Gérard Morisset (1898-1970)

1952.08.28 : Sculpteur - Manny, Nicolas

 Textes mis en ligne le 24 février 2003, par Josée RIOPEL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Sculpteur - Manny, Nicolas 1952.08.28

Bibliographie de Jacques Robert, n° 186

La Patrie, 28 août 1952, p. 28-29.

LE SCULPTEUR NICOLAS MANNY

DANS L'HISTOIRE de notre sculpture d'autrefois, la plupart de nos artisans se présentent à nous avec leur ascendance artisanale bien en règle. On sait de quels maîtres ils ont été les apprentis; et souvent, on sait où chercher leurs brevets d'apprentissage. C'est particulièrement vrai à la brillante époque 1780-1840, de Philippe Liébert à Vincent Chartrand.

CEPENDANT, il arrive à cette époque qu'un sculpteur surgisse de son patelin sans crier gare et, sutout, sans exhiber ses parchemins ou ses titres; et s'il ne prend pas le soin de renseigner ses proches sur ses antécédents, son existence devient obscure, et la tâche du chroniqueur en est rendue pénible.

C'EST LE CAS DE L'ARTISAN qui fait l'objet de ma chronique d'aujourd'hui, Nicolas Manny. Je sais qu'il est né à Saint-Luc, comté de Saint-Jean, parce que l'abbé S.-A. Moreau l'affirme dans l'Histoire de Saint-Luc qu'il a publiée à Montréal en 1901; mais comme il a négligé d'inscrire la date de naissance de notre sculpteur et que, d'autre part, je n'ai pu consulter l'état civil de Saint-Luc, je me dirige, plein d'espoir, vers une petite ville où Nicolas Manny a vécu de longues années, Beauharnois; et je trouve, dans les registres de cette paroisse, à la date du 11 décembre 1883, non seulement l'acte d'inhumation de notre sculpteur, mais encore la date de sa mort (9 décembre), son âge (environ 71 ans) et son oraison funèbre, très élogieuse, écrite en marge de l'état civil par l'abbé Caillé dit Jasmin, alors curé de la paroisse.

QUE NICOLAS MANNY ait été un sculpteur extraordinaire, comme l'affirme le curé Jasmin, l'opinion est discutable. Mais qu'il ait joui, vers le milieu du XIXe siècle, d'une réputation considérable, le fait est certain. Dans un manuscrit conservé dans les archives de l'Université de Montréal [Note 1. Cf. Archéologie religieuse. Histoire des cures du diocèse de Montréal, 1850. Vol. II, 2e partie, p. 160. - Il existe plusieurs versions de ce manuscrit; elles sont toutes différentes du petit ouvrage que Jacques Viger a fait paraître en 1850.], Jacques Viger entonne les louanges "du talent et du génie d'un Canadien du nom de Nicolas Mani (sic)", à propos de la chaire de l'église de Beauharnois; et il ajoute cette phrase: "Cette chaire a coûté £131 à la fabrique de Saint-Clément, et toute considérable que soit cette somme, il n'est pas encore un connaisseur en architecture, tant du pays que de l'étranger qui n'ait prononcé qu'elle était de beaucoup au-dessous de l'ouvrage de Mr Mani."

JACQUES VIGER n'est pas le seul à ressentir de l'enthousiasme pour les ouvrages de notre sculpteur. Les paroissiens de Beauharnois sont tellement satisfaits de la chaire somptueuse de leur église qu'ils voudraient posséder d'autres œuvres de Manny. Jacques Viger nous l'apprend en ces termes dans le même manuscrit: "Ce concours de justes suffrages envers un jeune artiste encore trop peu connu a porté les généreux paroissiens de Saint-Clément (Beauharnois), approuvés en cela par leur patriotique curé, à offrir à Mr Mani une somme de quatre cents louis (mil six cents dollars) pour la façon d'un autel, dont le dessin est entière- Mr Mani est à l'ouvrage (1850), et [sic] ment laissé à la conception de son riche génie. tout animé qu'il est d'éterniser son nom et d'acquitter en même temps la dette de reconnaissance qu'il doit aux compatriotes qui honorent et encouragent ainsi son beau talent…"

