
Textes mis en ligne le 12 mars 2003, par Marie-Andrée CHOQUET, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Orfèvrerie 1952
Bibliographie de Jacques Robert, n° 026
Encyclopédie Grolier, Montréal, Société Grolier Québec Ltée, 1952, vol. 8, p. 57-58.
ORFEVRERIE. L'orfèvrerie est l'art d'ouvrer les métaux précieux, l'or et l'argent - auxquels il faut ajouter de nos jours certains alliages inconnus des anciens. Selon qu'il s'agit du travail de l'or, de l'argent ou de la seule fabrication des couverts, l'artisan prend le nom d'orfèvre, de grossier ou de cuilleriste; s'il enchâsse des pierres de choix dans des métaux, on le dit joaillier; s'il se livre à la fabrication de menus objets de parure, il prend le nom de bijoutier.
On sait peu de chose sur l'outillage des premiers orfèvres. Sans doute se sont-ils servis d'abord d'armes et de cailloux en guise de marteaux et de ciselets. Quoi qu'il en soit, on constate que le bijou et le joyau précèdent, et de beaucoup, le vase fait d'une seule pièce. Car le problème le plus ardu que les premiers orfèvres ont à résoudre est le laminage des métaux, surtout leur emboutissage. Peu à peu, cependant, l'homme apprend à emboutir une feuille de métal, c'est-à-dire à la courber à froid en la martelant. Une fois embouti, le métal est orné de dessins tracés à la pointe (gravure) ou frappés au ciselet (ciselure). Le jour où l'on découvre le borax et les propriétés du chalumeau, l'orfèvre dispose de la soudure et peut désormais entreprendre l'assemblage d'objets de plus en plus compliqués, même de statues d'or et d'argent. (Quand on dit d'une statue qu'elle est en or massif, cela ne signifie point qu'elle forme un bloc de métal. On veut dire simplement qu'elle est faite de feuilles d'or de faible épaisseur, soudées les unes aux autres avec de l'or d'un titre inférieur et du borax comme dissolvant.)
L'emboutissage et la soudure sont les éléments de base de l'orfèvrerie. Les autres secrets du métier apparaissent çà et là au cours des âges. Ils sont dus généralement à l'ingéniosité des orfèvres; mais les recherches des hommes de science et les matériaux particuliers à certaines régions jouent également leur rôle dans le développement technique de l'orfèvrerie. Parmi ces secrets, il en est qui ont disparu - tel le fameux "granulé" des orfèvres athéniens: l'enchâssement de perles d'or dans des feuilles de même métal; il en est d'autres, comme les émaux incrustés du moyen âge, que des artisans de génie - à la fois fondeurs, forgerons, ciseleurs, sculpteurs, graveurs et chimistes - ont portés d'un seul coup à la perfection; il en est quelques-uns, tel le médiocre procédé de la fonte, qui n'ont fait leur apparition qu'aux époques de la décadence; il en est d'autres enfin, comme la niellure, qui fleurissent subitement à certaines époques et, à d'autres, semblent inconnus. Au cours du XIXe siècle, la technique de l'orfèvrerie subit des transformations profondes. Les procédés de Sheffield et de Ruolz et l'habitude des moulages permettent la fabrication en série d'un grand nombre de vases et de bibelots.
