Gérard Morisset (1898-1970)

1953.02b  : Art - Évolution

 Textes mis en ligne le 26 février 2003, par Pascale TREMBLAY, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Art - Évolution 1953.02b

Bibliographie de Jacques Robert, n° 278

La revue française de l'élite européenne, n° 43 (février 1953), p. 35-40.

Trésors d'Art de la Province

QUE la France ait pesé de tout le poids de ses traditions artisanales sur le développement artistique du Canada, quoi de plus normal. Encore convient-il d'analyser son influence et de montrer son prolongement à travers trois siècles d'histoire.

Longtemps l'influence française vient de la province. Les hommes de Champlain sont de l'Aunis et de la Saintonge; les colons du milieu du XVIIe siècle viennent en général du nord de la France, de la Champagne au Poitou; au siècle suivant, les recrues partent de tous les coins du royaume; et si Paris pourvoit Québec de la plupart de ses maîtres d'œuvre, ceux-ci sont vite noyés dans le flot provincial.

La première préocupation des habitants est de se mettre à l'abri. Assez tôt apparaissent deux types d'habitations. La maison montréalaise, courte, massive, presque aussi profonde que large, pourvue d'énormes cheminées et de coupe-feu, semblant surgir de terre comme une forteresse domestique, est simplement la maison bretonne dans sa grandeur un peu farouche. Au contraire, la maison québécoise, large, peu profonde, blanchie à la chaux, coiffée d'une haute toiture, souvent dyssymétique [sic], toujours agréable et acceuillante, vient de Basse Normandie et des provinces de l'Ouest. Voilà les thèmes sur lesquels nos artisans ont modulé à l'infini pendant un siècle et demi. Et un jour, au temps de la prospérité de l'époque 1785, ils en arrivent à créer un style autonome, la maison canadienne.

Pour transformer ainsi des thèmes apparemment usés, il faut assurément posséder à fond les éléments de l'art de bâtir et le sens des proportions. Nos ancêtres en sont abondamment pourvus, grâce à l'esprit de la corporation; non la corporation fermée, qui disparaît en France sous Turgot; mais la corporation ouverte, libérale, dont l'unique obligation consiste dans l'apprentissage et le compagnonnage. Qu'il s'agisse d'architecture religieuse ou domestique, de sculpture ornementale ou de bas-relief, de peinture d'église ou d'orfèvrerie, c'est l'esprit de l'artisanat provincial qui s'exprime dans le libre jeu des formes. Elles se montrent ici dans leur ingénuité paysanne; elles proviennent d'un Louis XIV provincial qui se dégage à peine de l'artisanat médiéval, du génie roman. Tel coin de Québec, comme l'hôtel Chevalier et les maisons de pierre qui l'entourent, rappelle des coins de Valognes et de Poitiers; telles maisons de la région montréalaise s'étalent dans la plaine comme les solides habitations bretonnes des régions de Dol et de Quimper; telles églises, par exemple celles du Cap-de-la-Madeleine et de Lacadie, ont l'aimable simplicité et le charme des petites églises normandes du XVIIesiècle… La mouluration de ces monuments accuse la tradition du Grand Siècle; mais leur esprit vient tout droit du Moyen Age.

La même remarque s'impose à l'égard des autres disciplines. Le sculpteur sur bois, quand il construit un retable ou qu'il sculpte une chaire, consulte volontiers sonVignole de poche puisque tel est l'usage; mais quand il ébauche un bas-relief ou une statue, il retrouve, au détour d'un long atavisme, le style volontaire et le réalisme paysan de ses lointains devanciers. L'orfèvre, quand il martèle une soupière d'argent ou qu'il façonne un encensoir, met en œuvre les éléments classiques de son apprentissage; mais au-delà des détails décoratifs on retrouve le goût des âges passés pour la plénitude des formes et la fantaisie de la ciselure. Même le peintre n'arrive pas à se dégager de l'esprit d'autrefois; qu'il peigne un ex-voto ou un portrait, une composition allégorique ou un tableau d'église, il reste très près d'un sorte d'archaïque réalisme qui s'apparente à l'art des Le Nain.