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MAIS REVENONS un moment en arrière. Né à Saint-Luc vers l'année 1812, Nicolas Manny est fils de paysan; à la mort de son père, il hérite le domaine paternel et s'y établit comme cultivateur; même au plus fort de son activité artisanale, il a domicile et atelier à Saint-Luc; et c'est plus tard, c'est-à-dire vers 1865, qu'il se fixe définitivement à Beauharnois.

CEPENDANT dans la vie paroissiale de Saint-Luc, il est un événement qui détermine la vocation de notre sculpteur. C'est la construction de la première église paroissiale en 1824; et c'est aussi sa décoration en bois sculpté, entreprise qu'assume en 1827 Daniel Finsterer, le sculpteur de l'église de Lacadie. Pendant les mortes saisons, le jeune Manny a-t-il travaillé à la sculpture de l'église sous la direction de Finsterer? Ou bien n'a-t-il ressenti sa vocation qu'à la vue des magnifiques ornements qui surgissaient du ciseau et de la gouge du sculpteur? J'imagine que le jeune homme ouvre grands les yeux à chaque office dominical; que parvenu à la maison paternelle, il essaie d'imiter les formes et les reliefs qu'il a observés à l'église; que parfois il fait voir ses essais à Finsterer et met à profit les conseils du maître. Mais ce ne sont là qu'hypothèses. Toute la sculpture que Daniel Finsterer a façonnée à l'église de Saint-Luc a péri dans le sinistre qui a détruit l'église le 3 juin 1875.

CE QUI EST CERTAIN, c'est qu'en 1848 Nicolas Manny est en possession de tous ses moyens techniques. Pour concevoir le plan compliqué - j'allais écrire tarabiscoté - de la chaire de Beauharnois, pour la bâtir avec tant de science et pour en fouiller la sculpture avec tant de maîtrise, il faut connaître tous les secrets de son art, voir pour ainsi dire dans l'espace et posséder une grande habitude de l'outil. On ne peut pas dire que le dessin de cette chaire soit tout à fait nouveau dans notre sculpture; Liébert, Quévillon, Urbain Desrochers et Amable Gauthier ont mis en œuvre ces courbes et ces consoles, ces festons et ces frises pendantes, qui constituent à la fois le mérite et le défaut de ce meuble trop somptueux. Mais ce qui est ici nouveau, ce sont les ajours hardis des consoles et des panneaux, la luxuciance [sic] des ornements et cette sorte de magnifience sans finesse qui donne l'impression que tous ces motifs arrondis se dilatent ou se rétractent à volonté, selon la température ou le goût du moment.

NOUS sommes très près ici de ce Louis-XV [sic] - Louis-Philippe qui a sévi en France sous la Monarchie de Juillet et dont nous ne possédons que de rares exemples. Que cette variante du style français du XIXe siècle ait inspiré chez nous la pimpante chaire de Beauharnois, il n'y a pas lieu de le regretter - car il existe une certaine exubérance des formes qui est légitime et n'est point déplaisante; mais il est heureux qu'elle ne se soit pas répandue chez nos artisans.

LE MAITRE-AUTEL de Beauharnois, exécuté de 1850 à 1855, est d'un style plus sérieux. Dans ce meuble imposant, Manny s'en tient à la tradition canadienne de son temps: le tabernacle est une façade de basilique romaine, dominée par une coupole altière; le tombeau est un sarcophage à l'antique, posé sur des consoles jumelles. A la manière des Baillairgé, Nicolas Manny a décoré le tombeau d'un bas-relief doré qui représente la Résurrection; ce sujet, le sculpteur l'a traité à la mode du XVIIIe siècle, avec des gestes élégants et maniérés, des expressions suaves et des reliefs veloutés.

