
Textes mis en ligne le 29 janvier 2003 par Robert DEROME. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Bibliographie de Jacques Robert, n° 190 (1952.12.28)
La Patrie, 28 décembre 1952, p. 24-25.
L'abbé Pierre CONEFROY 1752-1826
EN étudiant avec attention, et à l'aide de plans et de photographies, notre architecture religieuse du XVIIIe siècle, on constate aisément que deux types d'églises se sont développés parallèlement avec une certaine lenteur. Même si nos constructeurs ont emprunté à l'un de ces types des éléments qu'ils ont adaptés à l'autre, on peut dire que chacun d'eux reste autonome et conserve ses caractères.
L'UN, l'église à la récollette, a été mis à la mode au milieu du XVIIe siècle par l'Ordre religieux qui lui a donné son nom; c'est un long vaisseau rectangulaire, dont la muraille de l'est se termine par une baside plate qui affecte, à l'intérieur, la forme d'un arc de triomphe à l'antique &endash; voyez les sanctuaires du Sault-au-Récollet et de Saint-Rémy (Napierville). L'autre type, l'église à transept, est l'humble église de la province française transplantée au Canada, vaisseau en forme de croix latine qui se ferme à l'est par une abside arrondie &endash; voyez les églises de Saint-Mathias (Rouville), de Saint-Roch-de-l'Achigan et de Saint-Jean-Port-Joli.
DE ces deux types d'églises, le second est assurément celui qui offre le plus de stabilité, à cause des croisillons du transept qui jouent le rôle de contreforts. Aussi bien, l'église à la récollette a-t-elle disparu peu à peu à la fin du XVIIIe siècle, sous les coups que lui a portés l'évêque de Québec vers les années 1775. Même sans l'action énergique de Monseigneur Briand, il est probable que ce type d'église aurait été abandonné, à cause de l'importance que prend à la fin du XVIIIe siècle l'église à transept.
C'EST qu'en ce temps-là le problème de la construction des églises suscite l'intérêt de quelques prêtres épris de belle architecture. Ce sont eux que l'Ordinaire charge habituellement de présider les enquêtes de commode et incommode qui précèdent légalement chaque construction d'église. Les noms qui reviennent le plus souvent dans la correspondance des évêques sont ceux de Jacrau, prêtre du Séminaire de Québec; Montgolfier, sulpicien de Montréal et vicaire général; Cherrier, curé de Saint-Denis-sur-Richelieu; Féré-Duburon, curé de Varennes; Panet, curé de la Rivière-Ouelle; Boucher, curé de Laprairie; enfin, Conefroy, curé de Boucherville. Que ces ecclésiastiques se rencontrent parfois et devisent entre eux des difficultés qui se présentent dans telle ou telle construction, c'est certain, puisqu'on en trouve les échos dans les lettres épiscopales.
AU reste, pendant des années la construction de nos églises, sauf de rares exceptions, n'est point le fait de l'architecte &endash; au sens que nous donnons aujourd'hui à ce terme. S'agit-il d'ériger une église en tel endroit, l'Ordinaire délèque ses pouvoirs à l'un de ses prêtres, de préférence à l'un de ceux que je viens de nommer. Rendu sur les lieux, le délégué procède à l'enquête de commode et incommode, s'informe de la densité de la population, de ses possibilités d'accroissement, de ses ressources financières et de son crédit, de ses bonnes dispositions; il s'informe encore de la qualité du terrain et des matériaux du pays, de la facilité des transports par eau, de la compétence de la main d'uvre, des particularités climatériques de la région. Souvent il s'abouche avec un maître-maçon, un charpentier et un menuisier, et discute avec eux des problèmes qui se posent d'une façon particulière. Et ces quatre personnages, conjuguant leur calculs personnels et leur expérience dans l'art de bâtir, sont véritablement l'architecte du nouvel édifice; le délégué de l'évêque fixe le site de l'église, son orientation et ses dimensions; le maître-maçon établit la hauteur des murailles latérales et répartit les vides et les pleins; le charpentier contribue à la silhouette de l'ensemble par l'inclinaison de la toiture, le galbe du clocher et le dessin de l'abside; enfin le menuisier, maître des ouvrages en bois, en conçoit l'ordonnance et en choisit la mouluration.
