'elles en deviennent défigurées, absolument méconnaissables; chaque année, Québec perd un fleuron de sa somptueuse couronne d'habitations françaises. Et il n'y a aucun indice que les démolisseurs ralentissent leur funeste activité.

Quiconque se livre tant soit peu à la photographie en sait quelque chose. Et les Québecois qui ont eu le bon esprit de conserver leurs albums de clichés anciens savent que depuis plus d'un demi-siècle leur ville est peu à peu dépuillée de son caractère français et devient implacablement ce qu'on appelle, en langage courant, une ville moderne - c'est-à-dire une ville banale, mal ordonnée et médiocrement construite, bref une ville laide. Et l'appauvrissement de la capitale se fait à un rythme tel qu'il est relativement facile d'établir, par une simple règle de mathématique, qu'avant un quart de siècle il ne restera plus de la vieille ville que les fortifications et de belles images fanées.

Ce qu'il y a de profondément tragique dans notre destinée, c'est que nous glorifions bruyamment nos ancêtres pour en tirer un supplément de vanité et que, dans le même temps nous détruisons avec inconscience, froidement et sans remords, les œuvres les plus parfaites qu'ils nous ont laissées. Ce qu'il y a d'odieusement léger dans notre conduite, c'est que nous attirons les étrangers vers la seule ville française de l'Amérique et que, dans le même temps, nous faisons étourdiment tout notre possible pour enlever à Québec ce caractère français avec lequel nous aguichons les touristes. Singulière inconscience que nos descendants jugeront avec mépris.

Ville militaire, ville fortifiée, pivot du système défensif du pays, Québec ne peut grandir de façon normale: sa croissance est subordonnée à la nature et au rôle de la forteresse. Après avoir enjambé les murailles et les terrains intouchables, après avoir dévalé la falaise et pris possession de la vallée de la Saint-Charles, longtemps la ville s'étire capricieusement le long d'anciens sentiers ou de routes primitives - la Grande-Allée, la rue du faubourg Saint-Jean, la rue Saint-Vallier -, tout comme nos villages d'autrefois, d'ailleurs; et ce n'est que pendant le dernier quart de siècle que les vides ont été partiellement comblés entre les sentes d'autrefois.

Le système défensif de la ville est donc le premier obstacle à son développement. Mais il en est un autre aussi grave, dont la pression augmente singulièrement avec les années: c'est le sens, la constance même, de la circulation des foules. Car Québec, en dépit des événements des dernières années, reste une ville maritime; la source de son commerce, de ses richesses et de la prospérité se trouve sur les quais de la ville basse et dans les chantiers maritimes, dans les immeubles de finance et les entrepôts des ruelles qui bordent le Saint-Laurent; et à heures fixes, à intervalles réguliers, une grande partie de sa population reflue au-devant des navires et dans les bureaux de commerce; puis, la journée finie, elle regagne en hâte ses faubourgs. Mais en même temps Québec, ville touristique, voit à la belle saison s'accentuer le même mouvement des foules: à des heures régulières, la vieille ville aspire la vague de touristes qui viennent visiter la , puis la refoule vers ses quartiers de nuit.

Ce mouvement de pompe aspirante et foulante, ces vastes espaces qui s'étalent de part et d'autre des murailles et isolent la vieille ville, cet esprit de démolition et, disons le mot, ce vandalisme qui anime nombre de Québecois, voilà les trois angoissants problèmes sur lesquels se penchent les hommes de bonne volonté. Comment conserver la vieille ville? Comment y circuler à l'aise? Comment apprendre aux Québecois à respecter leur ville?...

Aux urbanistes, la tâche n'est point facile.

Bas de vignettes:

[1] La maison Chevalier, place du Marché construite en 1752 par le maître-maçon Pierre Renaud, sur les ruines de l'ancienne maison Soulard. Longtemps connue sous le nom de London Coffe House. IOA

[2] Ancien collège des Jésuites, érigé vers 1740 sur le site actuel de l'Hôtel de Ville et démoli en 1878. Aquarelle de P.-M.-A. Genest, 1874. IOA

[3] Québec vers l'année 1810, d'après le plan en relief de Jean-Baptiste Duberger conservé aux Archives nationales, à Ottawa. - Sur la falaise, on reconnaît de gauche à droite le château Saint-Louis et le Château Haldimand, l'ancien Palais de Justice, la cathédrale anglicane, l'ancien Palais épiscopal, la cathédrale et le Séminaire. Cliché Office national du Film.

[4] Hôtel Union construit en 1808 par Edouard Cannon et son fils John, d'après un cliché de Jules Livernois, vers 1863. IOA

[5] Québec en 1830 d'après un plan de l'arpenteur Joseph Bouchette. - A cause du secret militaire, la citadelle n'apparaît point sur ce plan. IOA

[6] Québec vu de Lévis vers 1863, d'après un cliché de Jules Livernois qui a été traduit en carte postale. IOA

 

web Robert DEROME

Gérard Morisset (1898-1970)