
Textes mis en ligne le 7 mars 2003, par Marie-Andrée CHOQUET, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Sculpteur - Baillairgé, Thomas 1953/07/12
Bibliographie de Jacques Robert, n° 195
La Patrie, 12 juillet 1953, p. 28-29.
CHAIRE et BANC D'UVRE
DANS nos églises d'autrefois, deux meubles se faisaient équilibre, deux meubles complémentaires que nos sculpteurs sur bois se sont plu à dessiner de leur mieux et à fleurir de leurs ornements les plus riches et les plus élégants. Il s'agit de la chaire et du banc d'uvre. Selon une coutume qui remonte aux temps reculés du Moyen Age, la chaire se trouvait du côté de l'Evangile; le banc d'uvre, du côté de l'Epitre. Sauf dans certaines cathédrales où la chaire était à droite.
La Nouvelle-France du XVIIe siècle a possédé des chaires et des bancs d'uvre, puisqu'on en trouve le paiement dans les livres de comptes; mais il ne reste plus aucun meuble de ce genre qui soit antérieur à la fin du XVIIIe siècle. Tout a disparu. Même les somptueux meubles que le Père Augustin Quintal avait dessinés en 1734 pour son église des Trois-Rivières et que Gilles Boivin avait exécutés avec tant de verve; ils ont péri dans le sinistre du 22 juin 1908; les photographies que Pinsonnault en avait faites avivent nos regrets. Il ne reste également que des photographies des chaires et des bancs d'uvre de la dynastie des Levasseur et de celle des Baillairgé; photographies tout de même précieuses, car sans elles nous n'aurions qu'une idée médiocre de l'évolution de ces meubles d'église. C'est ainsi qu'à l'aide des clichés de Jules Benoît dit Livernois, nous connaissons parfaitement la chaire que François Baillairgé a construite en l'année 1784 pour la cathédrale de Québec, et le banc d'uvre qu'il a sculpté en 1799 pour la même église, à la demande du marguillier en charge, l'orfèvre François Ranvoyzé. La chaire, avec sa cuve et sa rampe renflées à la romaine, avec son abat-voix surmonté d'un baldaquin, était un meuble d'un caractère imposant - le premier de style Louis XVI qui ornât une église canadienne. Le banc d'uvre était encore plus imposant; même il était quelque peu solennel avec sa banquette en noyer noir, son retable historié et son baldaquin qui s'avançait dans le vide et qui portait une ravissante Assomption en bois doré.
C'est le style des meubles de la cathédrale de Québec que nos sculpteurs ont interprété pendant les trois quarts du XIXe siècle; ils en ont simplifié le dessin et ils y ont ajouté des motifs Louis XVI d'exécution facile. Et parmi nos artisans du début du siècle dernier, c'est le propre fils de François Baillairgé, Thomas, qui prend la relève de son père et donne pour ainsi dire le ton à ses nombreux apprentis et disciples.
Ainsi fait-il à l'église de Lotbinière en l'année 1832. A la suite d'un échange de vues qu'il a avec l'abbé Edouard Faucher, curé du lieu, Thomas Baillairgé comparaît le 14 mars devant Maître Antoine-A. Parent, notaire à Québec, et s'engage à bâtir une chaire et un banc d'uvre suivant les dessins qu'il a lui-même tracés. Le notaire, dans sa minute, néglige de décrire les deux meubles, puisque les plans du sculpteur sont suffisamment détaillés. Mais il ajoute des précisions intéressantes. Par exemple, la partie inférieure du banc d'uvre, c'est-à-dire la banquette et sa boiserie, "sera en bois de noyer, dont les traverses et montants seront en noyer noir, et les panneaux, en noyer tendre "; et encore: "ledit Entrepreneur aura droit de changer les susdits Plans quant au détail, ce qu'il jugera plus Convenable, sans néanmoins pouvoir diminuer lesdits Ouvrages et pourvu que lesdits changements soient approuvés par Messire Demers, Vicaire général, sans pouvoir par ledit Entrepreneur demander un plus haut prix que celui ci dessus mentionné "; et enfin: "ledit Entrepreneur livrera lesdits Ouvrages à bord du bateau à ses frais et ladite fabrique fera transporter à ses frais lesdits Ouvrages Jusque dans l'Eglise et par ledit Entrepreneur fournissant un homme pour veiller à la Conservation desdits Ouvrages pendant le Voyage." La fabrique de Lotbinière s'engage à payer au sculpteur la somme de cent cinquante Louis, - six cents dollars - soit près de six mille dollars de notre monnaie.
