Gérard Morisset (1898-1970)

1952.11 : Sculpteur - Bolvin, Gilles

 Textes mis en ligne le 7 mars 2003, par Marie-Andrée CHOQUET, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Sculpteur - Bolvin, Gilles 1952/11

Bibliographie de Jacques Robert, n° 321

Technique, vol. 27, n° 9, novembre 1952, p. 609-619.

GILLES BOLVIN

Dans l'histoire de la sculpture canadienne du XVIIIe siècle, il est un artisan isolé qui, pendant toute sa carrière, fait contraste avec les autres sculpteurs de l'époque. C'est Gilles Bolvin. Alors que ses concurrents, qu'ils soient de Québec ou de Montréal, s'en tiennent à un style relativement simple, dans lequel les éléments décoratifs du Grand Siècle et de la Régence jouent un rôle purement décoratif, Gilles Bolvin, lui, orne ses meubles d'église à la manière espagnole: dans son style exubérant, le décor envahit littéralement les pleins et comble même les vides.

Ainsi donc l'ornemaniste se substitue à l'architecte. Et comme la matière qu'il ouvre - le bois de pin ou de noyer tendre - n'a presque point de valeur intrinsèque ni de qualités de surface, il convient de l'enrichir d'ornements aussi copieux et aussi parfaitement dessinés que possible. C'est, chacun le sait, l'une des lois essentielles de l'art décoratif: plus un matériau est humble, plus on lui donne de prix par le travail manuel, par l'ornement. Cette loi générale, Bolvin la connaît sans doute parfaitement; mais j'ai l'impression qu'il l'applique souvent sans retenue, même avec la détermination de lui faire rendre tout son effet. Est-ce, chez lui l'affirmation d'une tendance particulière de son tempérament? N'est-ce pas plutôt une sorte d'habitude esthétique qu'il a héritée de son pays d'origine ou de son apprentissage? Enfin, ne serait-ce pas l'effet de la collaboration, mal élucidée jusqu'aujourd'hui mais certaine, d'un homme qui s'est occupé d'art toute sa vie, mais dont l'œuvre n'a jamais été l'objet d'une étude approfondie? J'essaie d'y voir clair dans les pages qui suivent; mais je ne me flatte point d'y réussir, tant l'histoire de Gilles Bolvin et du Père Augustin Quintal comporte d'obscurité et d'incertitude [sic].

Croquis biographique

Les rares renseignements qu'on possède sur les origines de Gilles Bolvin se trouvent dans son acte de mariage - le premier, bien entendu. Voici le texte de ce document, tel qu'il est consigné dans l'état civil de Notre-Dame, aux Trois-Rivières.

ses Père et Mère de la Paroisse de La Prairie de la Magdeleine, diocèse de Québec, d'autre part, Jay (sic) soussigné Prestre Recollet faisant les fonctions Curialles En cette ville, ne s'estant trouvé aucun Empeschement, leur est (sic) donné La Benediction nuptialle Selon les Regles que notre mère La Ste. Eglise nous Le Prescrit, En presence des temoins qui ont signé avec LEpoux et LEpouse Et nous Les memes jours Et Ans que de Lautre part."Suivent les signatures des parties et des témoins, et celle du célébrant, le récollet Pierre-Baptiste Resche.

Notre sculpteur est donc originaire de la petite ville d'Avesnes, chef-lieu d'arrondissement dans le département du Nord; il est Flamand de la Flandre française, rattachée au royaume en 1668 par le traité d'Aix-la-Chapelle; et sa qualité de Flamand, on le verra tout à l'heure, n'est pas étrangère à l'aimable exubérance de son art.

