
Textes mis en ligne le 3 mars 2003, par Kawthar GRAR, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Église - L'Acadie 1952.01
Bibliographie de Jacques Robert, n° 318
Technique, vol. 27, n° 1 (janvier 1952), p. 3-8.
L'ÉGLISE de LACADIE
DES églises paroissiales qui nous restent de la belle époque 1780-1840 - elles ne sont pas nombreuses -, les mieux conservées sont assurément celles du Cap-de-la-Madeleine, de Saint-Mathias et de Lacadie, de Saint-Roch-de-l'Achigan et de Saint-André (Kamouraska). Et parmi elles, l'église de Lacadie est la moins restaurée, la seule presque intacte.
J'en vois la raison dans une particularité topographique. Parce qu'il n'est point en bordure d'une grande route, le village de Lacadie est comme soustrait à l'action impérieuses de la mode, donc à peu près indemne de restaurations; et par bonheur, l'église paroissiale a été peu touchée pendant le siècle et demi de son existence. Voilà pourquoi le voyageur qui, avant d'arriver à Saint-Jean, quitte la grand'route pour s'engager vers l'ouest, ne tarde pas à apercevoir au loin le clocher, puis la silhouette pure de cette charmante église. Suivons-le dans sa visite; car le monument en vaut la peine.
L'église de lacadie a été construite au tout début de XIXe siècle, c'est-à-dire à l'époque la plus brillante de notre architecture religieuse. Dès l'année 1795, le grand-vicaire Denaut, alors curé de Longueuil, en fixe le site et les dimensions; le 2 septembre 1800, on procède à la pose de la première pierre; le 23 décembre de l'année suivante, le gros uvre est terminé et l'église, ouverte au culte.
Quel en est l'architecte? Les archives de la Fabrique sont muettes sur ce point. Mais si je songe aux habitudes des ecclésiastiques de cette époque, j'en arrive à la conclusion que ce n'est pas un seul homme qui est l'auteur de ce beau monument; c'est une équipe d'hommes éclairés: les uns, amateurs de belle architecture; les autres, artisans et bâtisseurs de carrière. De concert avec l'évêque de Québec, Pierre Denaut, on l'a vu, fixe le site et les dimensions de la future église; paraît ensuite un autre homme d'église - Pierre Conefroy, curé de Boucherville -, qui vient de terminer la rédaction d'un devis auquel il travaille depuis plusieurs années et qui, avec l'assentiment de l'Ordinaire, impose aux entrepreneurs les prescriptions méticuleuses qu'il a couchées sur le parchemin; paraissent enfin les exécutants, les maîtres-maçons Odelin et Mailloux et le maître-charpentier Joseph Nolette, excellents bâtisseurs qui ont confiance en Conefroy et vont appliquer à la lettre les exigences de son devis. Et de la collaboration de ces quatre personnages va surgir de terre un édifice de proportions attachantes, une uvre d'art parfaite.
Si je compare cette église aux autres qui ont été érigées à la même époque (par exemple Boucherville, Saint-Marc de Verchères, la Présentation, Saint-Roch-de-l'Achigan, Saint-Nicolas (Lévis) et Lauzon), je trouve entre ces monuments des ressemblances frappantes, un air de famille indéniable. J'y trouve aussi des caractères particuliers, qui donnent à chacun de ces édifices sa physionomie propre, son individualité intime. A Lacadie, ce sont les proportions majestueuses du pignon; c'est le dessin pur, l'élan prodigieux du clocher à double lanterne; c'est la faible saillie du transept, dont chaque croisillon a l'aspect, non d'une chapelle, mais d'un contrefort; c'est l'allure martiale de la façade; c'est enfin la parfaite légitimité de cette admirable pyramide qui coiffe avec tant de distinction la butte qui s'élève un peu au-dessus de la rivière. Je cherche à me représenter cette église telle qu'elle était quand elle est sortie des mains soigneuses des entrepreneurs: sa couverture en bardeau de cèdre devait être peinte en rouge indien; ses murailles en cailloux des champs étaient sans doute plus colorées, plus vivantes que les murailles actuelles; et la flèche couverte en bois peint avait probablement un galbe moins fragile que l'actuelle flèche de fer blanc. Mais ne boudons pas trop le présent. Telle que l'ont faite les générations du XIXe et du XXe siècle [sic], l'église de Lacadie est l'un des monuments qui marquent le mieux les aptitudes de nos ancêtres pour l'art de bâtir, leur sens des proportions et leur science du dessin.
