
Textes mis en ligne le 7 mars 2003, par Marie-Andrée CHOQUET, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Québec - Hôtel Chevalier 1953/03/01
Bibliographie de Jacques Robert, n° 192
La Patrie, 1 mars 1953, p. 36-37.
L'hôtel CHEVALIER à QUÉBEC
SI ON EXAMINE avec attention un plan du Québec d'autrefois - par exemple le plan que Chaussegros de Léry a tracé en 1721 et qui a été maintes fois publié -, on observe au premier regard une étrange échancrure dans le rivage du Saint-Laurent. De la Pointe-aux-Roches (c'est-à-dire du bout de la rue Sous-le-Fort) jusqu'au pied du Cap-aux-Diamants, une anse profonde se dessine à quatre-vingt-dix degrés, atteint en ligne droite la rue Champlain et file vers le sud-ouest en longeant la falaise. C'est l'Anse-des-Barques, comme on l'appelait déjà au temps de Champlain; elle a subsisté jusqu'à l'époque 1840, alors que des armateurs ont entrepris de récupérer du terrain à même le rivage du fleuve. Cette anse a d'abord servi au mouillage des embarcations; et c'est dans ses environs immédiats qu'était autrefois concentrée la population des armateurs et des gens qui vivaient de la mer. Elle permettait aux marins de débarquer leurs cargaisons sur les quais qu'on a vite construits sur le côté sud de la rue Champlain. Au début du XVIIIe siècle, on y voit apparaître des chantiers maritimes, notamment dans la partie ouest. C'est souligner l'importance commerciale et historique de ce coin pittoreque du vieux Québec.
A L'ANCIENNE Anse-aux-Barques, le poste idéal pour un armateur était le terrain situé à l'angle droit de ce havre naturel, puisqu'il pouvait avoir quais sur les deux rives et qu'il était relié à la côte de la Montagne par deux voies, d'ailleurs médiocres, la rue du Cul-du-Sac et la rue Notre-Dame. Dès le milieu du XVIIe siècle, ce vaste terrain en forme de triangle appartenait à trois propriétaires différents: à la date de 1695, Jean Soulard, armurier du Roi et orfèvre à ses heures, la succession Bertrand Chesnaye de la Garenne et l'armurier Etienne Thibierge occupaient ce terrain isolé de toutes parts; il est aujourd'hui connu sous les numéros 2289, 2290 et 2291 du cadastre officiel du quartier Champlain. Sur le dernier lot, qui longe la rue Notre-Dame, il existe actuellement une maison de brique qui ne présente aucun intérêt; seuls les lots voisins (2289 et 2290) attirent l'attention au double point de vue historique et monumental. Ces deux lots sont bâtis de maisons de pierre depuis le troisième quart du XVIIe siècle. La maison de la succession Frérot (lot numéro 2290) n'a probablement subi que des réparations d'entretien. Elle a été habitée par Bertrand Chenaye de la Garenne, puis par son gendre Thomas Frérot, ensuite par l'orfèvre Joseph Pagé dit Quercy, qui a épousé la fille de Frérot et est allé mourir en 1730 dans les "pays d'en haut" enfin par la veuve Pagé qui, en 1757, l'a vendue au navigateur Joseph Chabot. En 1903, après diverses mutations sur lesquelles il serait fastidieux d'insister, cette propriété appartenait à la succession du sieur Guillaume Roy.
