
Textes mis en ligne le 3 mars 2003, par Kawthar GRAR, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Église - Berthierville 1953.03
Bibliographie de Jacques Robert, n° 322
Technique, vol. 28, n° 3 (mars 1953), p. 149-156. [Note 1. S. M. : Pratiquement le même texte que l'article n° 258.]
L'ÉGLISE DE BERTHIER-EN-HAUT
Dans notre architecture religieuse de la fin du XVIIIe siècle, il se produit un phénomène de cristalisation presque analogue à l'institution, plus religieuse que civile, de la commune canadienne. Sous l'influence de quelques prêtres curieux d'architecture et d'art - tel l'abbé Pierre Conefroy, curé de Boucherville, - on adopte un plan unique, simple et d'exécution facile, d'ailleurs susceptible de nombreuses variantes: une grande nef, peu élevée mais large, fermée par une fausse-voûte en anse de panier, prolongée à l'est par une abside généralement arrondie, et coupée en son deuxième tiers par les croisillons d'un transept aussi large que profond, formant chapelles; à cheval sur le pignon de la façade, un clocher en charpente, à une ou deux lanternes.
Telles sont les églises actuelles de Saint-Mathias (1784), de Vaudreuil (1787) et de Boucherville (1801), celles de Lacadie (1800-1801) et de Saint-Roch-de-l'Achigan (1803), de Saint-Augustin (Portneuf), de Lauzon (1830) et de Saint-Anselme (1846); et les livres de comptes nous apprennent qu'elles ont été érigées d'après le devis que l'abbé Conefroy avait rédigé pour son église de Boucherville, devis si complet et si limpide que les entrepreneurs ne pouvaient arguer du moindre oubli ni de la moindre défaillance pour spéculer sur les extra.
Telle était la seconde et actuelle église de Berthier-en-Haut, après qu'on en eut terminé le gros uvre en 1787. Elle n'est pas oreintée vers l'est - et c'est à cette époque l'un des rares accrocs à la tradition. Mais elle réunissait bien alors les caractères de l'église compagnarde [sic] chère à monseigneur Briand et à ses successeurs: vaste nef de cinquante-quatre pieds de largeur et de quatre-vingt dix pieds de longueur; sanctuaire long de trente-six pieds; spacieux transept dont chaque croisillon a dix-huit pieds de profondeur; et à la façade, un clocher à deux lanternes. Qu'on imagine le beau clocher de Lacadie sur la grande église des Becquets, et l'on aura une idée assez juste de l'église de Berthier-en-Haut telle qu'elle apparaissait aux paroissiens le 22 août 1787, lors de sa bénédiction par Mgr Jean-François Hubert [Note 2. La première église de Berthier-en-Haut a été construite entre les années 1722 et 1724; elle était située au sud de l'église actuelle et contenait une cinquantaine de bancs. Elle devait ressembler beaucoup aux petites églises qu'on a bâties à la fin du règne de Mgr de Saint-Vallier - par exemple celles du Cap-de-la-Madeleine, de Lachenaie, de Lotbinière, du Cap-Santé, de Saint-Pierre (île d'Orléans). On en trouve un dessin assez sommaire sur une carte manuscrite des églises de la Nouvelle-France à la date de 1750: placée à l'embouchure de la rivière au Chicot, elle est orientée vers l'est et n'a point de transept. - Il n'en est question ici qu'à l'égard des pièces de mobilier qu'on a construites pour elle et qui lui ont survécu.].
Cette église, on y travaillait depuis cinq ans; la reddition de comptes de l'année 1782 en fait foi. Les années suivantes, les entrées des comptes sont moins considérables; c'est que la fabrique n'est plus seule à payer les comptes; les syndics établissent une réparation légale qui fournit à la bâtisse de l'église une somme de trente-trois mille livres; la quote-part des marguilliers est de dix mille francs; à ces sommes d'argent, considérables pour l'époque, il faut ajouter l'extraction et le transport des matériaux, les corvées des paroissiens et les dons particuliers.
Chose étonnante, le curé même qui a pris l'initiative de la nouvelle église, l'abbé Noël Pouget, ne semble pas satisfait de son uvre; à moins que son goût ou celui des marguilliers ne change subitement en voyant s'élever, à une vingtaine de milles de là, la magnifique façade de Louiseville. En 1811, à la date du 24 novembre, les fabriciens adoptent la résolution . Le maçon est un nommé Pelletier; le charpentier répond au nom de Joseph Latour. L'un et l'autre se mettent à la besongne sans retard; et aussi avec entrain, comme le font entendre les nombreuses entrées de la reddition de comptes de 1812. L'année suivante, on commande au sieur Huberdeau une croix et un coq, que Louis-Augustin Wolf [sic] recouvre de feuilles d'or; Latour monte les deux clochers, dans l'un desquels on installe une cloche fraîchement débarquée de Londres. La transformation de la façade est à peu près complète.