DANS cette manière de procéder, les réussites antérieures exercent une pression inévitable sur les décisions des quatre maîtres d'uvre; mais ils ne copient point des églises particulièrement réussies; ils s'en inspirent libéralement et cherchent à affiner davantage leurs éléments les plus dignes de perfection.
A l'égard du plan des églises, aucune difficulté ne se présente puisque l'église à transept a donné des preuves éclatantes de sa solidité et de sa souplesse dans les quelque douze églises qui ont été érigées de 1780 à 1800; il n'y a donc qu'à l'adopter, quitte à lui faire subir les retouches nécessaires. La difficulté qu'éprouvent les délégués de l'évêque est ailleurs. Elle réside dans la qualité, la préparation et la mise en uvre des matériaux, dans la manière de toiser les vides et les pleins, dans les mille et une prescriptions relatives aux divers corps de métiers, enfin dans les relations d'affaires entre les syndics et les entrepreneurs. D'où la nécessité d'un devis qui ne laisse rien au hasard. Ce devis existe encore dans les archives diocésaines de Québec. Il est l'uvre de Pierre Conefroy, qui en a entrepris la rédaction entre les années 1790 et 1800 pour la construction de son église de Boucherville. Le texte en est si limpide et si complet que les entrepreneurs ne peuvent arguer du moindre oubli, de la moindre défaillance pour spéculer sur les extra. Il n'est donc pas étonnant qu'on l'ait utilisé, mutatis mutandis, dans l'érection d'un grand nombre d'églises canadiennes, dans la première moitié du XIXe siècle.
LE plan Conefroy &endash; car le devis est accompagné de planches et de dessins &endash; n'est point une création de l'ancien curé de Boucherville. C'est la codification intelligente et méthodique d'un genre d'architecture parfaitement adapté à notre climat, à nos moyens constructifs et aux habitudes artisanales de nos maîtres d'uvre; c'est l'exploitation rationnelle et sensible d'un art de bâtir qui a produit des uvres fortes &endash; telles l'église du Cap-Santé et l'ancienne église de Varennes.
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MAIS qui était Conefroy? A l'occasion du deuxième centenaire de sa naissance, il n'est pas hors de propos de faire connaître ce personnage et d'analyser quesques-unes de ses uvres. Son existence, assez calme, peut se résumer en quelques mots. Il a vu le jour à Québec le 28 décembre 1752. Son père, le navigateur Robert Conefroy, était un Normand de la presqu'ile du Cotentin, puisqu'il venait du bourg de Quetelot, dans les environs de la charmante ville de Valognes. Arrivé à Montmagny en 1744, il s'établit à Québec trois ans plus tard; et l'année suivante, 1748, il épouse Marie-Josèphe Métivier. Pierre était le troisième enfant d'une famille qui en a compté dix.
IL a fait ses études classiques au Séminaire de sa ville natale, à cette époque incertaine où les autorités de cette institution, après la brusque fermeture du Collège des Jésuites, ont dû entreprendre la réorganisation de l'enseignement des humanités. Puis il a fait sa théologie; et monseigneur Briand lui a conféré la prêtrise le 21 décembre 1776.
EN ce temps où l'évêque de Québec manque de prêtres, l'abbé Conefroy ne reste pas longtemps au Séminaire. Il est envoyé à Lachine, où il est curé de 1777 à 1781; curé à la Pointe-Claire de 1781 à 1790, il y rétablit le couvent de la Congrégation Notre-Dame; nommé curé de Boucherville, il prend charge de sa cure le 10 octobre 1790, devient grand vicaire en 1808 et meurt dans sa paroisse le 20 décembre 1816. S'il faut en juger par sa correspondance, et aussi par une phrase assez dure que lui adresse monseigneur Hubert à la date du 16 février 1790, il semble que l'abbé Conefroy ait eu l'humeur pétulante et le sarcasme facile; cet homme à l'esprit clair et droit ne s'en laissait pas imposer aisément; au reste, ses lettres témoignent d'une culture étendue et d'une élégance de plume fort agréable.
