
Textes mis en ligne le 24 mars 2003, par Kawthar GRAR, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Iconographie - Noël 1951.12b
Bibliographie de Jacques Robert, n° 285
La Revue populaire, vol. 44, n° 12, décembre 1951, p. 14-15 et 66.
LA NOEL DANS L'ART CANADIEN
CHACUN sait que dans l'art religieux de l'Europe occidentale, surtout au moyen âge, il y a des thèmes qui exaltent particulièrement l'imagination des artistes, et qui s'imposent constamment, soit par leur haute valeur symbolique, soit par leurs possibilités esthétiques ou sentimentales; par exemple, la Crucifixion , le Christ en majesté , la Nativité , le Jugement dernier . Il y en a d'autres qui ne jouissent d'une certaine vogue qu'à la faveur d'une dévotion particulière ou d'un mysticisme provisoire; tels Saint Sébastien au quinzième siècle, l'Assomption au siècle suivant.
Dans l'art canadien, on constate la même prédominance de certains thèmes classiques, et aussi la vogue plus ou moins accentuée d'autres thèmes moins connus. Mais il s'en faut de beaucoup que nos artistes aient été attirés, avec le même élan qu'en Europe, vers les grands thèmes religieux qu'on retrouve dans l'art européen du Moyen Age et de la Renaissance. Il ne semble pas qu'il y ait eu chez nous ces vastes mouvements mystiques qui allument l'imagination des artistes et qui fixent pour ainsi dire le cadre et l'allure générale des grands thèmes populaires. Au contraire, nos artistes traitent d'une façon épisodique les sujets qui leur sont indiqués; et ils les conçoivent, non pas comme des créations possibles de leur tempérament et de leur sensibilité, mais plutôt comme des paraphrases libres des meilleures uvres de la Renaissance et de l'Age Classique.
C'est ainsi que le Frère Luc (1614-1685), peintre du Grand Siècle et formé en Italie, conçoit la Nativité dans la note sentimentale de ce qu'on a apppelé plus tard l'art de Saint-Sulpice. La Vierge qui vient de tirer son enfant du berceau (figure 5) n'est point cette jeune femme souriante, toute heureuse de la naissance de son fils, comme l'on représentée les peintres du siècle précédent; c'est une jeune femme attristée par la vision de l'avenir, par la sinistre révélation du Golgotha. Dans certaines de ses autres compositions, le Frère Luc accentue cette impression de douleur par la présence d'une petite croix qui descend du ciel et que l'enfant Jésus s'apprête à recevoir dans ses bras tendus. C'est tout de même un beau morceau de peinture que cette Nativité d'un genre nouveau; vêtue en bleu royal, la Vierge porte un voile de ton paille; et, suivant, l'esthétique rubénienne du Frère Luc, ces deux tons, bleu et paille , se marient entre eux et s'échangent dans leurs reflets. L'enfant repose sur un voile d'un bel ocre jaune. Et là-haut à gauche, entre deux nuages floconneux d'un brun verdâtre, reparaît la [sic] jaune paille du voile: c'est la lumière céleste qui vient réconforter Marie.
Au milieu du XVIIIe siècle, nos sculpteurs sur bois, sans éviter systématiquement le bas-relief, lui préfèrent la statue; et au lieu de représenter la scène de la Nativité , ils en extraient le personnage le plus gracieux, l'enfant Jésus, et ils lui donnent les formes les plus aimables et l'expression la plus candide. L'Enfant Jésus de Lorette (figure 2) a peut-être appartenu à une Madone tenant son enfant , car il ressemble beaucoup à l'enfant Jésus que la Vierge tient dans ses bras, dans une Madone que Pierre-Noël Levasseur a sculptée en 1751 pour la Congrégation des Jésuites de Québec et qui se trouve aujourd'hui dans la chapelle de la rue Dauphine, c'est le même geste des bras ouverts, c'est la même expression de la figure, c'est presque la même pose des jambes.