Les travaux sont à peine terminés que surgissent les déboires. Dès l'années 1818, les murailles des tours se lézardent d'une façon inquiétante. Le maître-maçon Pierre Pominville propose un plan de réfection. Les marguilliers hésitent à s'engager; puis ils font appel à deux experts, Lafricain et Joseph Courcelles dit Chevalier; nouvelle hésitations; finalement, c'est Edouard Cannon, maître-maçon de Québec, qui remet en place la maçonnerie croulante; en même temps, le sieur Pierre Champagne
Au début de l'année 1821, la façade de Berthier apparaît donc à peu près telle qu'on la voit de nos jours. Quelques mois plus tard, il n'en est plus ainsi: Amable Gauthier et Alexis Millet lui ajoutent un portique en bois sculpté et sablé, hors d'uvre qui avait probablement l'aspect des portiques extérieurs du Cap-Santé et de Lotbinière; ce portique sera d'ailleurs remplacé en 1855 par un autre ouvrage du même genre, dû cette fois à l'industrie de Dominique Charron dit Ducharme; il ne restera en place qu'une vingtaine d'années.
Vers le milieu du XIXe siècle, il surgit à Berthier le même problème qu'en bien des paroisses canadiennes d'autrefois: l'église est devenue trop petite; il devient urgent soit de diviser la paroisse - solution désagréable, - soit d'agrandir l'église. En 1843, les fabriciens se rangent à ce dernier parti et confient l'entreprise à deux sculpteurs qui sont en même temps bâtisseurs, Amable Gauthier et Alexis Millet [Note 3. Amable Gauthier est né à Saint-Cuthbert en 1782; il est mort à Maskinongé en 1876. Alexis Millet est né à Yamachiche en 1793; il est mort en 1870.].
Le problème qu'ils ont à résoudre se pose de cette façon: abattre les murailles de la nef et, pendant qu'on soutient temporairement la charpente au moyen de béquilles, reporter les murs à l'arasement des tours et des croisillons du transept (c'est l'opération que Victor Bourgeau fera subir en 1849 à l'ancienne église de Varennes); les nouvelles murailles maçonnées et la couverture prolongée jusqu'aux nouveaux larmiers, on remplace les supports provisoires par des colonnes, on plafonne les bas-côtés, on fait les enduits et on procède aux raccords nécessaires. Construit-on en même temps les tribunes actuelles, nécessaires sans doute pour loger les fidèles, mais moins que gracieuses? On l'ignore, car les redditions de comptes n'en font pas mention.
Ce sont là les grands travaux qui affectent en son architecture l'église de Berthier; le reste n'est que restauration. Quand on examine le portail, les façades latérales ou l'abside de ce monument, on n'éprouve point l'impression d'unité qui se dégage de quelques-unes de nos églises d'autrefois; il est visible que son aspect lui vient de campagnes successives et, avant tout, utilitaires. Mais l'unité n'est pas la seule qualité d'un monument d'architecture. Il y a les proportions générales, la variété des éléments, la sincérité de l'ordonnance, la franchise des moyens techniques, le style; et à ces divers points de vue, Berthier occupe une place de choix parmi nos vieilles églises. Ajoutons que cette place, elle la doit à ses clochers, à l'élan de leur dessin, à la pureté de leur galbe, à leur construction rationnelle et simple; de tous nos clochers de l'époque 1800, ce sont peut-être les plus spirituellement élancés et les plus majestueux.
Sculpture sur bois
La disparition du premier livre de comptes nous priverait de tout renseignement sur le décor de la première église, si le minutier de Maître Pillard ne venait combler cette lacune. A la date du 28 février 1759, Pillard dépose en ses minutes un acte sous seing privé, daté du 5 du même mois et ainsi libellé:
ieves (bas-reliefs) convenables, et de deux statue [sic] St. pierre St. jean entre les colonnes coroné chacun par deux anges qui ne sont pas encore sur le plan, le tout livrable dans l'étée de l'années prochaine 1760 , promettant gratuitement un chandelier paschal par dessus le marchez - Faist a berquest chez M. Dostaller les jours et an susdit et donné en double du présent à Mondit Sieur Dostaller."