DEMANDONS-NOUS d'où lui venait son goût très vif pour l'architecture. Probablement de l'abbé Mathurin Jacrau, supérieur du Séminaire et plus tard aumônier de l'Hôtel-Dieu, qui a construit l'ancienne chapelle du Séminaire en 1750 et, en 1764, l'ancienne sacristie qu'a utilisée la paroisse Notre-Dame pendant la réfection de la cathédrale. Cependant, je crois que ce sont les travaux même de la cathédrale qui ont retenu son attention et qui l'ont pour ainsi dire jeté en pleins problèmes architectoniques. Ce chantier de construction, ouvert en 1768, Conefroy a dû le fréquenter assidûment; il a certainement assisté à la réfection des murailles et à la reconstruction du clocher sud; il a été témoin des premiers travaux qu'on a exécutés à l'intérieur de la cathédrale, sous la direction de Jean Baillairgé. Au reste, Québec est alors un vaste chantier de construction; et nombreux sont les actes notariés qui nous apprennent les noms des artisans qui relèvent la ville des ruines du siège de 1759 et lui assurent son caractère français.
PARLANT de l'église actuelle de Boucherville, dont la construction remonte à l'année 1801, le Père Lalande écrit ces mots dans l'Annuaire de Ville-Marie: "Les talents de M. Conefroy en architecture, comme d'ailleurs dans tous les arts et sciences, lui permirent d'en tracer lui-même les plans". Si l'église de Boucherville était l'uvre de prédilection de Conefroy, elle n'était pas son premier ouvrage d'architecture. En consultant la correspondance des évêques, les livres de comptes des fabriques et les redditions de comptes des syndics de l'époque 1795-1830, on constate que Conefroy est même de près à la construction de la plupart des églises de son temps; même après sa mort, ses plans et devis servent de base aux constructeurs de l'époque dans l'édification de certains monuments religieux qui existent encore ou que nous connaissons par la photographie ou la gravure.
PARFOIS, il intervient directement dans les pourparlers préliminaires à l'érection d'une église; par exemple à Saint-Roch-de-l'Achigan en 1803, imitation quasi intégrale de Boucherville; à Longueuil en 1811 &endash; je parle évidemment de l'ancienne église, celle qui a été démolie en 1886; à Saint-Roch de Québec en 1812; et, naturellement à Boucherville. La plupart du temps, il fournit des dessins et des devis, il prodigue les conseils, il trace même les détails de certains éléments d'architecture. Son influence se fait sentir surtout par la qualité des ouvrages qu'il a fait exécuter sous sa surveillance; et il n'est pas rare de trouver dans les livres de comptes paroissiaux des mentions du genre de celle-ci, que je transcris du premier livre de comptes de Saint-Marc (Verchères):
"L'an Mil huit cent dix-huit, dans une assemblée convoquée au prône de la messe paroissiale de jour de la Toussaint, et aujourd'hui le quinze novembre, après mûr examen il a été décidé par la majorité de l'assemblée de faire faire un jubé dans le dernier goût, prenant modèle sur les jubés de Varennes, Boucherville et Longueuil..." Varennes, Boucherville et Longueuil, trois églises où l'influence de Conefroy a été prépondérante. Dans le devis de l'ancienne église de Chambly &endash; celle de 1809 &endash; , nombreuses sont les références à l'église de Boucherville; par exemple, celle ci: "Tout ce qui n'est pas exprimé ou excepté dans le présent devis sera entièrement conforme à l'église de Boucherville pour ce qui regarde la maçonnerie, la charpenterie, menuiserie, ferrure, vitrage, peinturage..."
IL serait possible de citer bien d'autres références de ce genre, qui prouvent l'importance qu'on attachait alors au goût de l'abbé Conefroy, à la précision de son devis et à l'excellence de ses dessins. C'était l'avis de Mgr de Fussala (Mgr Joseph Signay), co-adjuteur de Mgr Panet; dans une lettre à l'abbé Masse, curé de Lauzon, il écrit à la date du 13 mars 1830; "Je vous enverrai (...) un cahier assez bien écrit qui contient tous les devis et proportions qu'on a suivis dans l'Eglise de Ste Marie (du Monnoir), données par Mr Conefroy pour Longueuil et Boucherville; j'ajouterai amendés d'après les connaissances de quelques défauts reconnus en icelles, après leur construction. Quoique ces notes rédigées telles quelles faisaient les Marché des entreprises de Ste Marie, peuvent encore être susceptibles d'amendements, elles ne laisseront pas que de vous être d'une grande utilité pour rapprocher, sous un même point de vue, une quantité de petits articles qu'il est aisé d'omettre dans les marchés, qu'on ne saurait trop détailler, pour prévenir le schicanes. Aussi Mr Bérard, de Charlesbourg, en a-t-il tiré un certain parti pour son Eglise..."
