Gérard Morisset (1898-1970)

1952.12.07 : Église - Saint-Charles de Bellechasse

 Textes mis en ligne le 8 mars 2003, par Kawthar GRAR, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Église - Saint-Charles de Bellechasse 1952.12.07

Bibliographie de Jacques Robert, n° 189

La Patrie, 7 décembre 1952, p. 36-37.

Un deuxième centenaire: Saint-Charles de Bellechasse

IL Y A EU deux cents ans le 7 août dernier, l'abbé Pierre Chaufour, curé de Saint-Michel, bénissait et posait la première pierre de l'église de Saint-Charles-sur-rivière-Boyer. L'inscription latine qui relate ce fait nous rapelle qu'à cette époque Benoit XIV était pape, que Louis XV était roi de France et de Navarre, que Mgr Henry Dubreuil de Pontbriand occupait le siège épiscopal de Québec, que Duquesne était gouverneur de la Nouvelle-France et que François Bigot en était l'intendant; quant au missionnaire de St-Charles, il répondait au nom de Louis Sarrault. La même inscription se termine par ces mots: "Speciales curas contulit Joanness Gontier", ce qui veut dire: "Jean Gontier apoprta [sic] un soin particulie à l'érection de cette église."

L'EGLISE dont on commençait alors la construction était plus que modeste. Suivant les prescriptions de l'évêque, elle avait trente-quatre pieds de largeur "de dedans en dedans": la détermination de sa longueur avait été laisée à l'initiative des paroissiens, ainsi que le choix des matériaux du portail; car, précise Mgr de Pontbriand dans une ordonnance, "dans peu de temps, on sera obligé d'allonger l'église"; et l'évêque ajoute ces mots: "Et pour cette raison, nous n'ordonnons point de faire un clocher." Comme on le verra tout à l'heure, les fabriciens ont fait du zèle: ils ont construit un grand clocher à la façade et un petit au chevet de leur église.

LE VAISSEAU avait environ quatre-vingt trois pieds de longueur. En somme, c'était une petite église sans transept, comme l'étaient alors les églises de l'Ange-Gardien, de Neuville, du Cap-Santé, de St-Vallier et de Beaumont; elle se modelait pour ainsi dire sur le dessin que Jean Maillou a dressé au début du XVIIIe siècle, probablement à la demande de l'Ordinaire, et que j'ai publié dans mon ouvrage sur les églises du Cap-Santé.

DANS l'excellente monographie illustrée qu'il a publié en 1929 sur sa paroisse, M. l'abbé Georges Côté relève les noms des principaux artisans de cette église. Jean Gontier, le maître d'œuvre du monument s'il faut en croire l'inscription de la pierre angulaire, y paraît non comme maître-maçon mais comme menuisier; Joseph Nadeau, que nous retrouvons plus loin comme sculpteur, reçoit une somme de neuf cents livres comme "charpentier pour comble et clocher"; le chauleur est Jacques Lisse; le tailleur de pierre est Pierre Parent; le couvreur en bardeau s'appelle Jean Lacasse; le forgeron de la croix est un nommé Crépeau; et le fabricant des coqs des deux clochers est un ferblantier du village, du nom de Morin. La dernière entrée de la reddition de comptes de l'année 1758 me laisse perplexe. "La cotte (quote) part du guerrier… 75#". 1758, c'est l'année de la bataille de Carillon. Les fabriciens auraient-ils pavoisé leur église en l'honneur de la victoire de Montcalm?…

CETTE petite église de campagne, les paroissiens de Saint-Charles vont l'orner de meubles et de sculptures ornementales sans prévention. Trois artisans y ont travaillé. L'un François-Noël Levasseur, est un citadin authentique, puisqu'il est né à Québec en 1703 et qu'il y est mort en 1794. Les deux autres, Jean Baillairgé et Joseph Nadeau, sont des campagnards; et ils ont vu le jour la même année, 1726; mais pas au même endroit: Baillairgé est de Villaret, en Poitou; Nadeau est de Beaumont, voisin de Saint-Charles.