Est-il né en 1711, comme l'affirme Tanguay dans son Dictionnaire généalogique ? On l'a mis en doute, et pour cause. Cette date de 1711, le généalogiste l'a déduite, par soustraction, de l'acte de décès du sculpteur: à sa mort, survenue aux Trois-Rivières à la fin de janvier de l'année 1766, l'officier de l'état civil le dit âgé de cinquante-cinq ans. Demeuré mineur jusqu'en 1736 conformément à l'ancienne Coutume de Paris, il aurait donc contracté mariage et se serait engagé par contrat sans l'assistance de son tuteur, même sans lettre d'émancipation! La chose paraît inadmissible. À moins d'imaginer une petite histoire comme celle que je vais raconter et qui, je me hâte de le dire, ne repose que sur des indices. Le 4 mai 1729, le navire l'Éléphant quitte le port de la Rochelle pour la Nouvelle-France; il a à son bord le nouvel intendant, Gilles Hocquart; l'auxilliaire récemment nommé de l'évêque de Québec, Pierre-Herman Dosquet; une recrue agressive et remuante, l'abbé Bertrand de Latour; les récollets Donatien Dubois et Luc Flament; et parmi les passagers, je relève des artisans de tous métiers, que Dosquet a recrutés dans sa Flandre natale et dans environs. Dans mon hypothèse, Gilles Bolvin, qui vient de perdre son père, serait le protégé de l'évêque auxilliaire; celui-ci lui fraie la voie, aplanit les difficultés; et comme Dosquet a beaucoup d'amis chez les Récollets, il dirige Bolvin vers les Trois-Rivières, dont le nouveau curé est précisément un récollet, le Père Augustin Quintal.

Chose certaine, Gilles Bolvin est établi aux Trois-Rivières dès l'année 1730. L'année suivante, le 18 octobre, il signe comme témoin dans un acte de vente; le notaire, Maître Pierre Petit, le désigne comme sculpteur. Après son mariage, il fait l'acquisition d'un lopin de terre, rue Saint-Antoine, et s'y fait construire une maison de pierre. Il devient vite un personnage considérable dans sa petite ville adoptive. En 1739, il est marguillier en charge de Notre-Dame et, en cette qualité, il signe une mise en demeure de la Fabrique des Trois-Rivières aux Frères de la Charité, enjoignant à ceux-ci d'installer un maître d'école dans la maison que leur a léguée autrefois le lieutenant général de Tonnancour. Puis il s'intéresse aux forges de Saint-Maurice et de Batiscan, dans lesquelles il investit, semble-t-il, des sommes importantes. Dans l'acte de son second mariage, on le dit marchand, sans préciser cependant quelles sont les marchandises que notre sculpteur offre à sa clientèle.

Sa première femme, Marie-Marguerite Lamarque, lui donne neuf enfants. Son aînée, Marie-Joseph, née en mars 1733, fonde deux foyers: l'un avec Joseph Goubaut en 1758, l'autre avec Joseph Godefroy en septembre 1761. Une autre de ses filles, Marguerite, née en 1738, entre dans une famille trifluvienne importante, celle des Badeau. Ses autres enfants sont morts jeunes; Jean-François, né en octobre 1734, est mort au Cap-Santé en juillet 1748; Gilles-Modeste meurt à treize ans; Joseph ne vit qu'une dizaine de jours. J'ai sous les yeux des transcriptions de ces écritures d'état civil; ces enfants sont, pour une bonne moitié, les parrains et marraines les uns des autres; ainsi, au baptême de Marie-Anne en 1743, le parrain est Jean-François, un bambin d'à peine neuf ans, et la marraine, Marie-Joseph, est une fillette de dix ans: deux ans après, au baptême du petit Joseph Bolvin, les parrains et marraines sont encore des enfants, frère et sœur du poupon.

Marie-Marguerite Lamarque meurt en l'année 1748, on ignore en quel endroit. Dès le mois de mai de l'année suivante, notre sculpteur convole avec une jeune fille de vingt-six ans, une jeune fille qu'il connaît bien puisqu'elle est la marraine d'un de ses enfants; c'est Claire Jutras, fille du major de milice des Trois-Rivières. À l'acte de mariage dressé le 5 mai 1749 par le récollet Augustin Quintal, je vois la signature de Trifluviens notables: Godefroy, Le Gardeur de Croizille, de Gannes de Falaise, Alavoine le chirurgien, Pillard le notaire, Normandville… La famille ne tarde pas à s'accroître. En 1750, c'est un fils, Charles-Gilles; l'année suivante, c'est Jean-Baptiste, le seul enfant Bolvin qui sera sculpteur comme son père; en 1752, c'est une fille, Claire-Madeleine, et, dans l'acte de naissance, Gilles Bolvin est dit négociant; en 1754, c'est un fils, Joseph, dont le parrain, Joseph Goubaut, est alors le cavalier de Marie-Joseph Bolvin.

