
Textes mis en ligne le 20 février 2003, par Josée RIOPEL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Photographie 1953.04
Bibliographie de Jacques Robert, n° 323
Technique, vol. 28, no. 4, avril 1953, p. 223-230
Les pionniers de la photographie au Canada
LA photographie, art d'agrément et art documentaire à la fois, compte environ un siècle d'existence. Si l'on adment que les premiers balbutiements de cet art sont les calques énigmatiques de Wedgwood, il convient alors de lui accorder cent cinquante ans d'âge, puisque les mystérieuses images de l'ingénieur anglais datent de l'année 1802. La photographie contemporaine du Premier Consul et de ses portraitistes, David et Gros, on n'y songe guère!
Quoi qu'il en soit de l'invention des calques, c'est en l'année 1822 que Nicéphone Niepce, qui avait l'ambition d'atteindre à l'immortalité avec son moteur à combustion interne, tire la première photographie à l'aide d'essence de lavande; son moteur à combustion n'a jamais pu tourner, mais son image latente est le point de départ de recherches innombrables et extrêmement fructueuses. Cependant, que d'efforts et que de ratages pour en tirer des procédés pratiques et des variantes lucratives!
En l'année 1835, l'Anglais Talbot réussit à mettre au point le procédé du négatif sur papier. Quatre ans après, le peintre Louis Daguerre, collaborateur de Niepce et fabricant de dioramas, invente la daguerréotypie, c'est-à-dire l'image latente dévoilée au moyen de vapeurs de mercure et fixée sur une plaque d'argent. En 1847, Niepce de Saint-Victor, neveu du précédent, imagine le cliché sur verre, qui permet l'impression illimitée des épreuves et l'agrandissement photographique. Et à intervalles quasi réguliers, les découvertes se succèdent en Europe occidentale et sont immédiatement exploitées par des opérateurs de plus en plus audacieux et habiles.
Le Second Empire marque le premier âge d'or de la photographie. Hippolyte Bayard, Henry Le Secq, Félix Tournachon dit Nadar - le grand Nadar, portraitiste de Balzac, de Baudelaire et d'eugène Delacroix, - Lazergues, l'Ecossais David-Octavius Hill et le Parisien Marville prennent des clichés d'une grande délicatesse de ton et, en peu d'années, portent la photographie à une singulière perfection. Brillante mais étrange époque que celle du Second Empire. La mode féminine se modèle sur les habitudes vestimentaires du temps de Marie-Antoinette, et les hommes se contentent de se vêtir en croque-morts. Et pourtant les grands photographes, tant par leur souci de la composition que par leur recherche constante du style, font des chefs-d'uvre avec cette pittoresque faune humaine.
L'un des plus ingénieux de ces pionniers de la caméra est Hippolyte Bayard, le malheureux concurrent de Daguerre; dessinateur habile, il sait tirer parti des objets les plus humbles; amoureux de sa ville, il sait croquer sur le vif les monuments et les sites de Paris. L'un de ses chefs-d'uvre représente Notre-Dame en l'état pitoyable où elle était en l'année 1847; point de flèche au transept, point de pinacles sur les contreforts; et partout des échafaudages de bois, des morceaux de moellons et des matériaux épars sur le chantier. Son émule, Marville, plante son trépied dans tous les coins de Paris; et les admirables clichés de cet illustre inconnu nous montrent la ville telle qu'elle était avant les bouleversements que lui a fait subir le baron Haussmann.
Mais laissons les savants et les praticiens de l'Europe occidentale perfectionner l'invention de Niepce, et voyons comment l'art photographique a pénétré au Canada et comment il s'est propagé dans les villes de l'est du pays.
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A vrai dire, notre premier daguerréotypiste est Gustave Joly de Lotbinière; à la date de 1839, il se balade en Grèce et dans le Proche-Orient, doù il rapporte de belles images qui ont été reproduites en lithographie; mais on ignore si ses plaques d'argent existent encore.
L'une des plus anciennes mentions qui concernent l'art photographique au Canada se trouve dans The Montreal Directory for 1842-1843; à la page 109 de ce guide, on lit cette entrée: On n'en sait pas plus long sur ce personnage.