LE retable, la chaire et le banc d'œuvre que Jean Baillairgé a construits de 1772 à 1774 n'existent plus depuis l'année 1828. Le retable avait tout probablement l'aspect de celui de Saint-Jean-Port-Joli, ou encore du retable plus élaboré de l'Islet; nul document graphique n'en a conservé l'ordonnance. tous ces ouvrages avaient coûté plus de deux mille deux cents livres.

DE l'œuvre de Joseph Nadeau à Saint-Charles, il reste actuellement une dizaine de pièces magnifiques de dessin et d'exécution. D'abord, un jeu de chandeliers en bois argenté, avec la crucifix; ensuite, le chandelier pascal, haute torchère en bois peint et doré; enfin, deux petits anges en bois doré, qui sont des merveilles de mouvement et de grâce: le geste souple des bras et des jambes, l'élégante simplicité de la robe, le décor original des ailes, tout dans ces statuettes dénote l'aisance manuelle et la sensibilité. Les chandeliers et le crucifix comportent un détail assez rare dans la sculpture canadienne: leur nœud, c'est-à-dire la partie du balustre qui sert à la manutention, est orné de trois têtes ailées, reliées par des festons; la frimousse des angelets est spirituelle - et François Baillairgé s'en souviendra à Saint-Joachim; l'ensemble est éminemment décoratif.

DANS les redditions de comptes de 1765 à 1783, on constate que la fabrique fait l'acquisition de neuf statues en bois doré: les premières années, le nom du sculpteur n'apparaît point aux comptes; en 1782 et l'année suivante, le nom de Levasseur est inscrit en toutes lettres - Il s'agit de François-Noël. Deux de ces statues, humbles et nobles entre toutes, ornaient autrefois les niches de la façade; elles sont aujourd'hui déposées à l'Ecole des Beaux-Arts de Québec. Deux autres représentent des anges adorateurs; ce sont les plus parfaites de François-Noël Levasseur; elles frappent par l'aisance de leur maintien, la science de leur drapé et l'expression tout attendrie de leurs traits. Les cinq autres statues se trouvaient probablement dans les niches du retable; elles ont disparu depuis longtemps.

DISPARUS également les ouvrages de peinture que Louis-Chrétien de Heer entreprend en 1789 dans le sanctuaire, et les ornements sculptés que Louis Quévillon ajoute, de 1806 à 1809, au retable et à la voûte de l'église. L'ornementation de la nef est-elle achevée? Il semble bien que non. Cependant, les curés et les fabriciens se rendent compte qu'il ne convient pas d'accumuler des tableaux et des sculptures dans une église qui est devenue beaucoup trop petite avec les années et qui devra, tôt ou tard, être agrandie.

DANS l'histoire de notre architecture religieuse, on constate maints exemples d'agrandissements d'églises. Par exemple: Saint-Jean-Port-Joli et Saint-Mathias (1815), Varennes (1849), l'Ange-Gardien (avant l'incendie de 1931), Repentigny (1850), Saint-Jean, dans l'île d'Orléans, en 1852, l'ancienne église de Saint-Jacques de l'Achigan (Victor Bourgeau, 1859), etc. Ces travaux d'agrandissement diffèrent beaucoup en qualité selon qu'ils appartiennent à la belle époque de notre architecture, ou qu'ils aient été exécutés pendant la morne période de notre architecture archéologique, soit depuis les environs de 1860.

A SAINT-CHARLES, les deux styles coexistent. L'agrandissement de 1827-1828 est d'excellente tenue, parce qu'il a été conçu dans l'esprit même de l'église de 1752; le clocher, construit en 1874 d'après les plans de Zéphirin Perrault, est d'une époque où les formes dégénèrent rapidement.