Le changement d'allégeance en 1763 ne change rien aux habitudes artisanales de la nation. Dans la crise collective qu'elle subit, elle retrouve le sens de la réalité. C'est l'ordre dans le pays, dans les esprits, dans l'urgence des problèmes; c'est la nécessité du travail, mieux organisé et plus fécond; c'est, dans un monde où tant de territoires restent inconnus, la tentation de l'aventure et de la découverte. Sans se laisser aller à gémir, la nation se remet au travail; et en moins de dix ans, c'est la prospérité revenue. Il n'y a donc pas de solution de continuité dans la tradition franco-canadienne. Grâce à l'élan de l'artisanat et à l'apprentissage, ce sont les mêmes formes qui, en se perpétuant, évoluent avec une majestueuse lenteur vers une variante de style; ce sont les mêmes techniques qui se perfectionnent, les mêmes préférences artistiques qui se maintiennent chez les bourgeois. L'art britannique, s'il s'insinue parfois dans l'un quelconque de nos arts - surtout en architecture -, exerce peu d'influence sur la tradition; souvent c'est lui qui se francise un peu au contact de nos artisans.

Contrairement à ce qu'on l'on croit, la Nouvelle-Fance de l'époque 1785 est loin de vivre isolée. On peut dire qu'elle prend l'air tant qu'elle peut. Elle profite intelligemment des longues pérégrinations de ses aventuriers - les coureurs de bois -, des livres qui lui viennent de Paris chaque printemps, des nouvelles idées politiques et sociales - dont elle a la grâce de se griser légèrement -, des modes, des dernières élégances parisiennes, même d'un soupçon de scepticisme. Elle est si peu isolée qu'elle renoue des relations avec la France: en 1772, François Beaucourt s'en va étudier la peinture à Paris et à Bordeaux; six ans plus tard, le sculpteur-architecte François Baillairgé s'inscrit à l'académie Royale de Paris; et, en 1783, un jeune Québécois Laurent Amyot, entre en apprentissage chez un orfèvre parisien. Ces trois artisans, ainsi que les peintre Louis Dulongpré originaire de Saint-Denis, et l'Alsacien Louis-Chrétien de Heer, rapportent au Canada les éléments et l'esprit du style Louis XVI. Et tel est le jeu normal de l'assimilation qu'un style canadien prend naissance, dosage savoureux du style à la mode, d'un Louis XVI provincial et d'un art paysan à la fois rude et simple.

C'est l'âge d'or de nos artistes. L'émouvant Beau Dieu de Vaudreuil de Philippe Liébert (1792), les riches ensembles sculptés de Louis Quévillon, d'Urbain Brien et d'Amable Gauthier, la jolie église de style Louis XVI de Saint-Joachim, joyau de François Baillairgé et de son fils Thomas, les églises de Lacadie, de Saint-Augustin (Portneuf) et de Saint-Jean-Port-Joli, les maisons Soulard à Neuville et Hervieux à Lanoraie, les portraits au pastel de Dulongpré, les frises dyssymétriques [sic] de François Ranvoyzé l'orfèvre et les vases en argent de son émule Laurent Amyot, telles sont quelques-unes des plus belles œuvres de cette époque fortunée. Mais il faudrait citer ici bien d'autres ouvrages de cet âge d'or; car en ce temps-là, et pendant une quarantaine d'années, tous les arts, même les plus humbles, sont empreints de cette allégresse à la fois folle et sage qui caractérise les œuvres vivantes.

Cependant avec le XIXe siècle, l'aspect du Canada se transforme lentement en ce qu'il est aujourd'hui. Aux traditions françaises devenues canadiennes, qui se sont développées en Acadie et dans la vallée du Saint-Laurent, s'ajoutent les traditions britanniques, et cela dès l'époque 1800. Ces deux groupes de traditions se côtoient d'abord avec prudence, comme si chacun redoutait l'influence du voisin; puis les échanges se sont amorcés, mais toujours avec prudence et circonspection. C'est ainsi que dans l'architecture domestique, on perçoit nettement les frontières entre certaines provinces, uniquement à l'allure des maisons et des granges; c'est ainsi qu'en peinture, on devine, à cause du sujet et aussi de la touche, à quel groupe appartient telle ou telle catégorie de tableaux; c'est ainsi qu'en architecture religieuse, la forme des clochers, le coq qui les surmonte, les façades nues et simples révèlent une origine française, alors que les murs de brique et les arcs pointus disent l'origine anglaise des petites églises dispersées sur le territoire.

