
Textes mis en ligne le 7 mars 2003 par Marie-Andrée CHOQUET, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Québec - Plan-relief 1952/04
Bibliographie de Jacques Robert, n° 319
Technique, vol. 27, n° 4, avril 1952, p. 219-227.
QUÉBEC:
LA MAQUETTE DE JEAN-BAPTISTE DUBERGER
PARMI les nombreuses et intéressantes initiatives de génie militaire qu'ont su prendre le XVIIe siècle et le XVIIIe - et dans certains domaines, on n'a guère encore fait mieux -, il y a celle des maquettes des villes fortifiées. Dans le but d'y voir clair dans l'art difficile de l'attaque et de la défense des villes, Louis XIV et son ingénieur Vauban ont fait exécuter, dans le dernier tiers du XVIIe siècle, nombre de maquettes en bois, qui sont aujourd'hui conservées à Paris, au Musée des Invalides. L'une des plus imposantes et des plus pittoresques est l'admirable maquette du Mont Saint-Michel, qui date de l'année 1701 et qui nous renseigne d'une façon précise sur l'aspect de l'ancienne basilique; l'une des plus instructives aux yeux des ingénieurs militaires est celle de Neuf-Brisach, dont les savantes fortifications constituent le chef-d'uvre de Vauban et, pour ainsi dire, le modèle de la ville fortifiée d'autrefois.
Dans la France de l'Ancien Régime, ces maquettes, fort utiles aux officiers du Génie, étaient conservées au Palais du Louvre, au dernier étage de ce qu'on appelle aujourd'hui la Cour carrée. C'est là que se trouvait, au milieu des maquettes de presque toutes les villes fortifiées du royaume, la maquette de Québec en bois sculpté et peint, que l'ingénieur Gaspard Chaussegros de Léry avait exécutée en 1720 d'après ses propres relevés et qu'il avait expédiée au gouvernement de Versailles afin qu'il se fît une idée nette de la configuration du rocher de Québec et des possibilités de sa défense. Elle a disparu on ignore en quelle année; et vaines ont été les recherches de nos érudits et de nos historiens pour la retrouver.
Au cours du XVIIIe siècle, la vogue des maquettes, partie de France, s'est étendue rapidement à presque tous les pays de l'Europe occidentale, surtout à l'Angleterre, à la Prusse, à l'Autriche et à l'Italie. L'Angleterre en possède encore un grand nombre, qu'elle conserve avec soin dans ses musées militaires et qui ont longtemps fait l'édification des jeunes recrues du Génie. Depuis l'année 1812, elle en possédait une qui, bien qu'elle fût en médiocre état, attirait tous les regards à l'Ecole d'Artillerie et de Génie de Woolwich: c'est la maquette de Québec vers l'année 1810, uvre de l'arpenteur Jean-Baptiste Duberger. En 1908, et après bien des démarches, le gouvernement anglais consentit à s'en départir en faveur du gouvernement canadien. Transportée à Québec les années suivantes, restaurée avec beaucoup de conscience et d'adresse par l'abbé Pierre-Michel O'Leary, qui connaissait bien sa ville natale, exposée à l'Exposition provinciale de Québec en l'année 1919, elle a pris l'année suivante le chemin des Archives nationales, à Ottawa; est-il besoin de dire qu'elle en est l'un des plus beaux ornements.
Avant d'esquisser la chronique de cette maquette et d'en commenter les photographies, il n'est pas inutile d'écrire quelques mots de son auteur, l'arpenteur infortuné qui en a pris l'initiative en 1805 et qui a été si mal récompensé de son zèle et de son habileté.
* * *
Jean-Baptiste Duberger a vu le jour dans la ville de Détroit le 7 février 1767. Elève au Séminaire de Québec en 1782 à 1787, il s'y fait remarquer par des aptitudes peu communes pour les mathématiques, les sciences et le dessin. Suivant une tradition qui n'a pas encore été confirmée, son père, paraît-il, payait sa pension et son entretien avec des lingots d'argent - car il était orfèvre; et c'est peut-être avec cette matière première de choix que les autorités de la maison ont fait exécuter, à la fin du XVIIIe siècle, les somptueux ustensiles d'argent qui existent encore aujourd'hui au Séminaire et qui portent les poinçons des orfèvres québecois François Ranvoyzé, Laurent Amyot et François Delagrave.