La deuxième madame Bolvin meurt prématurément à l'automne 1754, à l'âge de trente et un ans. Le veuf, accablé de travaux et déjà tourmenté par de sérieux revers de fortune, ne tente pas tout de suite un troisième mariage. Au reste, la guerre de Sept ans est là toute proche; et elle fera la vie dure aux artisans du bois. Non que Gilles Bolvin manque de commandes; au contraire, c'est l'époque où notre sculpteur exécute ses entreprises les plus considérables: les ensembles, aujourd'hui fragmentaires, de Berthier-en-Haut et de l'Assomption, de Champlain et de La Pérade datent de la fin du Régime français. Mais le coût de la vie ne cesse d'augmenter; les moyens de transport deviennent difficiles; la monnaie de carte est démonétisée. Vers 1760, Gilles Bolvin doit entrer en composition avec ses créanciers.

L'année suivante, il est à la Pointe-aux-Trembles (Neuville). Sans doute travaille-t-il à quelque meuble de l'église - par exemple, le somptueux baldaquin en noyer tendre, sur la construction duquel les renseignements sont si rares. Quoi qu'il en soit, c'est à Neuville qu'il rencontre celle qui sera sa troisième femme, Angélique Béland; il l'épouse le 26 octobre 1761, dans l'église de Neuville. Revenu aux Trois-Rivières au printemps de l'année 1762, il devient, semble-t-il, devient un personnage effacé. On ne sait presque plus rien de son activité artisanale, ni de son existence. Sa troisième femme meurt à l'automne 1764; et lui-même la rejoint au tombeau moins de deux ans après: il a été inhumé aux Trois-Rivières le 31 janvier 1766.

Son protecteur

On a vu qu'en arrivant aux Trois-Rivières, Bolvin trouve un protecteur qui est en même temps un artiste à sa manière, le récollet Augustin Quintal. Quel est-il, et quel rôle joue-t-il dans la carrière de notre sculpteur? Voici quelques précisions.

Joseph Quintal, plus connu sous le nom de Frère Augustin, est né à Boucherville en décembre 1683. Entré chez les Récollets en 1706, il fait profession l'année suivante et est ordonné prêtre en 1713. Au couvent de Québec, il fait la connaissance du Père Juconde Drué, l'architecte de son Ordre, avec lequel il a de longs entretiens sur l'art de bâtir et la sculpture. En l'année 1715, il édifie sa première œuvre, l'ancienne église d'Yamachiche - celle qui a été détruite par la foudre en 1780; les années suivantes, il participe à l'érection de quelques églises de la région trifluvienne; en 1734, curé de la paroisse des Trois-Rivières depuis cinq ans, il entreprend d'orner son église de meubles monumentaux. Précisément il a sous la main, si je puis dire, un sculpteur plein de talent et de ressources techniques, Gilles Bolvin. Désormais la carrière de notre sculpteur est intimement liée à celle de Quintal.

Celui-ci exerce éventuellement son ministère à La Pérade, à Batiscan et à Champlain - et il y avait autrefois dans ces églises des meubles dessinés par lui-même et sculptés par Bolvin. Quintal, on vient de le voir, est originaire de Boucherville - et il y a, dans l'église de cette paroisse un riche tabernacle de sa composition, exécuté par Bolvin. Quintal est, vers 1737, missionnaire dans les environs de Montréal - et l'on peut voir encore aujourd'hui, dans l'église de Lachenaie, un somptueux tabernacle dû à la collaboration des deux artistes. Enfin Quintal joue plus ou moins le rôle de conseiller artistique dans la région des Trois-Rivières, ce qui explique que les traditions de métier s'y soient prolongées avec une certaine autonomie pendant plus d'un siècle. Je ne veux pas dire que, laissé à lui-même, Bolvin n'eût rien produit d'original; mais que de la collaboration intime des deux artisans sont sorties des œuvres d'excellente tenue et d'un style savoureux.