LA technique de l'agrandissement de 1827-1828 est fort ingénieuse: on conserve environ le tiers de l'église pour en faire le chœur de la nouvelle; puis on ajoute à cette abside arrondie un long rectangle en maçonnerie, plus large que le sanctuaire; quand cette muraille est complète, on démolit la partie de l'ancienne église qui était enfermée dans la nouvelle et qui servait au culte pendant la durée des travaux. C'est François Audet dit Lapointe, le bâtisseur de l'église de Saint-Anselme, qui a mené à bien cette délicate opération. L'agrandissement terminée, les dimensions de l'édifice sont les suivantes: longueur, cent vingt-sept pieds environ; largeur, cinquante-sept pieds. A la façade, on érige à la hâte deux tours maigres et sèches, qu'on enlève d'ailleurs en 1857 à cause de leur médiocrité. En 1846, on commence l'érection de la sacristie actuelle. Et voilà pour les travaux du gros œuvre.

A l'intérieur, le retable, la chaire et le banc d'œuvre de Jean Baillairgé ne conviennent plus au vaisseau de l'église et sont mis de côté. Donc tout reste à faire. Sur la recommandation du grand vicaire Jérôme Demers, Thomas Baillairgé dresse le plan des trois retables et de la voûte; et c'est son disciple préféré, André Paquet, originaire de Saint-Charles, qui obtient le marché de la sculpture ornementale. Il y travaillera pendant huit ans, soit de 1830 à 1838; il y interprétera, avec beaucoup d'intelligence et de savoir-faire, les dessins de son maître Baillairgé; et il fera de l'église de sa paroisse natale un chef-d'œuvre de goût et d'exécution, un modèle parfait de style Louis XVI. Certes, l'intérieur de Saint-Joachim, par les Baillairgé père et fils, l'emporte par la majesté de son baldaquin, l'échelle des ornements et la verve de ses bas-reliefs; mais dans les autres églises de Paquet - comme Charlesbourg, Lotbinière, Deschambault, Saint-Pierre et Saint-François, dans l'île d'Orléans, - on ne trouve pas au même degré une telle plénitude des formes, une telle virtuosité dans l'exécution, ni une telle gentillesse dans le dessin des motifs décoratifs. Ici toute la décoration est adaptée au vaisseau de l'église: la chaire, ornée d'un bas-relief de Moïse ; le banc d'œuvre, orné d'un Saint Charles Borromée, patron de l'église; les doubleaux de la voûte, fournis de rosettes; les trophées du sanctuaire, où l'on reconnaît le style des accessoires liturgiques de l'époque; les cartouches et les vases de fleurs, fouillés dans le bois de pin avec une virtuosité manuelle étonnante.

SEULS les tableaux font tache dans cet ensemble: ils sont fort enfumés. Le Saint Charles qui surmonte le maître-autel est une copie française d'une composition de Charles Le Brun; il a été acquis en 1755. Les autres toiles sont des copies d'Antoine Plamondon et de Théophile Hamel; le premier a brossé d'une main lourde le Repos pendant la fuite en Egypte, d'après Van Loo, Saint Louis en adoration devant la couronne d'épines, d'après Charles Le Brun, et un Saint François-Xavier dont il existe de nombreuse répliques; le second, Théophile Hamel, a peint une Adoration des bergers datée de 1856 et un Baptême du Christ qui, naturellement, orne le baptistère.

AUX pièces de sculpture que j'ai signalées tout à l'heure, il convient d'ajouter le majestueux maître-autel en bois doré qu'Alphonse Dion, de Lévis, a sculpté en 1870; quelques statues en bois de Louis Jobin, dont un Saint Joseph à l'autel latéral de gauche; enfin, un groupe de deux personnages, le Baptême du Christ, qui coiffe agréablement les fonts baptismaux et qui est l'œuvre de Lauréat Vallières, de Saint-Romuald.

LE véritable trésor de Saint-Charles, c'est son orfèvrerie liturgique. Sans être aussi riche que l'orfèvrerie de l'Islet, de Saint-Augustin et de Lorette, elle comporte des pièces unique sur lesquelles je voudrais attirer l'attention.

