
Textes mis en ligne le 20 février 2003, par Joseé RIOPEL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867 Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Photographie 1952.06b
Bibliographie de Jacques Robert, n° 320
Technique, vol. 27, no. 6, juin 1952, p. 363-368.
Une saison en bandoulière
ELLES sont rares, je crois, les langues vivantes ou mortes qui ne possèdent un proverbe analogue à un certain proverbe français, qu'on articule d'ailleurs bien volontiers de nos jour, l'homme propose et Dieu dispose.
Si ce proverbe, vieux comme le monde, reçoit de plus en plus d'applications, n'est-ce pas parce que l'homme, au lieu de proposer, se contente trop souvent d'improviser. Car la vitesse folle à laquelle il vit depuis deux ou trois générations ne lui laisse guère le temps de méditer à loisir ses projets, ni d'en assurer méticuleusement l'exécution. C'est vrai dans l'art difficile et tout à fait empirique du gouvernement des peuples, et il n'y a guère là matière à discussion. Mais c'est également vrai dans toutes les entreprises humaines, dans toutes les techniques, dans tous les métiers. C'est surtout vrai en photographie - cet art mécanisé qui repose essentiellement sur la lumière, c'est-à-dire sur l'élément le plus rapide, le plus fugitif de la nature.
Quand on y songe, on constate que le photographe est tributaire des quatre points cardinaux, autrement dit de l'orientation des sujets dont il veut fixer l'image sur l'émulsion de ses pellicules; et s'il existe nombre d'objets qu'il est relativement facile de déplacer, donc d'éclairer à volonté et à discrétion, par contre il en est d'autres, et ils sont nombreux, qui sont inamovibles et dont il importe de connaître l'orientation exacte avant de s'acheminer vers eux. Le photographe est encore tributaire de la visibilité, qu'il fasse soleil ou non, c'est-à-dire de la quantité de lumière qui luit à un certain moment du jour ou en tel endroit déterminé; et c'est sans doute parce que tant d'amateurs ne prennent pas garde à la qualité extrêmement changeante de l'atmosphère qu'ils ratent tant de prises de vues - quatre-vingt quinze pour cent, assurent les spécialistes du dévoilement des pellicules. Enfin le photographe est tributaire des changements de température; et tel professionnel de la caméra, qui s'est arraché à regret de son lit aux petites heures sur la foi d'un éblouisasnt lever de soleil, s'en revient bredouille trois heures plus tard, sous une plus battante...
En d'autres termes, le photographe consciencieux a soin de toujours noter sur son carnet l'orientation exacte des sujets - sites, monuments, panoramas et paysages - qu'il veut photographier, afin de ne pas commettre l'erreur infamante de braquer, à cinq heures du soir, son appareil sur un monument qui n'est proprement éclairé qu'au soleil levant; il doit exercer son il à percevoir les nuances les plus ténues de l'intensité de la lumière et la limpidité toute relative de l'atmosphère; enfin il est utile qu'il ait quelque expérience de la météorologie et qu'il sache prévoir aussi bien les précipitations d'eau que l'accumulation prochaine de nuages.
Chacun sait qu'il existe des tas de mécaniques aussi parfaites les unes que les autres, que les ingénieurs ont conçues pour déjouer les ruses de la lumière - ou mieux, pour soulager les hommes dans la besogne fatigante de l'observation visuelle. Les plans, les cadastres, les guides touristiques et les cartes, les cellules photo-électriques les plus sensibles, la station météorologique de Dorval, toutes ces inventions ne sont assurément pas faites pour les chiens. N'empêche que le photographe qui possède le feu sacré, s'il ne néglige aucune des commodes inventions modernes, se doit d'être un artiste aussi complet que possible. Il est géographe quand ça lui chante; il est quelque peu frotté d'archéologie et d'histoire; comme le peintre, il est sensible à la lumière et aux couleurs; il n'est pas ignorant en optique; et s'il aime tant soit peu la nature, il l'observe avec la gratuité de l'artiste et l'intérêt immédiat du paysan, et il en arrive à prévoir le temps avec moins d'assurance peut-être que les spécialistes, mais aussi avec moins de chances d'erreur.
Cependant, il est des saisons où la caméra reste la plupart du temps en bandoulière. C'est une sorte de conjuration fortuite du soleil, du ciel, des nuages, de l'atmosphère. Quand le soleil brille, et ce n'est pas pour longtemps, le ciel est déplorablement vide ou bien l'atmosphère est banale; quand par hasard le ciel est bien meublé de nuages floconneux, le soleil est rare ou la terre est trop sombre; quand les nuages apparaissent avec quelque somptuosité, le fait était quasi imprévisible, et on n'est pas là pour profiter de l'aubaine; quand l'atmosphère, faisant un effort sur elle-même, avraiment du caractère, ou c'est le ciel qui fait défaut, ou c'est le soleil qui devient intempestif.