À l'église des Trois-Rivières

Tels étaient la chaire et le banc d'œuvre de l'ancienne église des Trois-Rivières, dont le Père Jouve a raconté l'histoire dans les Franciscains et le Canada . Aux Trois-Rivières . L'ingénieur militaire Franquet, qui a vu ces deux meubles en 1752, a été particulièrement frappé par la chaire:

Hélas! Ces meubles ont péri dans le sinistre du 22 juin 1908. Il en reste heureusement quelques bonnes photographies. Examinons-les à loisir. À l'époque où ces meubles furent exécutés, le style Régence s'était substitué définitivement au style Louis XIV et tendait quelque peu à la surcharge. Mais en Nouvelle-France, les styles évoluaient avec moins de rapidité. Aussi bien le Père Quintal conçut-il la chaire et le banc d'œuvre de son église dans un style Louis XIV très orné. Tous les ornements du Versailles de l'époque 1710 étaient là, groupés avec profusion sur la chaire et son abat-voix, utilisés avec une certaine modération dans l'ornementation du banc d'œuvre, magistralement interprétés par un exécutant qui, en suivant les dessins de Quintal, n'oublie point les gabarits d'atelier de sa Flandre natale.

La chaire, de plan hexagonal, était ornée comme un bahut d'autrefois; ses panneaux rectangulaires, symétriques et chargés d'ornements, sa frise un peu maigre et sa cimaise décorée d'oves renversés lui donnaient l'allure majestueuse des plus beaux morceaux du Grand Siècle. Au-dessus de la cuve, l'abat-voix s'avançait dans le vide comme un énorme dais; c'était un entablement classique surmonté d'un baldaquin; l'ange qui le couronnait, un ange sonnant deux trompettes à la fois, était une addition du début du XIXe siècle. Dans cet ensemble imposant, le regard était attiré par la frise pendante de l'architrave, vigoureusement dessinée et pourtant légère comme une dentelle de soie.

La même frise décorative, les mêmes éléments classiques se retrouvaient dans l'ordonnance du banc d'œuvre; mais au lieu des multiples panneaux sculptés de la chaire, c'étaient quatre pilastres cannelés qui servaient d'appui à un dais finement proportionné, pilastres séparés par une série de panneaux qui rappelaient les portes massives de la chapelle de Versailles; sur le dais, une statue de la Madone était une addition postérieure, du même goût que l'ange de la chaire.

Dans ces meubles, les détails étaient à la hauteur de l'ordonnance. La sculpture était large et nerveuse, toujours dense; les frises et les entrelacs s'enroulaient avec une robuste élégance; les panneaux étaient bien fournis de trophées et de corbeilles de fleurs et de fruits. Et comme pour mieux dater son œuvre, le sculpteur avait buriné sur la chaire les armes de Pierre Rigaud de Vaudreuil-Cavagnal et, sur le banc d'œuvre, les armes de René Godefroy de Tonnancour, qui était alors respectivement gouverneur et lieutenant général de la ville des Trois-Rivières. Enfin, sur la corniche de la chaire, il avait sculpté le signe symbolique de l'Ordre auquel appartenait le Père Quintal: un bras nu croisé sur un bras vêtu de bure.

À Lachenaie et à Boucherville

A défaut des authentiques chefs-d'œuvre de l'ancienne église des Trois-Rivières, c'est à Lachenaie et à Boucherville qu'il faut aller si l'on veut se rendre compte du talent de Quintal et de la virtuosité manuelle de Bolvin. Il s'agit de tabernacles en bois doré, meubles de dimensions considérables et d'une richesse éblouissante. Leur ordonnance est la même, à quelques détails près. Le tabernacle de Lachenaie a été commencé en 1737 et terminé vers 1744; celui de Boucherville a été exécuté vers l'année1745.