En feuilletant les journaux et revues de cette époque, on trouve inévitablement d'autres mentions de ce genre; et sans doute le mot photographer et sa traduction française désignent-ils, non des photographes proprement dits, mais des daguerréotypistes. A l'égard de Magloire Desnoyers, nul doute possible. C'est le procédé du daguerréotype que le sieur Desnoyers pratique à Montréal, au numéro 130 de la rue Notre-Dame. Dans la réclame qu'il fait paraître dans la Minerve du même jour, le daguerréotypiste fait d'utiles suggestions à sa clientèle: Et cet avertissement n'est point superflu, car en ce temps-là on n'embaume point les cadavres, et la daguerréotypie est un procédé d'une extrême lenteur. Il fait merveille, le sieur Desnoyers. L'un de ses clients, débordant d'enthousiasme, écrit dans la Minerve du 13 avril 1848: Ce qui émerveille davantage le chroniqueur, ce n'est pas tant la ressemblance des visages que le cadre dans lequel chacun peut se faire daguerréotyper; et il ajoute: de la Canadienne bourgeoise..." Et le chroniqueur continue avec la même flamme, en chantant les louanges de l'ingénieux daguerréotypiste.
On connaît en ce moment trois ouvrages de Magloire Desnoyers. L'un représente Barthélémy Joliette, fondateur de la ville qui porte son nom; tiré en 1849, quelques mois avant le décès de Joliette, il a été lithographié à New-York l'année suivante. Le second est un daguerréotype du docteur Wolfred Nelson, le vainqueur de la bataille de Saint-Denis; exécuté en 1852, l'original est peut-être perdu; mais il en existe une excellente gravure au trait qui a été publiée dans l'Opinion publique, en 1873; il en existe encore une lithographie de fabrication américaine. Le troisième est un daguerréotype de Louis-Hippolyte Lafontaine, qui a également été lithographié à New-York en 1852.
Vers le même temps, la ville de Québec compte quelques daguerréotypistes d'une certaine renommée. Le Quebec Directory de 1848-1849 en signale deux: R.-S. Cok et John Martyn. Il aurait pu ajouter le nom de J.-W. Ellison, établi rue Saint-Jean, . Dans le Canadien du 15 décembre 1848, Ellison prévient Jusqu'ici, je n'ai pu retrouver aucune uvre d'Ellison - à moins d'assimiler ce daguerréotypiste au photographe du même nom qui, vers 1865, a pris quelques vues de Québec.
D'une ville à l'autre, la concurrence est vive; car les daguerréotypistes vont partout où il y a des visages à fixer sur la plaque d'argent. L'un des plus remuants est un certain Michon, qui a son port d'attache au numéro 142 de la rue Notre-Dame, à Montréal; dans le Quebec Directory de 1848-1849, il prétend qu'il est le seul Canadien à exercer son art dans la Province - en quoi il exagère manifestement; et il annonce en ces termes son arrivée prochaine à Québec: Il ajoute ce post-scriptum:
Voyons les réclames alléchantes de quelques autres daguerréotypistes de l'époque. Un certain John Buxton, établi à Montréal en 1853 annonce qu'il . A.-C. Partridge, qui a son atelier à l'hôtel Donegana, à Montréal, annonce à sa clientèle que . Daguerréotypiste `galement est Charles Dion qui a son atelier rue Notre-Dame; parfois il s'essaie à la photographie proprement dite. Un certain jour de l'année 1853, il fait voir à un journaliste de la Minerve ; et le journaliste désigne le sujet de cette image: [Note 1. C'est le site de l'Echauffourée Gavazzi, aquarelle de James DUNCAN, 1853. Il est possible que l'artiste ait utilisé la photographie de Charles Dion pour composer son aquarelle.] Trois ans plus tard, Charles Dion colorie à l'huile des agrandissements photographiques de portraits et de paysages, et institue des concours chez les amateurs montréalais.
Un autre daguerréotypiste, J.-M. Gauthier, annonce dans la Minerve du 15 mai 1856 qu'il a établi son atelier . Un certain A.-C.-A. Doane, après avoir travaillé pendant deux ans à Québec, monte son atelier au numéro 2 de la place d'Armes, à Montréal; puis il avertit ses clients ; il se présente comme photographe, mais en réalité on ne connaît de lui qu'un seul daguerréotype, qui représente lors Elgin. Quant à Martin et à Tabec, qui font paraître parfois des réclames dans la Minerve de 1855, ce sont probablement des daguerréotypiste attardés; au reste, on ne sait à peu près rien de leurs ouvrages.