Telle a été la belle saison de l'année mil neuf cent cinquante et un - tout au moins dans cet entonnoir étrangement capricieux de Québec et de sa région. Il a fallu se lever tôt ou, au contraire, rester tard sur le terrain, à la limite de lisibilité de la cellule photo-électrique; partir en vitesse comme un chauffard pour attraper un reflet dans l'eau ou un nuage qui s'effilochait trop rapidement; hésiter trop souvent à la vue de nuées louches qui semblaient vouloir envahir le firmament et noyer le paysage dans une sorte de crachis presque londonnien; se mettre en route avec allégresse devant un petit soleil souriant et le voir en quelques minutes devenir triste et se voiler la face... Que d'heures perdues! que d'espoirs rentrés! Que de kilomètres inutilement avalés!
En juin dernier, les projets photographiques bourdonnaient dans ma tête. Vous vous en souvenez , je rêvais de dérouler quantités de bobines, en couleur ou en camaïeu, dans les montagnes ou sur la plage de la Baie-Saint-Paul, sur le pittoresque plateau du Petit-Cap our sur les molles pentes de l'anse de Portneuf, sur les rives riantes de la Richelieu ou bien dans les anses capricieusement découpées de Saint-Jean-Port-Joli. Mes rêves on tployé l'aile, comme dirait le poète. Et je connais bien des fervents de la caméra qui ont erré comme des ombres homériques, à la recherche d'un sujet qui ne fût pas trop délabré par la maussade attitude de l'atmosphère.
L'avantage d'une belle saison comme celle-là est qu'elle profite aux hommes doués d'une dose remarquable de patience, aux hommes qui savent attendre et qui en ont le temps. Avec des films spéciaux - comme l'infrarouge, ennemi du bleu mais fort sensible au vert -, et aussi avec la gamme complète des écrans et un solide trépied - car ce modeste accessoire est tout aussi utile à l'extérieur qu'à l'atelier -, il est alors possible de composer avec soin une belle image et d'attendre que les éléments veuillent bien s'unir en un certain ordre prévisible ou tout à fait probable. Cette tactique photographique, je l'avoue, n'est point déplaisante; en suivant sur le verre dépoli de l'appareil les éléments qui bougent dans l'espace et qui composent des images qui se ressemblent et se différencient à peine par quelques détails, on a l'impression d'une certaine genèse des formes - tout comme l'orfèvre, en martelant sa feuille d'argent, découvre le grand nombre de formes qu'épouse la matière, avant de devenir une timbale, une coupe de calice ou une lampe de sanctuaire.
Parfois mais rarement, il faut avoir le coup d'il et la volonté en éveil, car les éléments ne s'assemblent que pour un nombre déterminé d'instants - comme la chose se produit dans la photographie aérienne; et alors, c'est une récolte d'images choisies, dont il importe de surveiller avec soin le dévoilement.
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Tout de même, comme nous sommes privilégiés de nos jours, avec nos émulsions rapides, nos appareils perfectionnés et nos moyens de transports! Quand on songe à ce qu'était la photographie il y a un siècle, c'est-à-dire au temps de Jules Benoît dit Livernois, De L.-Prudent Vallée, de S. McLaughlin et de William Notman, on reste confondu devant le nombre prodigieux de clichés qu'ils ont produits, surtout devant la qualité de leurs images. On sent que ces pionniers de la photographie étaient attentifs à la moindre prise de vue, qu'ils ne laissaient rien au hasard et qu'en partant à la conquête du monde extérieur, ils avaient soin de mettre de leur côté toutes les chances de succès.
C'est précisément au cours de la belle saison dernière que j'ai pu mettre la main sur quelques albums photographiques de l'époque 1860-1880; car en ce temps de la photographie naissante, les bourgeois à l'aide de Québec et de Montréal collectionnaient les images de leurs villes - tout comme les bourgeois de l'époque 1840 collectionnaient les gravures de Smillie ou les aquarelles de Bainbrigge. Tous ces clichés ne portent pas de signature; mais il est relativement facile d'en identifier les auteurs, car nos photographes de l'âge héroïque concevaient leur art suivant leur propre tempérament et ne braquaient pas leurs appareils sous le même angle, ni de la même manière. Même si elles représentent des sujets identiques - portrait, paysage ou monument -, une photographie de Jules Livernois est différente d'une photographie de William Notman, un cliché de McLaughlin se différencie nettement d'une image de Prudent Vallée . Cela tient sans doute à la conscience qu'ils apportaient à se servir de leurs instruments et à l'idéal qu'ils se faisaient de leur art.