Par bonheur, on a conservé dans les archives de Lachenaie le contrat manuscrit intervenu le 10 février 1737 entre les marguilliers du banc et notre sculpteur; en voici le texte: s et semblables de façon et de la même grandeur que ceux de l'hotel (autel) de Trois Rivières, y compris les boetes (boîtes) pour les mettre dans les barque [Note 1. Pour comprendre ce passage, il faut savoir que les tabernacles de Bolvin étaient habituellement dorés par les Ursulines des Trois-Rivières ou par les Sœurs de la Congrégation de Montréal; il fallait donc les construire par parties, afin de pouvoir les expédier en barque. - Les épingles dont il est question plus loin étaient une sorte de cadeau en argent que les marguilliers faisaient à Bolvin.] le dit Tabernacle et les epingles la Somme de neuf cent trente livres, laquelle dite somme sera payée au dit Sr Bolvin Sçavoir celle de trois cent livres en argent dans le mois de mars prochain de l'année 1737, item trois cent livres en Bled au prix courant pris a l'eglise ou argent a l'option des dits marguilliers au temps que le dit Bolvin livrera le dit Tabernacle qui sera dans le mois daoust de 1738 et les trois cent trente liures derniers aussy en Bled ou argent a l'option des dits marquiers dans le cour du mois de juin mille sept cent trente neuf, car ainsy sont convenus ensemble les dits marquiers et Sr Bolvin. - Lesdits Sieurs Marquiers prennent pour construction dudit Tabernacle les gradins de la droite le corps de l'entablement de la gauge (gauche) avec les Reliquaires. Sera observé le cadre de la porte du soleil de la droite, et sur la porte une branche de vigne d'un costé et de l'autre des épitz de Bled, les deux niches seront garnies d'une Vierge d'un côté et de l'autre un saint Joseph, et par dessus le Tabernacle sera terminé d'un globe avec une croix enrichy. Fait double à Lachenaye le 10 février, 1737, le dit pierre truchon a declaré ne Sçavoir siner de ce enquy après lecture faite."

Suivent les signatures de Daunay et de Gariépy, de Gilles Bolvin et du curé Lacombe; la dernière signature, admirablement calligraphié, est celle de l'architecte:

Ce contrat ne constitue pas les seules écritures que possède Lachenaie sur le tabernacle de Bolvin. Dans le premier livre de comptes de la Fabrique, je constate que les marguilliers se préoccupent de leur tabernacle dès l'année 1735; l'année suivante, le projet se précise: Le travail est sans doute déjà commencé, car cette même année le marguillier en charge transcrit cette entrée: Dès 1739, le du tabernacle est livré: L'année suivante, commence l'opération de la dorure, c'est la Sœur Saint-Hipolyte, dépositaire, qui, en sa qualité d'économe, transige avec la Fabrique de Lachenaie sur la dorure du tabernacle. Ce n'est qu'en 1744 que le troisième étage est livré aux doreuses. Je passe sous silence plusieurs entrées du deuxième livre de comptes et je n'en cite qu'une seule, la dernière:

Le tabernacle de Boucherville, aussi bien fignolé que celui de Lachenaie, est d'une ordonnance encore plus imposante. C'est un meuble monumental, fourni d'une extraordinaire profusion d'ornements et exécuté avec une verve et une adresse qui confondent l'imagination. Ses motifs ornementaux sont d'une grande variété. Sans doute y voit-on des ordres d'architecture, des entablements tout unis, des colonnes galbées, des entrelacs et des arabesques, des feuilles d'acanthe et des niches peuplées de statues, des frontons et des panneaux dentelés. Mais on y voit aussi des reliquaires en forme de chapelle espagnole, de nombreuses têtes ailées et des visages boudeurs, des cornes d'abondance, des balustrades ventrues et des frises chargées d'ornements. On y voit encore des fruits et des légumes: la poire voisine avec l'orange, le raisin avec la prune, le melon d'eau avec le concombre - comme si l'artisan avait choisi comme modèles les plus beaux produits de son emplacement pour en faire offrande à Celui qui est toute simplicité.

Je viens de parler de chapelle espagnole. Devant le tabernacle de Boucherville - comme devant le tabernacle de Lachenaie, d'ailleurs -, on ne peut se défendre d'une impression étrange: celle que l'on éprouve devant certains retables de Séville ou de Tolède qui datent de l'ère à la fois mystique, sanguinaire et généreuse que fut le XVIe siècle; dans l'Espagne de Charles-Quint et de Philippe II, l'art a souvent un caractère sombre, un réalisme tragique, une exubérance exaltée, presque inhumaine. Mais à Boucherville comme à Lachenaie, l'art est aimable et souriant; magnifiquement décoratif, il peint l'âme un peu compliquée mais heureuse du récollet Quintal et la fine sensibilité de son interprète Gilles Bolvin.

À Berthier-en-Haut et ailleurs

A l'église de Berthier-en-Haut, il ne reste que d'admirables fragments des ouvrages que notre sculpteur a entrepris en l'année 1759. Essayons de les retrouver dans l'abondante et fine sculpture ornementale qu'Amable Gauthier et Alexis Millette ont prodiguée dans cette église, aux environs de 1830.