COMME je ne fais pas ici une étude d'érudition, je me contente de signaler les églises dans la construction desquelles on a utilisé les plans et les devis de l'abbé Conefroy; j'y ajoute des notes complémentaires qui rendent plus intelligible cette nomenclature:
Saint-Marc (Verchères), 1799. &endash; Façade complètement transformée vers 1910.
Lacadie, 1800-1801. &endash; Peu de transformations.
Boucherville, 1801. &endash; Façade refaite dans un autre style après l'incendie de 1843.
Saint-Jacques-de-l'Achigan, 1802. &endash; Détruite en 1914.
Baie-du-Febvre, 1803. &endash; Transformée en 1839 et démolie en 1898.
Louiseville, 1804. &endash; Démolie en 1917.
Saint-Roch-de-l'Achigan, 1804. &endash; Clocher refait en 1856 par Victor Bourgeau.
Champlain, 1808. &endash; Démolie en 1879.
Chambly, 1809. &endash; Détruite dans un incendie en 1880.
Longueuil, 1811. &endash; Démolie en 1886.
Saint-Roch, à Québec, 1812. &endash; Détruite en 1816, reconstruite sur les mêmes murs et détruite de nouveau par le feu en 1845.
Lotbinière, 1818. &endash; Transformation de la façade en 1887 par David Ouellet.
Saint-Léon (Mask), 1823. &endash; Transformation de la façade en 1916.
Saint-Nicolas (Lévis), 1823. &endash; Transformation de la façade vers 1900.
La Présentation, 1823. &endash; A peu près intacte.
Charlesbourg, 1828.
Lauzon, 1830. &endash; Mutilée en 1950.
Sainte-Croix (Lotbinière), 1836. &endash; Démolie en 1910.
Les Becquets, 1838, par Thomas Baillairgé. &endash; Intacte.
AJOUTONS pour terminer que l'abbé Conefroy, curieux de tout, s'est intéressé à l'architecture domestique, même à l'architecture conventuelle. J'ignore si les maisons dont il a donné le dessin existent encore. Mais il existe un témoignage de son architecture conventuelle: c'est un dessin du premier Collège de Saint-Hyacinthe. Commencé en 1811 d'après un plan de l'abbé Conefroy, ce collège a été bénit par son architecte le 25 octobre 1816.
Bas de vignettes:
1. SAINT-MARC (Verchères) &endash; Façade de l'église élevée en 1799-1800 d'après les dessins et devis de l'abbé Pierre Conefroy; radicalement transformée en 1910. IOA
2. BOUCHERVILLE &endash; Façade de l'église. Le corps de l'église date de 1801 et est l'uvre de l'abbé Pierre Conefroy. La façade a été refaite par Louis-Thomas Berlinguet après l'incendie de 1843. IOA
3. LACADIE &endash; Façade de l'église construite en 1800-1801 d'après les dessins de l'abbé Conefroy. &endash; C'est l'une des rares églises d'autrefois qui soient restées à peu près intactes. IOA
4. LONGUEUIL &endash; Ancienne église construite en 1811 par l'abbé Pierre Conefroy et démolie en 1886, d'après un dessin de W. Décarie. IOA
5. LAUZON &endash; Extérieur de l'église avant l'agrandissement de 1950. Elle a été construite en 1830 par Thomas Baillairgé. IOA
6. SAINT-HYACINTHE &endash; Le premier collège en mai 1837, d'après un dessin de J.-B. Maurault, élève du collège. Commencé en 1811, l'édifice a été bénit par son architecte, l'abbé Conefroy, le 25 octobre 1816. La tour centrale date de 1832; elle n'est point l'uvre de Conefroy. IOA