Pénétrons à l'intérieur de l'église. Ce long vaisseau de trois travées, que termine une abside gracieusement arrondie, est couvert d'une voûte en anse de panier, dont la courbure est d'une telle plénitude et d'une telle originalité que cette nef, pourtant large de cinquante-quatre pieds, en paraît encore plus vaste. A Lacadie - tout comme dans les églises du Cap-Santé, de Lotbinière et de Lauzon -, les proportions sont étudiées avec tant de soin, le dessin de chaque élément épouse avec tant de constance le mouvement même du thème général, la mouluration, les saillies et les vides sont si bien adaptés au vaisseau de l'église que de l'ensemble se dégage une impression plaisante de stabilité, d'aisance souveraine et de perfection paysanne. L'ornementation sculptée de cette nef - elle est tour à tour large et fine, parfois d'une maladresse et d'une ingéniosité charmantes, toujours gentiment décorative -, l'ornementation de cette nef, dis-je, accentue l'impression plaisante que je viens d'indiquer. Certes, cette somptueuse sculpture sur bois n'est plus tout à fait ce qu'elle était aux environs de 1830; ici comme en bien d'autres églises, le restaurateur est passé avec ses vilaines brosses chargées de couleurs médiocres, avec son sans-gêne insupportable, surtout avec ses prétentions esthétiques - oui, esthétiques! Lacadie n'y a pas échappé. Heureusement les dégâts n'ont pas dépassé la voûte: dans les rosaces se trouvent des copies médiocres de compositions illustres; et ne parlons pas de feuilles d'or massif recouvertes de bronze à l'huile de banane: c'est la monnaie courante de notre déveine Le reste est à peu près intact.
Cet ensemble décoratif est l'uvre d'un sculpteur originaire de la Suisse et transplanté au Canada dans le dernier quart du XVIIIe siècle, Georges Finsterer, et de son fils Daniel, né à Lacadie en 1791. Le père était-il un ancien disciple de Louis Quévillon, le maître de l'atelier de Saint-Vincent-de-Paul? Ou bien, n'avait-il pas travaillé quelque temps sous la direction de Philippe Liébert? Actuellement on n'en sait rien, bien que je penche vers la filiation Liébert-Finsterer. Quoi qu'il en soit, c'est à Georges Finsterer qu'il faut attribuer le maître-autel, magnifique meuble en bois sculpté et doré, dont les formes générales et certains détails rappellent les plus belles uvres de Liébert.
Les riches retables du sanctuaire et des chapelles, la voûte, la tribune de l'orgue et la chaire sont, on en est sûr, l'uvre de Daniel Finsterer. Quand il en assume l'exécution en l'année 1812, il vient d'avoir vingt ans. En moins d'une dizaine d'années, il mène à bien cette importante entreprise décorative. Aussi bien est-ce un ensemble d'une grande unité de dessin et d'exécution. J'ai sous les yeux des détails photographiques de cette abondante sculpture dorée. J'y trouve quelques faiblesses, oui; mais je me demande jusqu'à quel point le sculpteur en est responsable - rappelons-nous les méfaits des restaurateurs; ensuite je me demande jusqu'à quel point ces faiblesses mêmes - et elles sont désarmantes de naïveté - nuisent au caractère décoratif de la composition générale; en tout cas, elles sont plus attachantes, elles attirent davantage le regard que la perfection purement académique de certains décors modernes. Chose certaine, des connaisseurs fervents retournent à Lacadie pour y retouver, avec le même plaisir, les arabesques candidement chantournées de ses panneaux et de ses écoinçons; mais ils ne retournent point à Saint-Pierre-Claver ni à l'Ancienne-Lorette, sûrement parce qu'ils ont vite épuisé la perfection compassée de leur décor. Il y a des livres qu'on aime à relire et des uvres d'art qu'ont tient à revoir: ce sont les ouvrages dignes d'intérêt, les seuls qu'il importe de se souvenir.