LE MORCEAU le plus intéressant de ce meuble est l'ancienne porte du tabernacle; on y voit, assis au pied d'un chêne, un Christ bénissant de la main droite; la figure n'offre peut-être pas une grande originalité, mais le drapé du manteau rappelle ce que François Baillairgé a fait de plus souple à Saint-Joachim et à Loretteville.

CE ne sont pas les seuls ouvrages de Manny à l'église de Beauharnois. L'ornementation sculptée du sanctuaire est son œuvre. Il en a conçu l'ordonnance générale et l'a exécuté entre les années 1852 et 1858. On y trouve la même richesse décorative que dans les meubles que je viens d'analyser; mais une richesse décorative toute menue, une poussière d'éléments sculptés et d'ajours qui ne sont pas du tout à l'échelle de l'architecture du sanctuaire. C'est le point faible du talent de Manny. Dans la plupart de ses ouvrages, on cherche vainement cette densité dans le dessin et cette ampleur dans l'exécution, qui marquent l'art plein d'équilibre de Liébert, de Quévillon et des Baillairgé. Chez Manny, le souci du détail bien fignolé l'emporte sur ce que j'appellerais les formes génératrices de l'œuvre; les diverses catégories de motifs ne chantent point suivant la même partition; bref, la composition est quelque peu défaillante, et les formes ont tendance à se désagréger. La faute n'en est pas toute à l'artisan. Il faut se rappeler qu'à l'époque où Nicolas Manny conçoit et exécute ses meubles d'église, c'est le style Napoléon III qui est en vogue en France et en Europe, donc un style d'emprunt qui sent déjà la décadence.

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IL FAUDRAIT probablement proférer les mêmes réserves à l'égard du tabernacle que Manny a façonné vers 1845 pour son église paroissiale de Saint-Luc et qu'il a offert en ex-voto; mais nous n'en connaissons rien, puisque cet ouvrage a été détruit dans le sinistre du 3 juillet 1875.

A DEFAUT du tabernacle de Saint-Luc, il en existe un autre que Manny a façonné vers 1850 pour l'église de Saint-Joseph de Soulanges, dite aussi des Cèdres; depuis l'année 1931, il est déposé au Musée de la Province, à Québec [Note 2. Il convient de préciser que seul le tabernacle est l'œuvre de Nicolas Manny; et dans cette attribution, j'ai utilisé les traditions familliales que m'a transmises M. l'abbé Jeannotte, curé de Vaudreuil. - Le tombeau à la romaine a été façonné vers 1812 par Joseph Pépin et ses fils.]. Dans l'ordonnance générale de ce tabernacle, le sculpteur s'est encore conformé à la tradition canadienne: sur deux prédelles abondamment ornées de feuilles de vigne et de grappes de raisin, c'est un ordre d'architecture de style vaguement corinthien, surmonté d'une coupole. Tout ce qui vient ici de la tradition locale - comme le décor des prédelles, les trophées des panneaux, même la silhouette de la coupole - est composé avec un certain sens des vides et des pleins et exécuté avec la maîtrise habituelle du sculpteur.

MAIS il a voulu ajouter quelque chose de nouveau au tabernacle traditionnel. Au-dessus des travées latérales, il a remplacé les reliquaires de nos anciens tabernacles par deux pyramides entourées de fleurs; et comme ces deux sommets rendaient mesquine la coupole centrale, il a senti le besoin de combler les vides avec ces ornements recourbés et ces crêtes de coq qui alourdissent inutilement la composition et qui, au surplus, ne sont pas beaux. Qu'il y a loin de cet ouvrage de patience au chef-d'œuvre de Philippe Liébert à Vaudreuil!

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POUR ACHEVER de faire connaître le genre de talent de Manny, je signale ses dernières œuvres: les fonts baptismaux de l'église de Saint-Henri de Montréal et les fonts baptismaux de l'église de Boucherville.