L'UNE des plus attachantes est la lampe de sanctuaire en argent massif; son décor de ciselures et de godrons, son caractère ornemental et surtout la dyssymétrie [sic] des frises qui courent sur le tore principal, tout cela accuse la main du grand orfèvre François Ranvoyzé; au reste, l'orfèvre y a gravé son nom en toutes lettres et l'a fait suivre de la date, 1780. C'est l'époque la plus féconde de Ranvoyzé; et c'est aussi l'époque où il a martelé et ciselé ses lampes les plus somptueuses - telles les lampes de l'Ancienne-Lorette de l'Islet, de Saint-Jean-Port-Joli et de Charlesbourg. J'en dirais autant de deux calices que le même orfèvre a poinçonnés en 1780 et l'année suivante; l'un est tout ciselé, comme la lampe; l'autre paraît être le premier d'une série de calices dans le décor desquels Ranvoyzé a mis en œuvre les éléments du style Louis XVI qui proviennent des fouilles de Pompéi. De Ranvoyzé, voici une autre œuvre pleine de qualités: le bénitier; comme celui de Deschambault, il est profilé avec vigueur et avec une certaine hardiesse dans les proportions de la panse et du pied; sur le gros tore; l'orfèvre a ciselé d'une main ferme une large frise dyssymétrique, où les feuilles, les roses et les boutons constituent une sorte de marche harmonique très savoureuse.

DE LAURENT AMYOT, je signale un ciboire de formes traditionnelles, des burettes pansues et surtout un crucifix sur pied ovale qui est d'une grande distinction de dessin. De François Sasseville, Saint-Charles possède une navette en argent et une aiguière baptismale qui datent de l'année 1859; devant ces pièces extrêmement simples, qui valent uniquement par leur silhouette et leur technique on songe aux belles œuvres qu'auraient produits nos orfèvres s'ils n'avaient voulu, à la demande de leur clientèle, suivre les styles étrangers. Aussi simple de forme et aussi forte de technique est une piscine en argent que l'orfèvre acadien Joseph Lucas a façonnée vers 1780; elle est ornée uniquement de godrons plats dessinés au ciselet; son allure est franchement moderne.

ENFIN, il y a l'encensoir. Les comptes de 1758 nous apprennent qu'il a été acquis cette année-là et qu'il a coûté la somme de deux cent soixante-quinze livres - il vaudrait aujourd'hui plus de cinq cents dollars. En examinant les poinçons qu'il porte, on constate que c'est une œuvre de la province française; et le poinçon de jurande en précise le lieu d'origine - Abbeville, en Picardie. Tout est élégance et grâce dans cette œuvre: la cassolette ciselée et largement étalée sur sa base en forme de coupole; le premier étage de la cheminée avec son fin treillis et sa silhouette incurvée; enfin, la coupole supérieure, percée de fleurs de lis originales et couronnées d'une lanterne trouée. Daté de 1757, cet encensoir est bien de son temps; et devant une telle perfection, on songe à la somptueuse orfèvrerie du milieu du XVIIIe siècle, merveille d'ingeniosité et de goût, témoin du plus bel âge de la civilisation moderne. Car en ce temps-là, selon le mot de Valéry, "on avait des manières même dans la rue. Les marchands savaient former une phrase. Jusqu'aux traitants, aux filles, aux espions et aux mouches qui s'exprimaient comme personne aujourd'hui. Le fisc exigeait avec grâce…"

DEVANT l'encensoir de Saint-Charles, devant les chandeliers de Joseph Nadeau et les anges adorateurs de François-Noël Levasseur, devant la sculpture ornementale de Paquet et l'orfèvrerie de Ranvoyzé, c'est un reflet de la brillante civilisation française qui jette une vive lueur sur notre obscur dix-huitième siècle.

 

web Robert DEROME

Gérard Morisset (1898-1970)