En l'absence du premier livre de comptes de Berthier, qui s'est perdu Dieu sait quand, consultons le greffe de Maître Pillard, tabellion aux Trois-Rivières. À la date du 28 février 1759, je trouve un acte de dépôt qui s'intitule: Voyons ce qu'il raconte: étage) des piédestaux en bas relieves (bas-reliefs) convenables, et de deux statues St Pierre et St Jean entre les colonnes couroné chacun par deux anges qui ne sont pas encore sur le plan, le tout livrable dans l'été de lannée prochaine 1760, qui sera veu et visité si besoin est par l'ingenieur le plus expert, et c'est pour le prix et somme de quatre mille cinq cents livres Sçavoir mille livres en avance sous l'hypotecq des biens dudit Sr Bolvin, mille livres cette étée prochain autant que ledit ouvrage sera avancé, et les deux milles cinq cent livres restant en posant ledit ouvrage, promettant gratuitement un chandelier paschal par dessus le marchez. Faict a berquest chez Mr Destaller le jour et an susdit et donné en double du présent a Mondit Sieur Destaller." Suivent les signatures et l'acte de dépôt passé , tous deux de la ville de Trois-Rivières.

En dépit des termes mêmes du contrat qu'on vient de lire, ce n'est pas un retable à la romaine que Gilles Bolvin s'engage à bâtir; c'est un maître-autel, dont le tombeau, bombé à sa partie supérieure, est profilé suivant la mode romaine de l'époque. Au reste on constate par les entrées de redditions de comptes des années 1769 et 1770 qu'il s'agit bien d'un tabernacle, d'un tombeau d'autel et d'un jeu de chandeliers. D'ailleurs Bolvin ne parvient pas à parachever ses ouvrages, pour la raison que je dirai dans un instant. Quant au chandelier pascal, que le sculpteur a promis , je présume qu'il n'a pas été exécuté, et pour la même raison. Car au début du plus ancien livre de comptes de Berthier, je lis cette déclaration désabusée des fabriciens:

Le tabernacle inachevé de Bolvin a été doré en 1768 chez les Ursulines de Québec, moyennant la somme d'environ quinze cents livres; les chandeliers ont été argentés par les mêmes artisanes, pour la somme d'une centaine de livres. Contrairement à la coutume de l'époque, le transport de ces pièces de sculpture s'est fait, non par eau, mais par la route.

L'entreprise de Bolvin à Berthier est donc restée en panne; un autre sculpteur l'a terminée. Est-ce le fils de Bolvin, ce Jean-Baptiste qui, à la date de 1769, vient d'avoir ses 18 ans? N'est-ce pas plutôt Amable Gauthier qui, entre 1827 et 1830, a façonné, avec une grande largeur de style et beaucoup d'adresse, le baldaquin, le retable et la voûte de Berthier? Quoi qu'il en soit, il est certain que le tombeau actuel, le tabernacle, la monstrance et les prédelles, les trophées et les reliquaires sont du ciseau de Bolvin; la partie supérieure n'est point de lui. Quant aux chandeliers, ils sont depuis nombre d'années dans la salle de la sculpture canadienne, au Château Ramezay.

Peu de temps avant d'entreprendre le maître-autel de Berthier, Bolvin s'engage à construire dans l'église de l'Assomption trois retables en bois sculpté. Le contrat doit exister quelque part dans un greffe inexploré, puisqu'on lit dans le premier livre de comptes, à la date de 1757: L'année suivante, le sculpteur touche une somme de treize cents livres, ce qui porte les trois retables à la somme approximative de trois mille deux cents livres. Le forgeron qui forge les répond au nom de Pelletier. Le capitaine de barque n'est point nommé, ni ses hommes; mais le curé de l'Assomption ne les oublie pas:

Le retable central, proportionné au tout petit vaisseau qu'était l'ancienne église de l'Assomption, a été fondu au XIXe siècle dans le retable actuel, au cours des travaux qu'a dirigés Victor Bourgeau en 1864. Mais on a conservé les retables latéraux: ce sont les minuscules et gentils portiques d'ordre corinthien, qui sont relégués en arrière de l'église; coincés entre leurs colonnes, les autels latéraux d'autrefois devaient paraître singulièrement petits.