DANS la Minerve du 8 août 1878, sous le titre de Chef-d'œuvre canadien, un chroniqueur écrit quelques mots enthousiastes sur les fonts baptismaux de Saint-Henri: "On vient d'acheter pour l'église de la ville de Saint-Henri une fontaine baptismale qui est sans contredit la plus belle qui existe au Canada. Le plan général, le fini de l'exécution, la délicatesse du travail, les peintures, tout concourt pour en faire un objet de grande valeur. Cette fontaine a été faite par M. Nicolas Manny, de Beauharnois… Plusieurs citoyens qui ont visité l'Exposition de Paris , affirment que si ce morceau avait l'avantage d'y être exposé, il obtiendrait certainement une récompense honorifique."

LE souvenir que j'ai conservé des fonts baptismaux de Saint-Henri est assez vague; et seule l'exubérance de son ornementation a frappé mes yeux. Mais je connais bien les fonts baptismaux de Boucherville, et c'est par cet ouvrage de Manny que je voudrais terminer cette chronique. C'est une œuvre de la vieillesse de notre sculpteur. Le chroniqueur de la Minerve en écrit quelques mots à la date du 11 novembre 1882: " Mgr Bourget a célébré, jeudi matin, la première messe dans la chapelle où se trouve le nouveau baptistaire (sic) de Boucherville. Ce baptistaire (resic), qui a été longtemps exposé dans une vitrine sur la rue Notre-Dame, est un chef-d'œuvre dû au ciseau de M. Manny, de Beauharnois…"

COMME on peut s'en rendre compte en examinant la gravure ci-jointe, ce baptistère est d'une richesse prodigieuse. Au premier coup d'œil, on pense à une sorte de dévergondage ornemental… Pas un seul pouce carré n'est laissé nu. Partout ce sont des ornements, de petits ornements sculptés, des consoles hérissées de fleurs et de fruits, des frises géométriques, des entrelacs, des ajours em forme de gloire; partout, c'est un réseau serré de minuscules motifs fignolés avec précision: même les colonnes qui supportent la vasque sont toutes fouillées d'oves évidés; et au sommet de la composition, Nicolas Manny a sculpté un Baptême du Christ qui semble prolonger cette vivace floraison d'ornements.

SAUF erreur, voilà le premier exemple de "bois découpé" qui apparaît dans l'histoire de notre sculpture sur bois - et dans ce domaine, on admettra qu'on nous en a fait voir de belles depuis trois quarts de siècle. Ce premier exemple, ma foi, est encore celui qui se tient le mieux. Car, ici, la composition n'est point trop vilaine, le métier est étourdissant et honnête, la surcharge reste bonne fille. Le chroniqueur de la Minerve parle de chef-d'œuvre. Chef-d'œuvre, oui; mais de patience.

Bas de vignettes:

(1) BEAUHARNOIS - Sanctuaire de l'église, dont le décor en bois sculpté et le tabernacle sont l'œuvre de Nicolas Manny, 1850-1858. IOA

(2) BEAUHARNOIS - Chaire en bois sculpté et peint. Œuvre de Nicolas Manny, 1848-1850. IOA

(3) BEAUHARNOIS - "La Résurrection du Christ" bas-relief du tombeau du maître-autel. Œuvre de Nicolas Manny, 1850-1852. IOA

(4) BEAUHARNOIS - Ancienne porte du tabernacle, en bois du tabernacle [sic], en bois sculpté et doré. Œuvre de Nicolas Manny, 1850-1852. IOA

(5) QUEBEC - Musée de la Province. Ancien tabernacle de l'église des Cèdres, en bois sculpté et doré. Œuvre de Nicolas Manny, vers 1850. - Le tombeau est de Joseph Pépin, 1812. Cliché Edgar Gariépy, Montréal.

(6) BOUCHERVILLE - Fonts baptismaux en bois sculpté et doré. Façonnés vers 1880 par Nicolas Manny. IOA

 

 

 

web Robert DEROME

Gérard Morisset (1898-1970)