En l'année 1789, Duberger, frais émoulu du Séminaire, est dessinateur au bureau des Ingénieurs royaux, dont le commandant est alors Gother Mann. L'année suivante, il entre au bureau des Arpenteurs de l'armée. Désormais assuré d'une situation sinon brillante du moins stable, il entre en ménage avec Geneviève Langlois, qu'il épouse le 8 janvier 1793.
Il convient de remarquer ici que Duberger commence sa carrière à l'époque où le gouvernement de Londres, bouleversé par la Révolution française et par ses répercussions possibles en Europe et en Amérique, s'apprête à fortifier les colonies anglaises et à les mettre en état de se défendre efficacement. D'où les projets de citadelle de Samuel Holland et de Gother Mann, projets ambitieux et prématurés qui ne seront repris que vingt ans plus tard sous la direction de Durnford. En attendant, il faut arpenter le territoire suivant les méthodes les plus modernes; il faut relever avec le plus de précision possible les reliefs des terrains et les dimensions des édifices qui se trouvent dans des zones militaires; il faut multiplier les plans, les coupes et les élévations, afin que les ingénieurs britanniques aient sous les yeux tous les éléments d'information dont ils peuvent avoir besoin dans la conception des travaux défensifs. Comme l'armée manque de techniciens dans le domaine de l'arpentage, c'est l'administration civile qui se charge, conjointement avec le Génie, de faire le relevé exact des postes fortifiés du Canada.
C'est ainsi qu'en l'année 1803, Jean-Baptiste Duberger travaille comme arpenteur sous la direction conjointe des Ingénieurs royaux et de l'arpenteur en chef du Bas-Canada, Joseph Bouchette. Cependant il appartient à l'administration civile. Et c'est sans doute cette double dépendance qui est la cause des déboires et des injustices dont il aura à se plaindre à la fin de sa carrière.
Vers l'année 1805, il conçoit l'idée d'utiliser ses nombreuses notes d'arpenteur, ses relevés minutieux et ses observations pour construire une maquette de la ville de Québec. Non une maquette fantaisiste, comme en font certains bricoleurs; mais une maquette à l'échelle, dont les reliefs, les monuments et les maisons soient une réduction au centième, ou à peu près, de la réalité. Au reste, Duberger manie avec adresse la gouge et le ciseau; il peint avec une certaine habileté et il a l'habitude du dessin exact; enfin il a l'intention d'employer tous ses loisirs, surtout les longues soirées d'hiver, à mener à bien cette délicate entreprise.
Sur l'uvre de Duberger, nous possédons un témoignage important, qui date du vivant même de l'arpenteur. C'est celui du voyageur anglais John Lambert qui, à la date de 1807, séjourne pendant quelques mois à Québec. Voici les paragraphes qu'il écrit de l'arpenteur: es militaires, etc. Il a eu la politesse de me montrer plusieurs de ses grandes esquisses du pays, et plusieurs de ses autres dessins, dont quelques-uns sont d'une grande beauté, et sont déposés au bureau du Génie. La seule carte correcte du Canada, qui a été publiée à Londres par Faden, au nom de M. Vondenvelden, a été dressée par M. Duberger et un autre monsieur [Note 1. Cet autre monsieur est l'arpenteur Louis Charland; il est mort à Montréal en 1813.], dont les noms méritaient beaucoup plus de paraître sur l'ouvrage que celui qu'on y voit présentement. Mais le plus important de ses ouvrages est un beau modèle de Québec, auquel il est occupé présentement, conjointement avec un de mes anciens compagnons de collège, le capitaine By des Ingénieurs, que j'ai eu le plaisir inattendu de rencontrer en Canada, après une absence de dix ans. Tout le modèle est ébauché et une grande partie en est achevée, particulièrement les fortifications et les édifices publics. Il a plus de trente-cinq pieds de long, et comprend une partie considérable des plaines d'Abraham, jusqu'à l'endroit où Wolfe a été tué. Ce qu'il y a d'achevé est d'une exactitude et d'un fini qui ne laissent rien à désirer; le tout est entièrement taillé dans le bois et modelé sur une certaine échelle, de sorte que chaque partie sera d'une extrême exactitude, indiquant la forme même et la projection du cap, les élévations et les déclivités dans la ville et dans les plaines, particulièrement les éminences qui commandent la garnison..."