L'HISTOIRE des maisons érigées sur le lot numéro 2289 est beaucoup plus mouvementée. La première de ces maisons datait de l'année 1675; elle a été habitée par Jean Soulard et sa famille jusqu'en 1716, c'est-à-dire jusqu'à la vente par les héritiers Soulard à l'aubergiste Jean Gastin dit Saint-Jean; de 1716 à 1733, Jean Gastin tient auberge au rez-de-chaussée et Lacoudray est locataire à l'étage; après la mort de Jean Gastin en 1733, François-Etienne Cugnet, premier conseiller du roi au Conseil supérieur et directeur du Domaine, fait l'acquisition de la propriété Soulard-Gastin et utilise la maison comme poste de traite des fourrures avec les Indiens du "royaume du Saguenay"; en 1742, Cugnet éprouve des embarras de trésorerie et fait cession de ses biens - il en possédait beaucoup, mais il avait davantage de dettes. A une date qu'il est impossible de préciser mais qui se loge entre 1742 et 1752, la maison Soulard est à-demi détruite dans un incendie. L'actuelle maison du lot 2289 a été construite en l'année 1752. Le 22 janvier de cette année-là, Jean-Baptiste Chevalier, négociant et armateur originaire du Bourbonnais, fait l'acquisition de l'emplacement des héritiers Cugnet, "sur lequel il y a des murs tombant en ruine et en masure". Le 20 mars suivant, devant Maître Boucault de Godefus, il passe marché avec le maître-maçon Pierre Renaud dit Canard [Note 1. Né à Québec en octobre 1699, il est mort à Charlesbourg en 1774. - En 1754, il a commencé les murailles de l'actuelle église du Cap-Santé.] pour la construction d'une vaste maison à deux étages, bâtie sur des voûtes en pierre à l'épreuve de la bombe. En raison de son importance, je transcris ici ce marché:
"furent présents le Sr Jean Baptiste Chevalier, marchand demeurant en cette ville, d'une part, et le Sr Pierre Renaud dit Canard, Entrepreneur de Maçonnerie demeurant en cette Ville, d'autre part, Lesquelles parties ont fait Ensemble Le Marché Et Conditions Suivantes Scavoir: que Led. Sr Renaud promet et s'oblige envers Le Sr Chevalier de faire et Construire pour lui une Maison en pierre, à deux Etages sur l'Emplacement acquis par led. Sr Chevalier des héritiers de feu M. Cugnet, rue du quay du Cul de Sac en cette Ville, suivant et conformément au plan et devis qui en sera donné aud. Entrepreneur et qui sera paraphe par les parties et Joint à ces présentes, promet et s'oblige Led. Entrepreneur faire et fournir La main d'uvre Matériaux et Maçons, Manuvres, Eschafaudages et donner à la Maçonne l'Epaisseur dans la fondation et les fruits [Note 2. Fruit: inclinaison donnée au côté extérieur des murailles d'une construction, la surface intérieure restant verticale.] nécessaires aux longs pans et pignons et l'Epaisseur suffisante Jusqu'à La hauteur de lad. Maçonne Et les ouvertures et Croisées suivant led. Devis, abandonnant par led. Sr Chevalier La démolition des longs pans qui sont actuellement en Vieille Muraille Sur le Terrain Jusqu'au Red de Chaussée seulement, et qui sera dérazée jusqu'au Rez de chaussée, pour en faire par Led. Entrepreneur son profit Et Employ à ce qui pourra servir à la Maçonne nouvelle, et ont Convenu qu'à l'Egard des pignons qui sont actuellement sur le terrain ainsi que les fondations, qu'ils seront réparés autnt [sic] que faire Se pourra Suivant L'avis des Experts qui Seront Choisis à Cet Effet, et que la réparation En Sera payée aud. Entrepreneur Séparément dud. Marché; promet et S'oblige led. Entrepreneur faire les Voûtes qui seront Jugés nécessaires Suivant le plan et devis qui lui en Sera sonné, faire les arrières voûtes de toutes les ouvertures en pierre, en dedans comme dehors, fournir et placer toute la pierre de taille nécessaire pour les ouvertures, en pierre de la Pointe au Tremble. Si ce n'est la pierre de taille pour les ouvertures des Voûtes et Caves qui pourront estre en pierre de Beauport. Les parments de la Massonne Seront en pierre de Grès. Et les dehors de lad. Maison Seront crespis en plein, et les Dedans Renduits; Sera donné aux Murs l'Epaisseur nécessaire pour la Solidité des voûtes, et surtout du costé du fleuve, et à l'égard des fouilles qui Seront nécessaires à faire s'il Convient pour donner l'Epaisseur nécessaire à la fondation. S'oblige led. Entrepreneur la faire jusqu'à la profondeur de la Muraille qui y est actuellement et ce à ses frais, et S'il convient faire jouer la Mine dans quelques Endroits, Led. Sr Chevalier promet le faire faire à ses dépens, bien Entendu que l'Epaisseur que Led. Entrepreneur donnera dans la fondation pour prendre la Naissance et les reins des Voûtes sera passée dans le Toisé sur le pied du prix Convenu cy après..."