L'invention de Louis Daguerre, si admirable soit-elle, est tout de même entachée d'un vice grave: elle ne permet point la reproduction ni l'agrandissement photographique; c'est une image fixée sur une surface opaque, qu'il faut d'ailleurs savoir regarder par moroitement. Chaque image obtenue avec ce procédé exige donc une prise de vue. Le jour où apparaît le cliché sur papier et, bien mieux, le cliché sur verre, la daguerréotypie est fatalement touchée; et le jour où la découverte de Niepce de Saint-Victor se généralise en Europe occidentale, les daguerréotypistes sont contraints d'adopter le procédé nouveau et de bazarder leur vieux matériel.
Au Canada, tout au moins dans la province de Québec, il semble que ce soit entre les années 1854 et 1857 que s'accomplit ce changement radical. En 1853, ou[sic] l'a vu tantôt, Charles Dion prend un cliché photographique d'un quartier de Montréal; vers l'année 1855, des gravures au trait publiées dans l'Illustrated London News paraissent être des transpositions de véritables clichés photographies[sic] [Note 2. Par exemple, l'illumination de la Banque de Montréal à l'occasion de la prise de Sébastopol (1855); cette gravure a certainement été faite d'après un cliché photographique.]; deux ans plus tard, la transformation est complète: la dagueréotypie a définitivement cédé le pas à la photographie.
Presque aussitôt apparaissent chez nous deux grands photographes, deux maîtres de la camera[sic]: à Québec, c'est Jules Benoît dit Livernois; à Montréal, c'est William Notman. Ils ont pour concurrents des maîtres moins connus mais non moins habiles: Valois et Mc Laughlin à Montréal, L.-P. Vallée et Smeaton à Québec, Pinsonnault aux Trois-Rivières, Sauvageau à Saint-Hyacinthe.
Jules Benoît dit Livernois, né en 1831, a fondé son établissement de photographie en l'année 1854; il habitait alors au quartier Saint-Roch, rue Saint-Vallier. A la manière des peintres paysagistes de l'époque, il profite de la belle saison pour prendre des clichés à travers le pays; à la fin de l'automne et pendant l'hiver, il tire des agrandissements des meilleurs clichés qu'il a eu l'occasion de prendre, et il fait ce qu'on appelle communément de la copie. En 1863, il fait un voyage en France, afin d'étudier sur place les derniers perfectionnements qu'ont inventés les spécialistes de la caméra. Il est mort à Québec le 11 octobre 1865. Vers l'année 1870, la maison qu'il a fondée prend le nom de Livernois et Bienvenue. Selon un chroniqueur, l'un des plus beaux clichés de Livernois était une vue de Québec prise de la Pointe-Lévy en 1860; l'original est probablement ruiné; mais il en existe une gravure au burin - elle a plus de trente pouces de longueur, - qui a été exécutée par Holcomb et Davis, et publiée à New-York le 25 août 1860 dans Frank Illustrated, à l'occasion de la visite du prince de Galles - le futur Edouard VII.
Né à Paisley, en Ecosse, le 8 mars 1826, William Notman s'est initié à la daguerréotypie dans la ville de Glasgow. En 1856, il s'établit à Montréal. Excellent portraitiste, paysagiste plein de ressources, homme de goût et surtout homme d'affaires averti, il ne tarde pas à s'assurer une clientèle de choix, même à faire fortune. Curieux de tout, il passe de longs mois à voyager dans tout le pays, même au delà[sic] des Rocheuses, et à photographier les paysages, les sites et les monuments qui lui plaisent; il s'enhardit à composer, dans son atelier de la rue Bleury, des sènes[sic] d'hiver et des anecdotes sportives - telles les dix scènes du Chasseur de caribous, qui ont eu beaucoup de vogue en 1865 et qu'une revue photographique de Philadelphie a louées sans réserve l'année suivante; il s'exerce même au photo-montage, c'est-à-dire à la superposition d'impressions photographiques, comme on peut le constater dans des compositions comme la Patinoire. Enfin, il publie de gros ouvrages qu'il illustre de tirages photographiques originaux: Notman's Photographic Selections et Portraits of British American. Il est mort à Montréal le 19 novembre 1891. Si l'on veut se rendre compte de sa débordante activité, on n'a qu'à parcourir les pages de l'Opinion publique ou celles de Canadian Illustrated News; la plupart des portraits qui s'y trouvent ont été gravés d'après des photographies de Notman; il en est ainsi d'ailleurs des paysages qui illustrent ces deux revues, et Georges Desbarats en a soigné tout particulièrement l'impression.