Dans ce texte, Lambert laisse entendre que le capitaine John By a participé à l'uvre de Duberger. Les deux hommes se connaissaient puisqu'ils habitaient porte à porte, rue Sainte-Ursule; ils ont eu maintes fois l'occasion de s'entretenir des différents projets de travaux défensifs qui étaient à l'étude; et sans doute le capitaine By a-t-il communiqué à l'arpenteur les plans ou, plus probablement, les cotes principales et les croquis des tours Martello, dont il a surveillé la construction à partir de l'année 1805. Que le capitaine By, le futur fondateur de Bytown - aujourd'hui Ottawa -, ait sculpté dans ses moments de loisir quelques maquettes de maisons et de monuments de la ville, ou encore certains ouvrages militaires qu'il connaissait mieux que personne, la chose est tout à fait probable; mais là s'arrête, je crois, sa participation à la maquette Duberger. John By n'était point architete, ni sculpteur, encore moins arpenteur; il était ingénieur militaire. Au reste, la construction des quatre tours Martello n'a pas dû lui laisser tellement de loisirs entre les années 1805 et 1811. D'ailleurs connaissait-il suffisamment la ville pour aider efficacement à sa représentation en relief? Peut-être. Mais je remarque que sur la plus ancienne photographie de la maquette de Duberger (fig. 1), la Cathédrale anglicane, au lieu d'être rues Sainte-Anne et des Jardins, se balade quelque part à l'ouest du couvent des Ursulines; et comme c'est le capitaine By qui a monté la maquette à son arrivée à Londres...
Du texte de John Lambert, il est un point qu'il importe de préciser. Le mémorialiste veut parler évidemment des fortifications qui existaient en l'année 1807; et c'étaient, à quelques détails près, les fortifications qu'avaient érigées Boisberthelot de Beaucourt de 1693 à 1715, Levasseur de Néré de 1699 à 1709, et Chaussegros de Léry de 1720 à 1756. Les fortifications qui figurent sur la maquette de Duberger sont donc différentes de celles que nous avons sous les yeux (Fig. 2). On y chercherait en vain la Citadelle, dont la première pierre n'a été posée qu'en 1820. Mais on y trouve les ouvrages défensifs - les tenailles et les redents à flanquement - que Samuel Holland et Gother Mann ont construits au Cap-aux-Diamants et à l'avancé des courtines de l'ouest, entre les années 1766 et 1795, et qui ont été rasés après la construction de la Citadelle; on y trouve même les quatre tours Martello, qui étaient encore en chantier après l'achèvement de la maquette.
Poursuivons la chronique de l'uvre de Duberger. Celui-ci a dû y mettre la dernière main dans les premiers mois de l'année 1810, car l'église presbytérienne Saint-Andrew, entreprise en avril de cette année-là, n'y apparaît point: devant l'ancienne Prison, le terrain est libre. L'année suivante, 1811, le capitaine By part pour Londres en emportant la maquette. Pour la commodité du transport, on l'avait divisée en trois parties; et on avait soigneusement emballé dans une grande caisse les monuments, maisons et entrepôts de la ville, marqués de leurs numéros d'identification. A Woolwich, John By monta la maquette à l'aide des instructions de Duberger, plaça les édifices à leurs endroits respectifs, et, vraisemblablement, donna quelques explications aux autorités de l'Ecole.