SUIVENT les clauses d'usage sur le prix de la maçonne à la toise et sur le terme de l'exécution du contrat. L'année suivante (1763), Jean-Baptiste Chevalier prend possession de son hôtel. Il loge avec sa famille au bel étage; les domestiques occupent les chambres distribuées sous les combles; le rez-de-chaussée abrite les bureaux du négociant-armateur; quant aux trois voûtes au sous-sol, elles servent d'entrepôt à l'armateur; et c'est là qu'il entasse les peaux de castors et de martres, les barriques d'huile et les fûts de vin, les tonneaux de rhum et de cognac dont il trafique avec sa vaste clientèle québécaise [sic] et française. Fort démuni de numéraire lors de on mariage en 1740, l'actif négociant amasse en quelques années une petite fortune. [illisible] constate à la mort de sa femme, Marie-[illisible] Pelletier; dans l'inventaire après décès que Maître Jean-Claude Panet dresse le 2 octobre 1758, les meubles et linges de maison sont ceux d'une famille à l'aise; les créances et hypothèques sont bonnes et rentables; et l'orfèvrerie de la famille est estimée à la somme d'environ mille livres - deux cents dollars.
ADMIRABLEMENT situé pour le commerce maritime, l'hôtel Chevalier l'est également pour recevoir des coups durs en cas de guerre. Car non loin de là, au bout de la rue Sous-le-Fort, il existe depuis l'année 1691 une batterie de quinze canons, que Claude Baillif a construite d'après les plans de Jean-Baptiste Franquelin. Pendant le siège de la ville en 1759, les canons de la flotte anglaise cherchent à réduire au silence les bouches à feu de la batterie Royale; et dans ce duel terrible, les habitations voisines reçoivent des boulets rouges. C'est ainsi qu'à la fin de juillet 1759, l'hôtel Chevalier est partiellement abîmé dans un incendie; la maçonnerie est à peu près intacte, mais la charpenterie est entièrement à refaire.
NOUS apprenons ces faits à la lecture d'une "enchère par forme de décret" que Jean-Claude Panet, greffier de la cour du Conseil militaire, dresse le 5 septembre 1763. Après la description du terrain où est construit l'hôtel, le greffier donne quelques détails sur l'état de la maison: "... le Corps de la ditte maison consistant, Scavoir la Couverture qui est en planche, la charpente, les poutres du second Etage, le tout neuf Et à l'égard du premier Etage au dessus du Rez de chaussée, il n'y a point de poutre de posé mais il y a dans laditte maison les Bois et soliveaux nécessaires, à l'exception de dix, tous blanchis et Cardonnés prêts à Poser pour le premier Etage de la ditte maison, les Murs de face du pignon les murs de refend et de la Cour les portes et Croisées en pierre de taille le tout bien Crepi en dehors au dessous du Rez de chaussée sont des Voûtes bonnes et solides avec une porte fermant à clef, dans la maison il y a cinq Cheminées dont partie à réparer...
LA restauration terminée, l'hôtel est vendu le 31 octobre 1763, pour la somme de vingt-quatre mille livres, la livre de vingt sols; l'acquéreur, Louis Frémont, était né à Saint-Germain-en-Laye en 1725 [Note 3. Louis frémont était le grand-père du général américain John Charles Frémont, qui fit la conquête de la Californie.]; il était négociant et armateur et, en 1789, il a dû faire cession de ses biens.
De nouveau vendu par autorité de Justice, l'hôtel Chevalier devient la propriété d'un brasseur d'affaires, George Pozer; celui-ci loue le rez-de-chaussée à un aubergiste qui s'empresse de faire peindre sur la façade, en lettres d'or, l'inscription London Coffee House; c'est sous ce nom que l'hôtel Chevalier fut connu pendant tout le XIXe siècle - même au début du XXe, puisque les sexagénaires se rappellent avoir lu cette inscription à-demi effacée sur la façade sud de l'hôtel, celle qui donnait sur l'Anse-des-Barques. On connaît quelques-uns de ses locataires: en 1848, c'est un certain Alexander McLean; deux ans après, c'est Guillaume Chartrand, "pendant neuf ans au service de l'hôtel Blanchard", lit-on dans le Canadien du 7 avril 1851. Longtemps le London Coffee House a été le rendez-vous des voyageurs; en descendant du voilier et, plus tard; du paquebot, c'était la première auberge qui les invitait à se réconforter; et c'en était aussi la plus invitante, car son architecture valait bien son café et ses friandises.
CET HOTEL particulier a été construit à l'époque la plus brillante de notre architecture. Après trois générations et plus de constructeurs habiles et consciencieux, les matériaux du pays n'ont plus alors de secrets pour nos artisans. Ceux-ci maîtrisent la matière sans défaillance, en l'adaptant aux habitudes sociales des habitants et aux particularités climatériques du pays. Les formes elles-mêmes sont d'une telle souplesse qu'elles suggèrent les combinaisons les plus ingénieuses et les plus variées. Quant au proportions, la pratique ininterrompue de l'apprentissage et du compagnonnage favorise celles qui ont fait leurs preuves. Et toujours la tradition française joue dans tous les sens, vivantes et souple.