Les clichés jaunis de l'époque 1860 sont innombrables. On en retrouve dans les musées - et en Europe, particulièrement en France et en Angleterre, la photographie est devenue un objet de musée; one en retrouve beaucoup olus dans des collections particulières. Quelques-uns représentent les personnages plus ou moins célèbres de ce temps-là; la plupart nous restituent l'aspect de nos villes et de nos villages, même de nos paysages, tels qu'ils étaient il y a près d'un siècle. Ce sont des uvres d'art composées avec beaucoup de sens du pittoresque. Ce sont en même temps des documents authentiques, plus justes que des plans ou des dessins; et à ce titre, ils sont appelés à rendre des services éminents dans la conservation de nos monuments et de nos édifices les plus précieux.
Qu'on jette les yeux sur la figure 4: c'est la place d'Armes, à Québec, vue d'une fenêtre du deuxième étage de l'ancien hôtel Union, aujourd'hui hôtel Normandie. Au centre de la place, une fontaine surmontée d'une sorte de volière en métal. Ne vous demandez pas que sont devenues les admirables maisons qui sont au second plan: elles ont été rasées vers 1891 pour faire place au médiocre château Frontenac. Voilà donc un témoignage de ce qu'était la ville avant les destructions massives des soixantes-quinze dernières années. Le vandalisme de l'époque de 1891 se peint ici sous des couleurs odieuses; le vandalisme de l'époqie mil neuf cent cinquante-deux - disparition des rues de Charlevoix, Collins et Couillard - apparaîtra avec les mêmes caractères, sinon avec plus de gravité, dans les photographies que des amateurs québecois prennent tous les jours dans ce quartier de la ville, depuis qu'il est question de le mutiler.
Voyez enfin la figure 5: l'excellent photographe S. McLaughlin a représenté l'intérieur de la cathédrale Notre-Dame, à Québec, telle qu'elle était en l'année 1858; et les imprimeurs Middleton et Dawson en ont fait un tirage de quelques centaines d'exemplaires et l'ont publié sous le titre The Photographic Portfolio. Assurément, ce n'est pas la seule photographie qui nous rende l'aspect de l'ancienne Notre-Dame, celle qui a péri dans le sinistre du 22 décembre 1922; mais c'est la plus parfaite. On ly retrouve l'admirable sculpture sur bois de la dynastie des Baillairgé: à gauche, la chaire de style Louis XVI, que François a entreprise en 1784; dans le sanctuaire, les panneaux fournis d'entrelacs que Jean et Pierre-Florent ont sculptés de 1787 à 1800; au fond, le baldaquin en bois doré, auquel toute la famille a participé et qui était, avec le baldaquin de Neuville, l'un des ouvrages les plus hardis et les plus parfaits de notre sculpture ornementale.
Et c'est pendant les heures pluvieuses de l'été mil neuf cent cinquante et un que j'ai pu rephotographier, avec une sorte de religieuse admiration, ces témoignages des premiers âges de notre photographie et ces monuments d'autrefois que nous avons désappris à aimer.
Bas de vignettes:
Fig. 1 - NOTRE-DAME-DES-LAURENTIDES - Le ciel s'appesantit sur les choses. Cliché à l'infra-rouge, 19 août 1951.
Fig. 2 - Québec vu du bassin Louise, 6 mai 1951. IOA
Fig. 3 - PETIT-CAP (près St-Joachim) - Château Bellevue construit en 1779 par Michel JOURDAIN. - La partie gauche date de 1870. C'est la maison de vacances des professeurs et des élèves du Séminaire de Québec. IOA
Fig. 4 - QUEBEC - La place d'Armes et les maisons de la rue Saint-Louis, vers l'année 1878, d'après un cliché de L.-Prudent VALLEE. - Les huit maisons du second plan ont été rasées pour la construction du château Frontenac.
Fig. 5 - QUEBEC - Intérieur de la basilique Notre-Dame, en 1858, d'après un cliché de S. McLAUGHLIN. - Baldaquin, meubles et sculpture ornementale en bois doré, exécutés de 1784 à 1800 par la dynastie des BAILLAIRGE. IOA