
Textes mis en ligne le 7 mars 2003, par Marie-Andrée CHOQUET, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Sculpteur - Baillairgé, Thomas 1953/04/12
Bibliographie de Jacques Robert, n° 194
La Patrie, 12 avril 1953, p. 36-37.
UN BEAU RÉTABLE de Thomas BAILLAIRGÉ
RAPPELONS d'abord que le terme de retable - qu'on peut aussi orthographier rétable - désigne tout ouvrage d'architecture ou de sculpture qui orne le fond du sanctuaire d'une église, donc qui se trouve derrière l'autel - retro tabula. La forme du retable change évidemment selon qu'il est appliqué contre un chevet plat ou sur une abside arrondie. Prenons comme exemples deux églises voisines, Boucherville et Verchères; elles ont été construites à quinze ans d'intervalle (1801 et 1816) et d'après les mêmes devis: Boucherville a une abside en anse de panier, tandis que l'église de Verchères se termine à l'est par un chevet plat.
Le chevet plat a été mis à la mode en Nouvelle-France par les Récollets; d'où le nom d'églises à la récollette qu'on donnait autrefois aux églises qui étaient pourvues d'un chevet plat. Dès la fin du VIe siècle en Espagne et au début du siècle suivant en France, les églises à chevet plat sont ornées d'un retable à la récollette, c'est-à-dire un ouvrage de menuiserie et de sculpture qui affecte la forme d'un arc de triomphe à l'antique. Voyez les retables de l'Hôpital-général et de la chapelle des Ursulines, à Québec; voyez encore les retables de Verchères, du Sault-au-Récollet, de Saint-Rémy (Napierville), de Charlesbourg - pour n'en citer que quelques uns. Tous ces retables se ressemblent d'assez près, parce qu'ils ont en commun certains traits de leur ordonnance: verticalement, ils comportent trois travées inégales, que marquent des colonnes et des pilastres; horizontalement, ils comprennent trois étages: deux dans la colonnade et l'attique qui surmonte l'entablement. L'ordre d'architecture de la plupart de ces retables est le corinthien, rarement l'ionique.
Longtemps les retables à la récollette ont été composés de manière à s'inscrire dans un carré presque parfait. C'était le cas à la chapelle des Ursulines de Québec avant la réfection de 1902; c'était également le cas des retables du XVIIIe siècle, dont la gravure ou la photographie nous a conservé l'ordonnance. Mais au siècle suivant, probablement sous l'influence de l'église du Cap-Santé, on a tendance à construire des églises beaucoup plus hautes qu'auparavant; en même temps, on prend l'habitude de donner au sanctuaire moins de largeur qu'à la nef. Tels sont les caractères des églises de Saint-Roch de Québec - je veux parler de celle de 1812 -, de Lotbinière (1818) et de Charlesbourg (1828); et à mesure qu'on avance dans le siècle, ce mouvement en hauteur ne cesse de s'accentuer.
Le retable suit donc le mouvement ascensionnel de la voûte: il s'étire en hauteur de manière à couvrir toute la muraille du chevet. Ainsi l'ensemble décoratif acquiert-il une grandeur, un air de majesté que nos sculpteurs sur bois cherchent à mettre en valeur en augmentant quelque peu l'échelle de leurs ornements; ainsi la fonction décorative d'un retable de ce genre en devient-elle à la fois plus dense et plus souple.
C'est à l'église de Lotbinière que se trouve le plus parfait de nos retables à la récollette. Cette église, je le rappelle, a été érigée par Jean-Baptiste Hébert de 1818 à 1822, sur le modèle de l'église du Cap-Santé; à la recommandation du grand-vicaire Jérôme Demers, le sanctuaire se termine par un chevet plat.
En l'année 1824, le curé Daveluy fait appel à Thomas Baillairgé pour concevoir le décor du fond du sanctuaire; l'architecte-sculpteur accepte l'entreprise. Il connaît bien les proportions de l'église, puisqu'il en a examiné les plans à l'atelier paternel et qu'il s'en est entretenu maintes fois avec son ami Jérôme Demers. Aussitôt il trace le plan d'un retable à la récollette; et ce projet ne soulève aucune objection, puisque le chevet de l'église appelle un ouvrage de ce genre.