Mais il y a mieux dans l'uvre de Pierre-Noël Levasseur (Québec, 1690 - Québec, 1770). Ce sont des statuettes de l'Enfant Jésus bénissant et tenant un globe surmonté d'une croix. On en connaît trois: l'une se trouve au monastère des Ursulines de Québec; la seconde est à l'église de Lorette; la troisième, sculptée originairement pour la chapelle des Jésuites, a été donnée au séminaire de Québec en l'année 1867; toutes les trois datent de l'époque 1750. On ne peut rêver uvre plus aimable que la statuette du Séminaire (figure 3). Pureté du dessin, aisance de la pose, souplesse du maintien, vivacité des traits et du regard, telles sont les qualités de cette statuette en bois; seules, les couleurs fades dont on l'a peinte agacent quelque peu le regard. Dans la plupart de ses uvres, Pierre-Noël Levasseur fait preuve d'une grande originalité dans la composition de ses statues - notamment ses Apôtres et ses Madones -, et d'une singulière vigueur dans la technique et dans le coup de gouge; ici, il adoucit son style, il taille le bois de pin avec un soin tout particulier, il s'adapte lui-même à la gentillesse du corps de l'enfant.
On connaît un certain nombre de bas-reliefs en bois sculpté de l'Ecole de Quévillon, notamment les deux bas-reliefs de l'église de Verchères. Mais rarement le maître et ses disciples ont abordé le sujet qui nous occupe. Je ne connais qu'un bas-relief de la Nativité : il est dans la voûte de l'église de Saint-Mathias et il date vraisemblablement de l'année 1822. Si je me reporte aux livres de comptes de la fabrique, je constate qu'à cette époque Paul Rollin et Jean-Baptiste Baret travaillent à la décoration du sanctuaire de l'église; ce sont probablement ces deux disciples de Quévillon qui sont les auteurs de cette Nativité . Ils ont réduit au minimum les personnages de la scène: au centre, l'enfant dans une crèche; à droite, la Vierge; à gauche, un berger; au pied de la crèche, un agneau; l'âne et le buf sont traités, si je puis dire, dans une manière symbolique; ce sont deux têtes minuscules qui paraissent posées sur les personnages. Autant la sculpture de Levasseur est savante et hardie, autant le bas-relief de Saint-Mathias est maladroit et naïf. Mais il est aussi hautement décoratif. Et je me prends à regretter que Louis Quévillon et ses disciples n'aient pas cultivé davantage le bas-relief.
IL était réservé à l'Ecole de Québec, particulièrement aux Baillairgé, de faire fleurir le bas-relief et d'en tirer des effets remarquables. Dans les églises de Sainte-Anne-de-Beaupré, de la Baie-Saint-Paul, de Loretteville, de Lotbinière, de Saint-Augustin, de vastes bas-reliefs des Baillairgé marquaient leur science du modelé, la rigueur de leur composition et la finesse de leur sensibilité. Une église contient à elle seule ce qu'ils ont produit de plus original et de plus fini dans ce genre, c'est Saint-Joachim (Montmorency). De 1816 à 1825, François Baillairgé et son fils Thomas ont sculpté pour cette église vingt-deux bas-reliefs - vastes panneaux du sanctuaire, médaillons, trophées, et rosaces de la voûte. Deux de ces bas-reliefs se rapportent à la Nativité : ce sont des médaillons d'environ trois pieds de diamètre, qui représentent l'Enfant Jésus adoré par des anges et l'Adoration des mages .
Le premier de ces médaillons rappelle un sujet que les peintres français du XVIIIe siècle ont traité avec une grande somptuosité de couleur: dans un paysage exotique où figurent habituellement des ruines et des tambours de colonnes, la Sainte Famille fait halte dans le désert; l'enfant Jésus est couché, veillé par sa mère et entouré d'anges qui l'adorent avec ravissement; en haut, c'est Dieu le Père dans les nuages et c'est le Saint-Esprit sous la forme d'une colombe voletant. Il ne s'agit donc pas tout à fait d'une Nativité, il s'agit plutôt d'une Fuite en Egypte , suivant la conception de Jouvenet, d'Antoine Dieu et de Michel-Ange Challes, François et Thomas Baillairgé en ont tiré une composition extrêmement dense, dont les éléments sont répartis avec ingéniosité et dont les détails sont magnifiques - telle la figure de la Vierge, qui rappelle certaines figures réussies du grand Germain Pilon.