Puis-je en dire autant des autres uvres qui complètent le décor des Finsterer? Je le voudrais, mais voyons de quoi il s'agit. Des trois tableaux que Louis Dulongpré a peints vers 1802 pour orner les retables de l'église, il n'en reste que deux: Saint René et Marie au tombeau . Le premier ne comporte que peu de retouches et ne manque pas de qualités picturales; mais le second, entièrement repeint, en est devenu méconnaissable. En revanche, les quatre peintures qu'Yves Tessier, qui se disait peintre d'histoire à Montréal, a brossées de 1826 à 1828 et qui sont aujourd'hui marouflées sur les murailles de la nef, n'ont pas trop souffert du temps et des hommes; j'y retrouve avec plaisir une excellente copie de la Vision de saint Jérôme qu'Yves Tessier a faite d'après une autre copie qui se trouve dans l'église de Varennes et qui a pour auteur François Beaucourt; l'original est d'un artiste français qui a joui d'une vogue considérable vers l'année 1723 pour avoir dessiné la plupart des épisodes du sacre de Louis XV à Reims, Pierre d'Ulin; chose curieuse, l'original de la Vision de saint Jérôme se trouve au Musée de l'Université Laval; il nous est venu en 1817, en même temps que les autres tableaux de la collection Desjardins. Les trois autres tableaux d'Yves Tessier, honnêtement peints, représentent 3 autres docteurs de l'Eglise, Saint Grégoire, Saint Ambroise refusant l'entrée du temple à Théodose et Saint Augustin guérissant un malade.
Les autres tableaux de l'église valent à peine qu'on s'y arrête. Mais au presbytère, on trouve le portrait d'un ancien curé, l'abbé René-Pascal Lanctôt; c'est une uvre du peintre Louis Dulongpré. "Au physique, écrit l'historien de Lacadie, M. Lanctôt n'était pas grand, mais il était gros et brun Au moral, il était aimable et spirituel " Tel on le voit sur la peinture fatiguée et un peu lourde de Louis Dulongpré: le prêtre qui a pris l'initiative de la construction de l'église de Lacadie y apparaît comme un brave homme sans prétention, simple et un peu désabusé.
Sortons maitenant de l'église. Je ne vous propose point de grimper dans la première lanterne du clocher; mais s'il vous était possible de vous hisser là-haut, vous y verriez l'une des plus anciennes cloches de fabrication canadienne; elle porte la date de 1790 et elle a coûté plus de deux mille livres; le nom du fondeur est inconnu, mais on sait qu'il habitait les environs de Montréal.
On ne connaît pas non plus le nom du maître-maçon qui a construit le presbytère actuel, l'un des plus imposants de la région montréalaise. La même remarque s'impose aux stèles du cimetière; elles ne sont pas plus belles ni mieux faites que les autres de la région. Sauf une cependant: sur le monument de la famille Roy, on aperçoit un médaillon en bronze colorié qui représente la Madone et son enfant, dans un décor de feuilles de lierre. Les morceaux de ce genre sont rares dans les cimetières de la campagne canadienne; aussi bien cherche-t-on une signature au bas de ce médaillon d'inspiration florentine; et on lit distinctement le nom du sculpteur canadien bien connu, Philippe Hébert, et la date de 1897.