Le 1er novembre 1824, Thomas Baillairgé est à Lotbinière. Dans la sacristie l'attendent, sur l'heure de midi, les marguilliers et les notables de la paroisse, en tout cinquante-six personnes que l'abbé Daveluy a convoquées au son de la cloche; au milieu de la pièce exiguë, Maître Lachevrotière aiguise sa plume d'oie et s'apprête à coucher sur le papier le contrat du "Boisage et Sculpture du pignon Nord Est de l'Eglise de Lotbinière" j'ai sous les yeux copie de ces écritures; leur style et leur vocabulaire accusent l'intervention d'un homme de métier; et j'imagine qu'avant de prendre le bateau le 31 octobre, Thomais [sic] Baillairgé a vu l'abbé Jérôme Demers et qu'ensemble ils ont dressé la partie descriptive de ce contrat, qui est un devis en bonne et due forme.
Cette minute notariée est si importante qu'il convient d'en citer ici les prescriptions principales. Donc Thomas Baillairgé s'engage à "boiser et Sculpter en dedans le pignon Nord Est de l'Eglise , de cette manière sera posé un L'ambrysage d'assemblage à la hauteur du Carré de l'Eglise, un autre L'ambrysage uni à prendre du premier L'ambrysage à gagner la voûte, soubaysement d'assemblage à panneaux, trois pilastres cannelés, leurs bases sculptées, deux colonnes cannelées et leurs bases sculptées, leurs Chapiteaux, trois chapiteaux de Pilastres, environ trente-huit pieds d'entablement, corniche, frise riche, et architrave, deux grands trophées au-dessus de l'attique, fronton, attique au-dessus, amortissements ornés au-dessus, deux portes de Sacristie, Chambranles, Corniches & ornements &c, deux statues au-dessus du fronton, une gloire avec St-Esprit, anges & au-dessus, une grande Guirlande de fleurs autour de l'amortissement, deux petits anges et la croix en haut, deux grandes palmes sur le L'ambri uni, Six pièces de Sculpture dans l'attique, Géova (Jéhovah) dans le tympan, deux ornements sous les petits tableaux, quatre panneaux entre les pilastres ayant des ornements, huit ornements riches au soubaysement, quatre urnes au-dessus de l'attique "
En retour, les marguilliers de Lotbinière s'engagent à verser à l'architecte-sculpteur la somme de deux cent quatre-vingt-quinze louis, soit environ douze cents dollars - c'est-à-dire près de huit mille dollars de notre monnaie actuelle: ils s'engagent encore à "faire éloigner les portes du sanctuaire à une distance l'une de l'autre que ledit Architecte trouvera convenable", ils s'engagent enfin à fournir "audit Architecte un bâtiment ou voiture d'eau propre et Convenable pour transporter de Québec à Lotbinière en un ou deux voyages, au Choix dudit Entrepreneur, toutes les ouvrages qui pourront être nécessaires pour l'accomplissement du présent Marché".
Si l'on veut bien se reporter aux gravures qui illustrent cet article, on constatera que Thomas Baillairgé a rempli ses engagements à la lettre. On a même l'impression qu'il a ajouté des ornements à son dessin primitif, tant le retable est somptueux en regard de sa description littéraire. Quoi qu'il en soit, il a su mettre en uvre, et avec combien d'habileté et de goût, le style que son père avait rapporté de Paris en 1781: un Louis XVI pur et délié, ordonné avec une élégance souveraine. D'ailleurs tout lui facilite la tâche: les proportions élancées du chevet, la position de la corniche, l'éclairage abondant du sanctuaire, même, on l'a vu, l'autorisation de déplacer quelque peu les portes de la sascristie. Son arc de triomphe à l'antique peut donc se développer en hauteur et meubler avec plénitude tout le fond du sanctuaire. N'insistons pas sur la monumentalité de cet ouvrage. En dépit du médiocre tabernacle que David Ouellet y a construit en 1877, c'est un ensemble d'une véritable grandeur et d'une distinction extrême. Voyons-en les détails.
Les bas-reliefs des trumeaux, faits en forme de médaillons, représentent Saint Jean-Baptiste et Saint François-Xavier . Leur relief est à fleur de bois; leur modelé rappelle les magnifiques bas-reliefs de l'église de Saint-Joachim, avec plus de carrure et de simplicité. C'est dire leur puissance d'expression et leur caractère éminemment décoratif. Dans les travées latérales, ils jouent le rôle de surfaces de repos. De près, ils attirent par l'expression sereine des visages; l'aimable gaminerie de saint Jean-Baptiste et la gravité du saint Jésuite.