Dans l'Adoration des mages , les Baillairgé reviennent à la composition classique du XVIe et du XVIIe siècle. A droite, le groupe de la Vierge, de l'enfant Jésus et de saint Joseph; à gauche, les trois rois agenouillés offrent leurs présents; la scène se passe à l'entrée d'une humble chaumière. Cette composition est tout aussi dense que la précédente; elle donne même quelque peu l'impression d'encombrement. Mais les détails sont enlevés avec verve; les figures possèdent du caractère; et encore ici, la figure de la Vierge s'apparente aux figures de Pilon.
Mis à la mode par les Baillairgé, le bas-relief connaît une certaine vogue vers les années 1840 et pénètre un art qui jusque-là l'avait négligé: l'orfèvrerie. Il est vrai que François Ranvoyzé a parfois orné le pied de ses calices de Christ en croix et de têtes ailées; mais il faut attendre François Sasseville (Ste-Anne-de-la-Pocatière, 1797 - Québec, 1864) pour voir le bas-relief fleurir sur la coupe et le pied de grands calices historiés. Parmi les sujets que Sasseville aime marteler sur le pied de ses calices, il y a l'Adoration des bergers . L'orfèvre québécois ne se met pas en frais d'imagination; car il existe dans la cathédrale de Québec une Adoration des bergers qu'on attribue, sans doute à tort, à l'un des Carrache; et c'est ce tableau, qui a été détruit en 1922, que François Sasseville démarque de son mieux et qu'il reproduit, en l'année 1844, sur le pied du grand calice de l'église du Cap-Santé (figure 4). La composition n'est pas neuve - encore que l'orfèvre ne se contente pas de copier servilement la peinture de Notre-Dame. Mais ce qui est ici plein d'intérêt, c'est la technique du ciselet, ce sont les reliefs adoucis, c'est la clarté de l'ordonnance, c'est aussi la précision du détail.
Avec une composition de Napoléon Bourassa exécutée par Philippe Hébert (figure 1), nous sommes loin des uvres d'art dont je viens de parler. Il s'agit ici de deux sujets soudés l'un à l'autre et dans le temps et dans l'espace. Bourassa a traité, en une composition symétrique, l'Adoration des mages (à gauche) et l'Adoration des bergers (à droite); au centre la Sainte Famille reçoit les hommages des uns et des autres. La composition relève à la fois de l'archéologie et de l'académisme. L'artiste s'est certainement inspiré de compositions florentines du XVIe siècle dans l'ordonnance de son sujet; d'autre part, l'attitude des personnages, leurs vêtements, leur comportement accusent cette veine naturaliste qui était de mode vers l'année 1875 et qui a produit peu d'uvres dignes d'intérêt. On voit bien ici que Napoléon Bourassa admirait Hippolyte Flandrin, dont il cherchait à assimiler la mièvrerie de son dessin et la sérénité de ses figures. Cependant, l'ensemble reste froid - comme la plupart des compositions de Bourassa.
J'en pourrais dire autant des grands tableaux que nos peintres du XIXe siècle ont brossés pour nos églises. Ils ne sont pas tous des copies littérales d'ouvrages européens - notamment des meilleurs compositions flamandes du XVIIe siècle. Au contraire. Et je pourrais citer quelques peintures de Louis Dulongpré et d'Antoine Plamondon, de Roy-Audy et de Théophile Hamel dans lesquelles on reconnaît aisément la source de l'inspiration, mais qui constituent, par leurs harmonies et leur tonalité, des uvres agréables à regarder. Par exemple, il y a dans l'église de Deschambault une Adoration des mages de Roy-Audy qui est en médiocre état, mais dont la tonalité ne manque pas de charme. Quoi qu'il en soit, il est certain que depuis une centaine d'années nos artistes se sont désintéressés du sujet qui nous occupe; les uvres que je pourrais signaler n'offriraient guère qu'un intérêt de statistique.
De nos jours, c'est dans l'illustration et dans la céramique que la Nativité a fait sa rentrée dans l'art canadien. Dans la carte de Noël, nos jeunes dessinateurs ont parfois trouvé des accents charmants et nouveaux dans le groupement des personnages de la Nativité ; et presque toujours ils lui ont donné cette allure naïve et fraîche qui convient parfaitement à la commémoration de la naissance d'un enfant. Dans la crèche de Noël, nos céramistes ont essayé de rajeunir ce thème enfantin (figure 6) et ils ont créé de candides personnages qui font des grâces autour de l'enfant Jésus; ici, dessin et matière s'unissent pour renouveler le sujet et lui communiquer une grâce souveraine.