Quelque distincts qu'ils soient, ces deux groupes de traditions sont menacés par deux mouvements stérilisants: l'architecture archéologique et les mauvaises habitudes artisanales de la grande industrie. La première victime est l'architecture urbaine, surtout l'architecture religieuse; vers le milieu du siècle, l'imitation des styles anciens gagne la campagne et se généralise dans tout le Canada; et l'on sait que parmi ces styles anciens, il en est un que chérissent nos bâtisseurs, le style ; voilà pourquoi la plupart de nos grandes hôtelleries sont des parodies du style du XVIe siêcle. L'architecture religieuse et l'orfèvrerie d'église sont davantage touchées dans la seconde moitié du siècle; et pas n'est besoin d'insister ici sur la déliquescence des formes gothiques de certains de nos monuments, ni sur l'insignifiance du style dit romano-byzantin dont certaines de nos églises sont malheureusement affligées. Quant à l'orfèvrerie d'église, sa décadence ne vient pas d'une déficience technique de nos artisans; ce sont les formes qui se gâtent par l'imitation des ouvrages façonnés en série.

Les arts qui ont le mieux résisté à l'engoûment des styles anciens sont la sculpture et la peinture. La sculpture sur bois parce qu'elle exige un long apprentissage et aussi parce qu'elle a eu des chefs comme François Baillairgé, Amable Gauthier, André Paquet et surtout Thomas Baillairgé, s'est perpétuée pendant tout le XIXe siècle et a conservé de son impulsion première une certaine dignité. Notre sculpture a également fleuri, mais dans un tout autre domaine, avec l'œuvre de Philippe Hebert, le maître du monument commémoratif canadien. Reste la peinture. On en a dit beaucoup de mal parce qu'elle est mal conservée: faite avec des matériaux douteux, enfumée, elle se présente en effet avec des tonalités peu séduisantes. Et pourtant, c'est elle qui s'est maintenue avec le plus de vivacité. J'y discerne trois courants bien définis. Les classiques, ceux qui ont étudié leur art en France, en Belgique ou en Italie; tels sont Antoine Plamondon, Théophile Hamel, et son neveu Eugène, Napoléon Bourassa et presque tous les peintres de la fin du siècle, qu'ils soient d'origine française ou anglaise; les romantiques, et presque tous les peintres étrangers qui se sont établis chez nous l'ont été plus ou moins, tels Paul Kane, Cornelius Krieghoff et Otto Jacobi; les amateurs, et ici il faut faire une mention spéciale pour George Heriot et James Pattison Cockburn, l'un et l'autre aquarellistes remarquables et anecdotiers qui ne sont jamais ennuyeux. Dans cette immense production picturale du XIXe siècle, que nous ne connaissons d'ailleurs qu'imparfaitement, il faut citer les paysages de Joseph Légaré, les compositions d'Antoine Plamondon comme la Chasse aux tourtes les portraits de Théophile Hamel, et j'en connais quelques-uns qui sont des chefs-d'œuvre de pénétration et de goût, les tableaux groupes de Berthon et les reconstitutions indiennes de Paul Kane.

A la fin du siècle, la peinture se traîne dans l'anecdote et le paysage; l'architecture est exclusivement archéologique; la sculpture ornementale est stéréotypée; les arts mineurs agonisent et l'orfèvrerie n'existe plus depuis quelques années. Le temps est venu de tout recommencer.

Bas de vignettes:

[1] - ENFANT JÉSUS EN BOIS SCULPTÉ, AUTREFOIS DORÉ, EXÉCUTÉ EN 1768 POUR L'ÉGLISE SAINT-VALLIER PAR PIERRE NOEL LEVASSEUR (1690-1770). (MUSÉE DE QUÉBEC).