L'orfèvrerie remonte très haut dans l'histoire de l'humanité. Plus de trois mille ans avant notre ère, les bijoutiers égyptiens façonnent déjà ces innombrables petits objets précieux, qui sont destinés à la sépulture des grands personnages et dont les fouilles contemporaines nous révèle le style et la technique. Au temps même de Salomon, les orfèvres assyriens emboutissent des coupes en or admirablement galbées. A la même époque, les Mycéniens, mettant en uvre les métaux qu'ils font venir de l'Orient, façonnent toutes sortes de bijoux et ces étonnants masques humains en or massif qu'on a retrouvés dans des tombeaux. Assez tôt, l'orfèvrerie s'étend aux ustensiles domestiques, aux vases rituels, à l'armurerie, voire à la statuaire; qu'on se rappelle la colossale statue d'Athéna, en or massif, qui ornait le Parthénon. Les Romains de l'empire recherchent la belle orfèvrerie grecque; après l'incendie de Rome, Néron se fait construire un palais dont les pièces d'apparat sont recouvertes de plaques d'or incrustées de pierreries. De Rome, le goût de l'orfèvrerie passe à Byzance, puis chez les Maures d'Espagne. En Gaule, l'orfèvrerie apparaît bien avant la conquête romaine. Elle est d'abord l'accompagnement obligé de l'armurerie; on l'applique ensuite aux vases religieux et domestiques. Au moyen âge, une ville de France, Limoges, se distingue des autres par le nombre de ses orfèvres et la qualité de leurs ouvrages. C'est même près de cette ville, à Chaptelat, que naît, en l'an 588, saint Eloi, orfèvre lui-même et patron de tous les artisans qui manient le marteau. Le calice dit de saint Rémy est le chef-d'uvre le plus connu des arts appliqués du XIIe siècle. A la Renaissance, l'Italie semble tenir le premier rang dans le travail des métaux précieux, grâce à Benvenuto Cellini; mais les vantardises de ce spadassin-orfèvre n'enlèvent rien au mérite des artisans français du temps des Valois. Au début du grand siècle, la jurande de Paris est à la tête de l'Europe, et la vogue de l'orfèvrerie s'étend à tout le royaume. Si bien qu'après la paix de Nimègue, en 1678, Louis XIV, qui a besoin d'argent pour payer la guerre de Hollande, ne se contente pas de taxer les portes et fenêtres des habitations de ses sujets; il estime qu'un impôt sur les ouvrages des orfèvres rapporterait une somme considérable au trésor royal. De fait, à partir de 1682, toutes les pièces d'orfèvrerie sont frappées d'un impôt assez lourd. Mais cet impôt, il faut le percevoir; et le roi, suivant l'habitude de ses prédécesseurs, en confie la perception à un fermier, c'est-à-dire un particulier qui afferme à forfait la perception dudit impôt. D'autre part, tout orfèvre de France est tenu d'appartenir à une jurande, ou corporation établie dans sa ville; et cette jurande, c'est elle qui a la garde de ses prérogatives, qui vérifie le droit de tout orfèvre d'exercer son art, veille à l'honneur professionnel et contrôle le nombre de ses membres. Ces notes hâtives sur le fermier et la jurande expliquent le nombre de marques qu'on trouve habituellement sur toute pièce française façonnée de 1682 à 1798 - au reste, c'est presque la même chose dans les autres pays de l'Europe occidentale. Ces marques ou poinçons sont au nombre de quatre: le poinçon personnel de l'orfèvre; le poinçon de jurande, composé d'une lettre qui change chaque année; le poinçon du fermier; enfin, le poinçon de décharge, qui constitue en quelque sorte une quittance. L'identification de ces quatre marques permet de dater toute pièce, à une année près. C'est au XVIIIe siècle que l'orfèvrerie atteint à la plus grande perfection avec les orfèvres français Claude Bellin et Guillaume Loir, Thomas Germain et Jacques Roettiers, Nicolas Outrebon et François Joubert. Ces maîtres, et quelques autres moins connus, accumulent, dirait-on, les difficultés pour les résoudre avec une virtuosité étourdissante. Leurs plus belles uvres sont des surtouts de table, des soupières et des écuelles toutes ciselées, des flambeaux en argent doré, des appliques où jouent des amours, des statues en feuilles d'argent - comme la Madone dite de Louis XV de l'église d'Oka, façonnée en 1732 par Guillaume Loir.
En Nouvelle-France, il n'existe point de jurande fermée comme en France, ni d'impôt sur les ouvrages d'orfèvrerie; ceux-ci ne portent donc que les poinçons de leurs auteurs. Au XVIIIe siècle, nos orfèvres composent leurs poinçons à la manière française: au-dessus de leurs initiales, ils gravent une fleur de lis ou une couronne et, au-dessous, un symbole. Le symbole de Paul Lambert et de Joseph Maillou est une étoile; celui de Jacques Pagé, un croissant; celui de Jacques Varin, un cur renversé. A partir du régime anglais, les poinçons canadiens ne comportent plus que les initiales de l'orfèvre, parfois accompagnées d'un nom de lieu, Québec ou Montréal. Au début du XIXe siècle, apparaissent à Montréal ce qu'on appelle communément les fausses marques anglaises: tête de roi régnant et léopard passant; on les retrouve sur certains ouvrages de Lespérance, de Lafrance et de Cernichiaro, orfèvres à Québec. Ajoutons en terminant que l'érudition canadienne n'a encore pu identifier certains poinçons du XVIIIe siècle, et qu'elle n'a pu jusqu'ici retrouver les poinçons d'authentiques orfèvres comme Michel Levasseur, Jacques Gadois dit Mauger et Louis-Alexandre Picard.