Si l'on s'en tient à la lettre de ce document, Gilles Bolvin [Note 4. Né à Avesnes (Flandre) vers 1705, mort aux Trois-Rivières en 1766. - Sur Gilles Bolvin, voir Technique, novembre 1952, p. 609-619, avec gravures.] s'engage à sculpter un retable à la romaine, des bas-reliefs, deux statues, deux anges et un chandelier pascal . L'expression retable à la romaine est sans doute un lapsus calami: le rédacteur veut dire un autel à la romaine, c'est-à-dire un maître-autel dont le tombeau est en forme de sarcophage bombé. Au reste, les entrées des comptes de l'année 1768, relatives à la dorure de tout l'ouvrage, portent en toutes lettres: tabernacle, cadre d'autel et chandelier. Et en examinant avec attention le maître-autel de Berthier, on y découvre sans peine - pour peu qu'on ait observé les tabernacles de Lachenaie et de Boucherville - de nombreux fragments qui accusent la manière de Bolvin; par exemple les admirables rinceaux des prédelles, le somptueux encadrement des niches, les deux reliquaires, les naïves statues représentant un Prêtre en surplis et une Sainte Femme au tombeau, le riche décor du tabernacle et l'ostensoir de la monstrance, enfin le tombeau d'autel en entier. Le reste n'est pas de Bolvin; car on sait par une note de l'abbé Kerbério, datée de 1768, que le sculpteur n'a pu terminer son entreprise pour une cause d'insolvabilité, et que la fabrique a perdu, de ce fait, la somme de deux mille livres.
Telle qu'est est, l'uvre de Bolvin possède des qualités décoratives de premier ordre. La sculpture est tour à tour large et soignée, onctueuse et vive; chacun des éléments est vigoureusement dessiné; certains détails, notamment dans le tombeau, plaisent à l'il par leur fantaisie. Les six chandeliers argentés qui complètaient cet ensemble sont aujourd'hui au Château Ramezay, à Montréal.
Pendant une trentaine d'années, les fabriciens ne commandent plus de sculpture; et pour cause: construction de l'église, érection d'un nouveau presbytère, acquisition de vases d'argent, famine et misère des années 1788 et 1789. Ce n'est qu'en 1797 qu'on songe au mobilier de l'église. La fabrique commande d'abord une chaire à prêcher et un cartouche. A quel artisan? Le rendant-compte néglige de le dire. L'année suivante, le nom d'un sculpteur paraît dans les comptes: celui de François Filiau dit Dubois, qui façonne les cadres des tableaux que Louis Dulongpré vient de peindre; et c'est Wolff qui pose la dorure sur ces ouvrages.
En l'année 1800, Louis Quévillon [Note 5. Né au Sault-au-Récollet en 1749, mort à Saint-Vincent-de-Paul en 1823.] entreprend la corniche du sanctuaire, qu'il termine l'année suivante; en 1802, il façonne un autel; en 1810, il s'engage à construire et à sculpter une chaire et un banc d'uvre, moyennant la somme totale de quatorze cents livres. Il ne convient pas de s'attarder sur ces ouvrages de menuiserie et de sculpture que nous ne connaissons que par de sèches mentions des comptes et qui ont tous disparu, comm on le verra tout à l'heure.
La luxuriante ornementation sculptée de l'église est l'uvre conjointe d'Amable Gauthier et d'Alexis Millet; commencée en 1821, elle était à peu près terminée quinze ans plus tard. Au début, les fabriciens entrevoient à peine l'ampleur de l'entreprise. On le constate à la lecture du premier contrat qu'ils signent avec les sculpteurs: il n'y est guère question que de la voûte et de la corniche ; la dépense doit s'élever à la somme de dix-neuf mille livres. Les sculpteurs sont tellement assidus à leur besogne et si habiles, ils s'appliquent à leur tâche avec tant d'intelligence et de zèle, que les paroissiens commencent à rêver à de vastes travaux qui feraient de leur église l'une des plus riches de la Province. Dans l'assemblée du 17 août 1823, ils acceptent en bonne et due forme les ouvrages de la voûte et de la corniche; puis ils se laissent tenter par les jolis projets de Gauthier et de Millet: un baptistaire dans le goût de celui de Boucherville, le tout pour la somme de vingt-six mille livres " On constate qu'après l'exécution de ces ouvrages, il ne devait rester à peu près rien des sculptures de Quévillon.