Le capitaine By a-t-il emporté la maquette sans l'assentiment de Duberger? Et rendu à Londres, a-t-il laissé entendre aux autorités de Woolwich et aux fonctionnaires de la Défense qu'il en était l'auteur? C'est la version que Xavier Marmier publia en 1848, en dramatisant quelque peu les faits et en faisant de Duberger la victime innocente de John By. C'est aussi la version que le professeur Miles adopta en 1874 dans une conférence qu'il prononça devant les membres de la Quebec Historical Society; il ajoutait cependant que Duberger avait travaillé à sa maquette pendant les heures règlementaires de sa charge, que les matériaux dont il s'était servi appartenaient à la Couronne et que, par conséquent, son uvre était strictement la propriété du corps des Ingénieurs royaux. Au dire de Miles, Duberger ne pouvait donc prétendre qu'à une gratification, pure gracieuseté du gouvernement de Londres. Malheureusement il n'existe aucun commencement de preuve par écrit des assertions de Miles.
En réalité, l'arpenteur ne toucha ni rémunération, ni gratification quelconque, en dépit de ses instances auprès des autorités militaires. Sa maquette resta à Woolwich jusqu'en l'année 1908; et elle portait une inscription ainsi libellée: Et cette inscription mensongère était certainement antérieure à l'année 1830, puisque John By y est qualifié de capitaine.
Rhumatisant, démoralisé par l'injustice, épuisé par le travail et les voyages, Jean-Baptiste Duberger demanda en 1818 d'être mis à la retraite; il avait alors cinquante et un ans. Retiré à Montmagny, c'est là qu'il est mort en l'année 1823. Il repose au cimetière paroissial.
* * *
C'est donc le Québec du début du XIXe siècle, plus exactement le Québec de l'année 1809 que Jean-Baptiste Duberger a voulu faire revivre dans son admirable maquette. Suivant l'expression populaire, quelle idée avait-il derrière la tête? Avait-il l'intention d'offrir sa maquette aux autorités militaires britanniques, afin qu'elle pût servir d'enseignement aux cadets de Woolwich, et de base aux projets de fortifications dont on parlait déjà depuis longtemps - en somme, depuis Chaussegros de Léry, puisque son projet de citadelle remonte à l'année 1722? Voulait-il simplement montrer à ses compatriotes ce qu'était la capitale du pays avant les vastes travaux défensifs auxquels songaient les Ingénieurs royaux depuis quelques années? Ou encore, suivait-il naturellement la pente de son esprit qui le poussait à traduire, en une uvre à trois dimensions, les renseignements qu'il obtenait chaque jour dans ses campagnes de recherches topographiques? Bref, en homme qui avait véritablement la vocation d'arpenteur, n'a-t-il pas simplement voulu vérifier, à une échelle parfaitement lisible, les observations qu'il recueillait quotidiennement sur le terrain et, du même coup, occuper intelligemment ses loisirs et en faire profiter ses concitoyens? Tout est possible avec cet homme qui avait la passion du travail, qui adorait sa profession et qui, au surplus, avait le souci constant de l'uvre d'art.
Les documents que nous connaissons en ce moment semblent démontrer que la maquette de Québec n'a jamais été l'objet d'une commande officielle de la part des autorités britanniques. Duberger l'a entreprise de son plein gré, peut-être avec l'espoir de la monnayer un jour, sûrement avec l'entrain que certaines gens apportent d'ordinaire à des ouvrages de ce genre. Mais ici, nous avons affaire, non à un amateur - comme ces inlassables bricoleurs qui reconstituent de guingois le pont de Québec en cure-dents -, mais à un homme de métier, à un esprit quasi universel. Arpenteur consciencieux, dessinateur formé à bonne école et féru de précision, sculpteur adroit et scrupuleux, peintre véridique, Duberger ajoute à ses précieuses qualités le goût et le respect de la belle architecture. Qu'il ait aimé sa ville, la fantaisiste ordonnance de ses monuments publics, l'architecture sévère mais agréable de ses maisons et de ses entrepôts, la disposition très ingénieuse, presque unique au monde, de ses nombreux ouvrages défensifs, sa maquette le prouve d'une façon péremptoire. Tout y est à l'échelle, à un seizième de pouce près; tout y est représenté avec exactitude, avec ce souci du détail qu'on retrouve chez les contemporains de Duberger - par exemple Samuel Holland, Joseph Bouchette, Louis Charland et, plus tard, Elias-Walker Durnford, le maître d'uvre de la Citadelle.