De l'existence de S. Mc Laughlin, on sait fort peu de chose, sauf qu'à l'instar de presque tous les premiers photographes, il a commencé par être dessinateur et aquarelliste. C'est également le cas d'une[sic] jeune québecois du nom de Charles Smeaton; né vers 1840, il se livre d'abord, à l'occasion de la visite du prince de Galles, à la peinture de transparents; puis il lui vient l'idée de photographier et de colorier à l'huile des tableaux de maîtres et des pièces de sculpture; attaché à la mission de l'archéologue anglais Parker, il s'en va photographier au magnésium les catacombes romaines; il est mort dans la ville des pages[sic] le 26 mars 1868. Joseph Dynes, né en 1825 et mort à Burlington (Ontario) en 1897, est encore un peintre qui s'est livré à la photographie; l'un de ses meilleurs clichés représente le Bellérophon croisant devant Lévis (Canadian Illustrated News, 26 septembre 1874); ajoutons que Dynes n'a jamais abandonné la peinture et qu'il existe une trentaine de ses tableaux d'église et de ses portraits peints.
Avant d'être l'un des plus consciencieux photographes québecois de son temps, L.-P. Vallée manie le crayon avec une certaine maîtrise; et cet apprentissage lui permet de composer ses photographies avec autant de rigueur qu'un tableau. Le cas d'Alfred Boisseau est typique: ancien élève à l'Ecole des Beaux-Arts de Paris, il quitte la France en 1848 et va s'établir à New-York; spécialisé dans le portrait, il met en uvre tous les procédés: la daguerréotypie, l'ambrotypie, le procédé dit du photogramme; à l'automne 1863, il est à Montréal, 250 rue Notre-Dame; il se dit par la voie des journaux . Il a laissé des ouvrages et dans la peinture et dans la photographie. Le portrait de Joseph Guibord, peint vers 1868, est un ouvrage de style; le portrait de Mgr de Charbonnel, évêque de Toronto, qu'il a dessiné pui photographié, est un bel exemple de ce que pouvait faire ce virtuose du crayon et de la caméra.
Combien d'autres noms ne faudrait-il pas citer parmi les pionniers de la photographie canadienne! Par exemple, Napoléon Sarony, Québecois établi à New-York; Alexander Henderson, qui a pris de si charmants clichés de nos vieilles églises et de nos habitations d'autrefois; Trinquart, portraitiste ingénieux et savant; E.-J. Gariépy, paysagiste d'un goût très sûr; Pinsonnault, qui s'intéressait particulièrement à notre architecture religieuse; la compagnie Leggo, qui a été la première entreprise commerciale de photographie et de gravure de l'est du Canada...
Mais je ne fais pas ici l'histoire de la photographie canadienne. J'attire seulement l'attention des amateurs sur les pionniers de cet art au Canada. Ce que je voudrais marquer au terme de cette chronique, c'est l'extrême finesse des clichés de nos premiers photographes; c'est l'aisance, même l'élégance de leur composition; c'est la magnificence de l'ensemble et c'est, en même temps, le savoureux réalisme de chaque détail. On sent qu'avant toute prise de vue, le praticien de l'âge héroïque réfléchit devant la nature, pèse ses chances de succès, hésite devant toute facilité et ne découvre l'objectif qu'après avoir mis toutes les chances de son côté. Il n'entre point dans son esprit de se hâter; au contraire, il sait qu'on ne fait rien sans le temps - surtout dans cet art qui est basé sur la vertigineuse vitesse des photons. Que dirait-il des innombrales instantanés de notre époque? Que dirait-il de la sensibilité de nos émulsions modernes? Sans doute serait-il éberlué, et pour cause. Mais il se consolerait peut-être en mettant sous nos yeux ces clichés de l'époque 1860, qui sont le fruit de quelques minutes d'exposition et qui, ma foi, sont aussi fins que les clichés modernes les mieux réussis.
Bas de vignettes:
Fig. 1. - Portrait du photographe parisien Hippolyte BAYARD, dit l'Homme au tonneau, par lui-même, 1839. IOA
Fig. 2. - Vue de Québec: le faubourg et l'église Saint-Jean-Baptiste en 1858, d'après un cliché de S. MC LAUGHLIN; à l'arrière-plan, l'église et le quartier Saint-Roch. IOA
Fig. 3. - Portrait de l'orfèvre québecois Pierre Lespérance (Québec, 1819 - Québec, 1882), par Jules LIVERNOIS, 1864. IOA
Fig. 4. - Scène de campement dans la forêt, par le photographe montréalais William NOTMAN, 1866. IOA
Fig. 5. - Vue de Québec: la place d'Armes et les maisons de la rue Saint-Louis avant la construction du château Frontenac, d'après un cliché de L.-P. VALLEE, vers 1870. IOA