L'ensemble décoratif de Berthier - abstraction faite des imitations de marbre - est la plus belle uvre de Gauthier et Millet. L'ordonnance du sanctuaire ne manque pas d'une certaine grandeur, avec son étage de pilastres cannelés et bagués, ses bas-reliefs en rinceaux, son baldaquin monumental posé sur six colonnes, surtout sa belle voûte en étoile ponctuée d'arcatures et de fins médaillons. Ce qui fait la véritalbe richesse de cette sculpture purement ornementale, c'est son homogénéité, la constance de son échelle modulaire, sa perfection technique et ce que j'appellerais sa gentillesse. Tout est légitime dans la présentation de ces éléments fort connus sans doute, mais prestement assemblés et sculptés à fleur de surface; tout est dessiné dans un esprit décoratif très sûr, avec des maladresses charmantes et une exubérance plein de charme.
Tableaux et orfèvrerie
Pour achever de faire connaître cette église campagnarde sans prétention, il faudrait écrire quelques mots sur les peintures qui ornes les trumeaux, et sur les vases d'argent qui, par leurs formes et l'éclat de leur matière, rehaussent les cérémonies religieuses. Hélas! Tous les tableaux du sanctuaire ont été retouchés; et l'orfèvrerie, qui comprenait autrefois un grand nombre de pièces somptueuses, est réduite à quelques morceaux.
La Sainte Geneviève qui surmonte le maître-autel est le tableau le plus ancien de l'église; c'est une uvre de l'école française du milieu du XVIIIe siècle, qui s'apparente aux productions de Michel-Ange Challes. Il en reste l'ordonnance générale, la silhouette de la sainte, quelques têtes de moutons indiquées d'ailleurs avec beaucoup de souplesse, et les arbres qui meublent la partie droite de la composition. Le reste, surtout le ciel, a été repeint sans ménagement; l'auteur de ce forfait n'a même pas tenu compte du style de la composition.
Il faut en dire autant des quatre grandes toiles - des copies - que Louis Dulongpré [Note 6. Né à Saint-Denis (près Paris) en 1754, mort à Saint-Hyacinthe en 1843. - Bien qu'il ait peint quelques tableaux édifiants, Dulongpré est surtout connu comme portraitiste.] a peintes au cours de l'année 1797. S'il faut en juger par les tableaux assez bien conservés du sanctuaire de la Rivière-Ouelle, qui sont du même artiste, les toiles de Berthier étaient loin d'être des chefs-d'uvre. Mais pourquoi ne pas leur avoir conservé leur caractère de vieilles choses vénérables, qui périssent lentement? En les fardant, on leur a enlevé tout caractère, on en a fait des uvres nouvelles - et il n'est pas sûr que celles-ci vaillent celles-là. La plus intéressante de ces peintures est une Présentation au temple empruntée à l'école flamande; Roy-Audy a souvent traité le même sujet, et dans la même gamme de tons sourds.
Le trésor de Berthier-en-Haut, je le répète, est réduit de nos jours à quelques pièces; du moins sont-elles intactes. Il comprend une piscine de Paul Lambert dit Saint-Paul (vers 1735) [Note 7. Né à Arras vers 1695, mort à Québec en 1749.], un calice de Roland Paradis (vers 1745) [Note 8. Né à Paris en 1696, mort à Montréal en 1754.], un calice de Michel Arnoldi (vers 1795) [Note 9. Né à Montréal en 1763, mort aux Trois-Rivières en l'année 1807.] et une aiguière baptismale de l'époque 1830, non poinçonnée.
La piscine de Paul Lambert est un vase en argent de petite taille; il est dessiné simplement et exécuté avec soin; il rapelle certains morceaux de l'Hôtel-Dieu de Québec. Le calice de Roland Paradis, comme toutes les uvres connues de ce fils d'orfèvre parisien, est teinté d'archaïme; pas tant dans la ciselure même que dans le dessin des éléments - voyez le pied avec ses contre-courbes un peu raides. Tout autre est le calice de Michel Arnoldi, avec sa fausse-coupe ajourée, ses godrons indiqués au ciselet et le dessin volontaire de la coupe et du pied. Quant à l'aiguière baptismale, elle est probablement l'uvre de l'atelier de Salomon Marion: après sa mort survenue en 1830, l'atelier de cet excellent orfèvre a prolongé ses travaux jusque vers1834, mais sans utiliser le poinçon du maître.
*
* *
Mais qu'importe que les vases d'argent aient été en partie dispersés, que les peintures aient été défigurées. Il reste l'église, avec ses proportions agréables, son architecture simple, ses clochers magnifiques et son abside mollement arrondie; il reste le sanctuaire, avec la profusion de ses sculptures et la magnificence de sa voûte; et dans toutes choses, on trouve ce caractère paysan d'autrefois, fait de réflexion profonde, de sensibilité et de bonhomie.