A La Pérade, Gilles Bolvin a construit le retable du sanctuaire; il a disparu vers l'année 1855. , écrit le monographe de la paroisse, l'abbé Rheault;

Dans l'église de Champlain, c'est également un retable que Bolvin façonne vers l'année 1750; transformé vers 1810 pour être utilisé dans l'église construite en 1808, il a disparu définitivement en 1879, au cours de la construction de l'église actuelle.

L'influence de Bolvin

Chose digne de remarque, ce n'est pas de son vivant que Gilles Bolvin exerce quelque influence sur les sculpteurs de l'Ecole canadienne. Il semble que ni les Levasseur, ni les Baillairgé n'aient pu voir ses œuvres; il est certain que ni Foureur dit Champagne, ni Philippe Liébert, ni Louis Quévillon n'ont utilisé ses gabarits.

L'influence de Bolvin est donc posthume. Elle s'est probablement fait sentir sur l'œuvre de son fils cadet, Jean-Baptiste; mais on ne connaît rien de lui. Il faut en dire presque autant de deux artisans d'Yamachice [sic], Pierre et Jean-Baptiste Hardy, qui ont recueilli directement la succession de Bolvin et ont beaucoup travaillé dans la région des Trois-Rivières et dans la vallée de la Richelieu; mais leurs ouvrages se présentent à nous à l'état de fragments.

Après la mort des Hardy, on a l'impression que la sculpture trifluvienne entre en sommeil. Pendant près de trente ans, ce sont des sculpteurs de Québec - les Baillairgé -, et des artisans de l'Ecole des Accores - Louis Quévillon et ses disciples - qui façonnent les retables et les meubles destinés aux églises de la région trifluvienne.

Vers 1810 apparaît un artisan qui, tout imprégné de l'art de Bolvin, va en quelque sorte le ressusciter et lui faire produire des œuvres d'une grande richesse décorative; cet homme est François Normand. Son chef-d'œuvre est l'ancien maître-autel de Gentilly, qui se trouve maintenant dans l'église de Daveluyville. Peut-on parler, à propos de François Normand, d'art personnel? Où s'arrête l'influence de Bolvin? Où apparaît le goût propre de Normand?…

Quoi qu'il en soit, il n'est pas seul à recueillir et exploiter l'art de Bolvin. Urbain Brien dit Desrochers à l'église de Saint-Grégoire (Nicolet) et Amable Gauthier à l'église de Berthier-en-Haut se rappellent l'exubérance décorative des meubles des Trois-Rivières, de Lachenaie et de Boucherville; et après eux, Alexis Milette [sic] et Augustin Leblanc cèdent parfois au même penchant, avec une sorte d'aimable retenue; plus près de nous, avec les Héroux, d'Yamachiche, et Louis Caron, de Nicolet, c'est une sorte de magnificence débridée, où les formes ne jouent plus la plupart du temps qu'un rôle de remplissage. La vraie tradition de Bolvin n'existe plus alors que dans ses défauts les moins défendables.

Bas de vignettes:

[1]- TROIS-RIVIERES - Ancienne église. - Chaire en bois sculpté et orné de dorure. Façonnée de 1734 à 1736 par Gilles BOLVIN d'après les dessins du Père Augustin QUINTAL, récollet. - Détruite dans l'incendie du 22 juin 1908. Cliché Pinsonnault, vers 1900.

[2]- TROIS-RIVIERES - Ancienne église. - Banc d'œuvre en bois sculpté et orné de dorure. Façonné en 1734-1736 par Gilles BOLVIN d'après les dessins du Père Augustin QUINTAL, récollet. - Détruit dans l'incendie du 22 juin 1908. Cliché Pinsonnault, vers 1900.

[3]- LACHENAIE - Tabernacle du maître-autel en bois sculpté et doré, façonné de 1737 à 1744 par Gilles BOLVIN d'après les dessins du Père Augustin QUINTAL, récollet. Cliché Gariépy, Montréal.

[4]- BOUCHERVILLE - Tabernacle en bois sculpté et doré, façonné vers 1745 par Gilles BOLVIN d'après les plans du Père Augustin QUINTAL, récollet. IOA

[5]- BERTHIER-EN-HAUT - Statuette en bois doré ornant une niche du tabernacle. Œuvre de Gilles BOLVIN, vers 1759. IOA

[6]- ASSOMPTION (L') - Retable latéral de l'ancienne église, en bois sculpté et rehaussé de dorure. Œuvre de Gilles BOLVIN, vers 1757. IOA

 

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