L'hôtel Chevalier est si typiquement français qu'il serait parfaitement à sa place, même qu'il serait remarqué dans l'une quelconque des villes-musées de France - Dijon, Falaise ou Troyes... Sa masse est imposante, sans indiscrétion; ses proportions sont fort agréables; ses trois façades sont pittoresques à souhait; et il y a dans sa silhouette je ne sais quelle carrure qui l'apparente à certains édifices romans et qui devait être autrefois plus frappante quand on abordait la ville par l'Anse-des-Barques.
Ce qui ajoute à l'allure martiale de cette magnifique habitation, c'est la dyssymétrie du plan et des élévations. C'est assurément l'une des qualités les plus piquantes de notre architecture domestique; mais ici, la dyssymétrie vient de la configuration du terrain, de l'utilisation pratique des quais qui existaient autrefois et aussi, j'en suis sûr, d'une préférence personnelle du sieur Chevalier: il a voulu qu'en entrant dans l'Anse-des-Barques, le regard se portât immédiatement sur une belle muraille dominée par un pignon. Une telle préoccupation esthétique choque nos habitudes contemporaines. Parce qu'ils se préoccupaient de beauté, les négociants et les armateurs d'autrefois nous paraissent avoir été des poètes. C'est que nous ne comprenons plus l'essence de la civilisation du XVIIIe siècle - cet art de vivre qui tient compte de toutes les aspirations humaines et favorise leur épanouissement; c'est que nous ne comprenons plus l'urbanisme véritable tel que les hommes du XVIIIe siècle l'ont conçu, en dépit de Jean-Jacques Rousseau - c'est-à-dire le rappel de l'humain dans chaque monument, l'uvre de l'homme s'encadrant dans tout paysage, bref la beauté dans l'existence.
RARES sont les commentaires qu'on a écrits sur sur [sic] l'hôtel Chervalier. En revanche, nombreux sont les artistes et les photographes qui se sont plu à le représenter. James-Pattison Cockburn l'a pein à l'aquarelle vers l'année 1839; un lithographe anonyme l'a dessiné quelques années plus tard; Jules Livernois l'a photographié en 1858, et L.-Prudent Vallée vers 1878. Dans le dernier quart du siècle, des peintres canadiens et étrangers ont fixé sur la toile sa silhouette massive et sa maçonnerie rugueuse; et l'un des tableaux de chevalet les plus attachants de [illisible] Martin-Ferrières représente l'hôtel Chevalier dans sa somptueuse robe de maçonnerie. Si nous avions un peu de respect pour l'uvre de nos ancêtres, nous restaurerions ce charmant hôtel et l'habitation voisine, celle de l'orfèvre Joseph Pagé; du même coup, nous donnerions aux propriétaires voisins l'idée de restaurer leurs maisons dans l'esprit du XVIIIe siècle; qui sait si les trusts d'électricité et de téléphone ne pousseraient pas le sens commun jusqu'à débarasser ce quartier de la ville, des poteaux immondes qui l'encombrent et des fils de fer qui tissent au-dessus de nos têtes, un inquiétant réseau... Comme la vie serait belle si tout le monde se souciait de beauté!
Bas de vignettes:
1. - QUEBEC - La ville basse vers l'année 1880: à gauche du tramway, l'hôtel Chevalier; tout à fait à gauche; l'ancien Marché Champlain construit en 1858 par J.-P.-M. Lecourt et démoli vers 1900.
2. - QUEBEC - La ville basse vue du haut de l'ancien Marché Champlain. En bas à droite, l'hôtel Chevalier, alors connu sous le nom de London Coffee House.
3. - QUEBEC - L'hôtel Chevalier vu de la terrasse Dufferin.
4. - QUEBEC - L'hôtel Chevalier, construit en 1752 par Pierre Renaud dit Canard et restauré en 1763.
5. - QUEBEC - La rue du Cul-de-Sac: au fond à gauche, la maison de l'orfèvre Joseph Pagé dit Quercy, puis l'hôtel Chevalier.
6. - QUEBEC - L'hôtel Chevalier vu de la citadelle de Québec, d'après un cliché de Prudent Vallée, vers 1880.