[2] - SAINT-JEAN-PORT-JOLI. MANOIR DE PHILIPPE AUBERT DE GASPÉ. CONSTRUIT PAR SON GRAND-PERE VERS 1738, RECONSTRUIT SUR LE MEME PLAN APRES LA CAMPAGNE DE 1759 ET DÉTRUIT DANS UN INCENDIE DU XIXe SIECLE.

[3-4] - TYPE D'HABITATION CANADIENNE CONSTRUITE A LA FIN DU XVIIe siècle, (CHARLEBOURG). - ANCIENNE MAISON MORISSET, CONSTRUITE EN 1696, RESTAURÉE EN 1948, (CAP-SANTÉ).

[5] - CALICE EN OR MASSIF, FAÇONNÉ ET CISELÉ EN 1810 PAR FRANÇOIS RANVOYZÉ (1739-1819), AVEC 700 LOUIS D'OR AMÉRICAIN, (ÉGLISE DE L'ISLET).

[6-7] - CHAPELLE DE PROCESSION CONSTRUITE VERS 1735, NEUVILLE (PORTNEUF). ABSIDE DE L'ÉGLISE DE SAINT-JEAN -PORT-JOLI, COMMENCÉE EN 1779; CETTE ÉGLISE A ÉTÉ AGRANDIE EN 1815, CLOCHERS PAR FRANÇOIS BAILLAIRGÉ (1815).

[8] - STATUE DE ST-RÉMY EN BOIS SCULPTÉ, PEINT ET ORNÉ DE DORURE, FAÇONNÉE VERS 1846 PAR LOUIS THOMAS BERLINGUET (1789-1863) POUR L'ÉGLISE DE SAINT-RÉMY DE NAPIERVILLE. Musée de la Province

[9] - AUTO-PORTRAIT DE ZACHARIE VINCENT, DIT TÉLARIOLIN, CHEF HURON DE LORETTE, ET DE SON FILS (1845). Musée de la Province

[10] - PORTRAIT DE CYPRIEN TANGUAY A L'AGE DE 13 ANS, PAR ANTOINE PLAMONDON (1804-1895), DATÉ DE 1832. DEVENU PRETRE, PUIS PRÉLAT, MGR TANGUAY S'EST LIVRÉ A LA GÉNÉALOGIE ET A PUBLIÉ LE . Musée de l'Université de Laval

[11] - DÉTAIL DE LA TETE DE MARIE-ANNE ROBINEAU DE BÉCANCOUR, FILLE DU BARON DE PORTNEUF, ŒUVRE DE (1675). Eglise Sainte-Anne de Beaupré

[12] - SOUPIERE EN ARGENT MASSIF, DONT LE BOUTON ET LES BATONNETS DES ANSES SONT EN BOIS D'ÉBENE. MARQUÉE AU CHIFFRE DES SULPICIENS SURMONTÉ D'UNE COURONNE. (1790). Musée Notre-Dame

[13] - COUETTE EN ARGENT MASSIF, EXÉCUTÉE VERS 1815 PAR L'ORFEVRE MONTRÉALAIS JOSEPH TISON. LES COUETTES SE PORTAIENT EN BROCHE, COMME ON PEUT LE VOIR PAGE 38 SUR L'AUTOPORTRAIT DE ZACHARIE VINCENT, MAIS SERVAIENT AUSSI DANS LE TROC DES FOURRURES AVEC LES INDIENS DE L'OUEST CANADIEN. (Collection Carrier, à Montéal ).

[14] - EN HORS TEXTE: BAPTEME DU CHRIST, BOIS SCULPTÉ ET DORÉ. EXÉCUTÉ VERS 1816 PAR FRANÇOIS BAILLAIRGÉ ET SON FILS THOMAS POUR L'ÉGLISE DE LORETTEVILLE (QUÉBEC-MUSÉE DE LA PROVINCE). Diapositif Inventaire des œuvres d'Art. (Photos inventaire des œuvres d'art).

 

 

 

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