A l'égard des édifices qui ont disparu - tel le groupe de maisons de Près-de-Ville (Fig. 2, en bas à gauche), où s'est livré le bref combat du 31 décembre 1775, ou encore l'ancien Palais épiscopal (Fig. 4, à gauche) et l'ancien Collège des Jésuites (Fig. 5, au centre vers la droite) -, à l'égard des édifices disparus, dis-je, les éléments de contrôle et de vérification nous manquent parfois ou sont insuffisants. Et pourtant. Pour qui a eu l'occasion d'examiner de près les aquarelles de James Peachy, de George Heriot, de John Grant, de Bainbrigge, surtout de James-Pattison Cockburn - et leurs aquarelles topographiques se chiffrent par centaines -, pour qui s'est penché sur les relevés et les plans de Samuel Holland, de Gother Mann et de Joseph Bouchette, enfin pour qui s'est donné la peine de rechercher et d'observer attentivement les plus anciens clichés de nos premiers photographes - McLaughlin, Jules Livernois, Charles Smeaton, L.-Prudent Vallée et William Notman -, la conscience professionnelle et l'adresse manuelle de Jean-Baptiste Duberger ne font aucun doute. Après avoir relevé avec soin tous les édifices de la ville, les masures aussi bien que les monuments les plus spectaculaires, il les a reconstitués à l'échelle d'un huitième de pouce et il leur a gardé leurs caractères propres et leur individualité, si je puis dire. Dans la figure 4, tout bon Québecois reconnaît soit des monuments qui existent encore - comme la Cathédrale anglicane (1804), le Séminaire, l'ancienne Prison devenue Morrin College en 1864, le Couvent des Ursulines, l'ancienne partie de l'Hôtel-Dieu et quelques maisons de la rue des Remparts -, soit des monuments qui ont disparu mais qui revivent en quelque sorte dans des dessins, des aquarelles ou des photographies - comme l'ancien Collège des Jésuites, dont il reste maints témoignages, l'ancien Palais épiscopal qui occupait le parc Montmorency, l'ancien Palais de Justice que François Baillairgé a construit en 1803 et qui a été détruit dans un sinistre en 1873, l'ancienne maison du Chien d'or, dont nous possédons des photographies, certaines habitations de la ville basse et de la rue Saint-Louis que nous connaissons par les aquarelles de Cockburn.
Dans la figure 5, qui représente notre actuel Quartier latin, un monument nous étonne par son site et ses formes insolites; c'est l'ancien Marché. Cette vaste rotonde avait été bâtie vers l'année 1805 par un célèbre constructeur de ponts de l'époque, Jean-Baptiste Bédard. Pourquoi une rotonde? Bédard a-t-il voulu imiter de près la Bourse du Travail de Paris, que l'architecte Bélanger venait de construire? Qui le sait... Peu commode et encombrante, cette rotonde disparaîtra avant l'année 1821 et fera place au Marché bien modeste qu'on voit sur les aquarelles de John Grant.
Non seulement Duberger relève les édifices anciens; mais il se met à la page, comme on dit maintenant, et il ajoute à sa maquette les monuments et maisons qui s'élèvent sous ses yeux; par exemple, la Prison de la rue Saint-Stanislas, que François Baillairgé bâtit en 1808 d'après ses propres plans, l'hôtel Union, qui donne sur la place d'Armes, qu'Edward Cannon érige la même année, ou encore certaines maisons de l'avenue du Mont-Carmel et des rues avoisinantes.