L'architecte-sculpteur a concentré l'intérêt de sa composition sur la partie centrale - le fronton -, dont il a soigné particulièrement l'ordonnance. Les deux personnages assis sur les rampants sont aisément reconnaissables à leurs attributs: une croix et une ancre - La Foi et l'Espérance . L'idée n'est pas neuve d'orner les rampants d'un fronton avec des figures assises qui se tournent le dos; on en trouve des exemples dans l'uvre de maints artistes, architectes, peintres et sculpteurs. Ici, les figures sont rigoureusemnt placées pour servir de liaison entre l'architecture du retable et l'élément décoratif qui en constitue le sommet. En les examinant, on se rappelle une disposition analogue dans un tableau bien connu de Dominique Ingres, l'Apothéose d'Homère . Dans cette composition - Thomas Baillairgé l'a probablement connue, mais après l'achèvement de son entreprise de Lotbinière -, les jeunes filles qui personnifient l'Illiade et l'Odyssée ont, par une coïncidence singulière, des traits communs avec les Vertus de Thomas Baillairgé; pas tant dans leur attitude que dans le drapé de leurs vêtements, l'expression de leur visage. Quand on les voit de la nef, on ne peut guère en apprécier que les qualités décoratives et le rôle de liaison dont je parlais tantôt; mais quand on a l'occasion de les approcher, l'effet est tout autre: les visages sont saisissants de vie et de noblesse; les poses sont d'une souplesse étonnante; les vêtements, comme il arrive fréquemment dans l'uvre des Baillairgé, rappellent le style d'un grand sculpteur français du XVIe siècle, Germain Pilon. Bref, nous sommes en présence de deux statues ornementales qui sont en même temps vivantes et expressives.
Ces qualités on les retrouve dans les figures de l'attique, c'est-à-dire à l'étage qui domine l'entablement. Ce sont les têtes ailées qui escortent le Saint Esprit dans une gloire. Ce sont encore les deux angelets en bois sculpté et doré, qui, là-haut, font cortège à la croix; celui de gauche gesticule comme un gentil gamin et semble s'apprêter à faire un boniment; celui de droite s'appuie sur le fronto [sic], joint les mains et, souriant commence sa prière.
Le reste du retable - trophées, cartouches, guirlandes de fleurs, palmes et vases - est de la sculpture purement ornementale. Elle est à la fois grasse et précise, fouillée d'une main ferme et experte, aussi habile que celle de Saint-Joachim, aussi bien ordonnée. De plus, elle est parfaitement adaptée à l'échelle du monument.
Dans notre sculpture religieuse du XIXe siècle, nombre de retables attirent davantage le regard que celui de Lotbinière. Le retable de Berthier-en-Haut, par Amable Gauthier, est sculpté comme une châsse; celui de Verchères (1818), par Louis Quévillon, est un ensemble conçu avec beaucoup de vigueur; celui de Saint-Augustin (Portneuf) est, au contraire, d'une grande gentillesse de formes; celui de Saint-Rémy, que Louis-Thomas Berlinguet a bâti vers 1845, est ou plutôt était imposant comme un retable espagnol; et en étudiant les uvres des disciples de Thomas Baillairgé, il est possible de trouver des ensembles décoratifs de belle venue - par exemple, le retable du Cap-Santé par Raphaël Giroux.
Cependant Lotbinière l'emporte par la grandeur de l'architecture, la distinction de chacun des éléments, la noblesse des statues et des bas-reliefs et la finesse exquise des détails. Après Saint-Joachim, c'est le chef-d'uvre de Thomas Baillairgé.
Bas de vignettes:
1- LOTBINIERE. - Retable du sanctuaire en bois sculpté, peint et orné de dorure. uvre de Thomas BAILLAIRGE, 1824-1826. - Tableaux par le Frère FRANÇOIS, récollet, vers 1730. - Maître-autel par David OUELLET, 1877. IOA
2- Détail du retable du sanctuaire: la Foi , statue en bois sculpté et doré. Thomas BAILLAIRGE, 1825. IOA
3- Détail du retable du sanctuaire: l'Espérance statue en bois sculpté et doré. Thomas BAILLAIRGE, 1825. IOA
4- Détail du retable de Lotbinière: angelet de l'attique, en bois sculpté et doré. Thomas BAILLAIRGE, 1825. IOA
5- Détail du retable de Lotbinière: bas-relief de saint Jean-Baptiste, en bois sculpté et doré. Thomas BAILLAIRGE, 1825. IOA