Au sujet du château Saint-Louis, je m'étonne que Duberger, à l'affût de tous changements dans la physionomie de la ville, n'ait point indiqué sur sa maquette les additions et les restaurations que James Craig a fait sub,ir, [sic] de 1809 à 1811, à la vénérable résidence des gouverneurs. Peut-être l'irascible Craig lui a-t-il interdit, par crainte d'indiscrétion, l'entrée du château? Peut-être les travaux furent-ils exécutés avec trop de lenteur pour que Duberger fût en mesure de les représenter avec exactitude? Quoi qu'il en soit, c'est le château Saint-Louis de Frontenac - celui de 1693 - qui apparaît sur la maquette; il était l'uvre de l'architecte François de La Joue.
Le détail de la figure 6 donne une excellente idée de ce qu'était le Quartier latin en l'année 1809. Le Séminaire, vu sous un angle nouveau, est représenté tel qu'il était à la fin du Régime français; sa chapelle à transept datait de l'année 1752; le reste était beaucoup plus ancien. Au-dessus du Séminaire, c'est l'ancien Palais épiscopal de Mgr de Saint-Vallier (Claude Baillif, architecte, 1693), qui sera transformé en Parlement en 1831; c'est aussi Notre-Dame-des-Victoires, dont le toit et le clocher sont visibles sur la gravure. En haut à droite, on reconnaît aisément Notre-Dame, la rotonde du Marché et les maisons de la rue de la Fabrique, telles qu'on les retrouve sur une photographie de Prudent Vallée. La partie inférieure du cliché prouve qu'il y avait alors bien des terrains vagues dans ce quarter de la ville et que les murailles de la rue des Remparts étaient en ce temps-là mieux entretenues que de nos jours. Vers la gauche, au pied de la rue de la Sainte-Famille, c'est la porte Hope, flanquée de son corps de garde; en bas au centre, c'est la maison qu'a habitée Montcalm dans l'hiver de 1759; la rue Hamel n'est pas encore percée; et la jolie maison dyssymétrique qui s'appuie de nos jours à la maison Montcalm, n'est pas encore construite.
On pourrait ainsi étudier cette maquette rue par rue, maison par maison; et l'on constaterait que si la ville a beaucoup changé en un siècle et demi, en revanche elle a conservé quelques-uns de ses monuments, un grand nombre de ses maisons anciennes et ses fortifications.
La maquette de Jean-Baptiste Duberger nous permet donc de faire le point dans l'histoire monumentale et urbanistique de la ville. Essentiellement française en l'année 1809, elle a tendance à devenir de plus en plus américaine, à mesure que les mauvaises habitudes architecturales de nos voisins pénètrent parmi nous. J'imagine que si la maquette de Duberger était à Québec et que si les Québecois avaient souvent l'occasion de l'examiner, ils auraient quelque peu honte d'avoir tant abîmé leur ville.
Hélas! La maquette est bien loin d'ici, et les Québecois se soucient fort peu maintenant de belle architecture. Encore s'ils avaient le temps de Bas de vignettes:
[1] La maquette de Jean-Baptiste Duberger (1809), d'après une photographie prise en 1900 au musée de l'Ecole d'Artillerie et de Génie de Woolwich. Elle était alors en médiocre état: quelques-uns de ses éléments manquent; d'autres ne sont plus à leur place
[2] La maquette Duberger après la restauration de l'abbé Pierre-Michel O'Leary: le Cap-aux-Diamants et ses fortifications - celles de Levasseur de Néré (1699-1709) et de Chaussegros de Léry (1720-1756). Au pied du cap, le poste de Près-de-Ville, où a eu lieu le combat du 31 décembre 1775 IOA
[3] Vue d'ensemble de la maquette Duberger, après la restauration de l'abbé O'Leary, 1919 IOA
[4] La maquette Duberger vue de l'angle nord: au centre, le Séminaire, Notre-Dame, le Marché et le Collège des Jésuites; au premier plan, la rue des Remparts, la porte Hope et, à droite, la maison qu'a habitée Montcalm IOA
[5] Détail du Quartier latin: en haut, le Séminaire, la Cathédrale et la rotonde du Marché; vers la gauche, la porte Hope; en bas au centre, la maison qu'a habitée Montcalm. IOA