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Mis en place en l'année 1833, le banc d'uvre est un ouvrage d'ordre ionique, couronné par un fronton arrondi qui s'avance dans le vide à la manière d'un baldaquin. Le tympan affecte la forme d'une coquille; le trumeau est fourni d'un grand médaillon qu'abritent deux lourdes guirlandes de feuilles de vigne et de grappes; au-dessous, un stylobate porte des brûle-parfum. Le banc des marguilliers, construit en bois de noyer suivant la clause que je viens de citer, est fait à la romaine suivant l'expression de l'époque.
Dans l'ordonnance de ce meuble, Thomas Baillairgé se conforme à la tradition paternelle. A son tour, le sculpteur de Lotbinière fera école; et son disciple François Fournier construira vers 1840 l'imposant banc d'uvre de l'église de Lauzon.
Dans le banc d'uvre de Lotbinière, les angelets du retable apportent le sourire de l'enfance: ils tiennent un médaillon portant le monogramme de Marie, sommé d'étoiles. Comme dans toute l'uvre de ce célibataire endurci qu'était notre sculpteur, ces enfants ailés sont charmants de grâce et de gentillesse; ils rappellent les angelets que Thomas Baillairgé a sculptés à Lotbinière même vers l'année 1825, au plus haut du retable.
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Contrairement au banc d'uvre, la chaire est un petit monument fleuri à souhait. Elle est d'ordre ionique, comme son vis-à-vis. Mais l'artiste y a multiplié les éléments les plus gracieux et les plus tendres - comme s'il avait voulu la rendre digne de ces abbés de cour du milieu du XVIIIe siècle, qui, vêtus avec une élégance raffinée, prononçaient des vérités fort aimables [dans un] si joli langage.
Quelle impression a ressentie l'énorme abbé Faucher, la première fois qu'il est monté dans cette chaire apparemment fragile, toute sculptée comme une châsse? Et qu'a-t-il pensé de ces ornements tout menus, qu'il aurait pu pulvériser dans ses mains puissantes? Il n'en a rien dit qui soit parvenu jusqu'à nous et c'est dommage.
Un seul morceau de cette chaire était à la taille de ce géant qui a gouverné Lotbinière pendant trente-quatre ans: c'est le Moïse du panneau de la cuve. C'est un solide vieillard cornu et barbu; d'un bras musclé, il insiste impérieusement sur les prescriptions de la loi divine qu'il vient de recevoir sur le Sinaï; et dans un geste familier aux orateurs corpulents, il penche sa grosse tête ronde et semble foudroyer l'auditoire de son regard irrité. Je ne veux pas dire que le sculpteur ait voulu portraiturer le bon géant qu'était l'abbé Faucher; je marque seulement la ressemblance.
C'est encore une fois le seul élément de ce meuble qui possède la qualité de force. Le reste est plein de sourire et de charme. Telle la tête ailée qui sourit au-dessus de Moïse; telles les têtes d'anges qui surgissent des nuages, au-dessus de la colombe dorée; tels les ajours de la galerie et de la balustrade, les festons de fleurs et les consoles d'angle. Le style Louis XVI n'a rien produit de plus charmant ni de plus fin.
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La chaire et le banc d'uvre de Lotbinière ont fait école, tout au moins dans l'est de la Province. Sauf la saillie du baldaquin, qui ne se retrouve qu'au banc d'uvre de l'église de Lauzon, tous les autres caractères du banc d'uvre de Thomas Baillairgé marquent les ouvrages analogues de la plupart de ses disciples - tels André Paquet, Louis-Xavier Leprohon, Léandre Parent, Raphaël Giroux, Urbain Delisle, Adolphe Dion, Ferdinand Villeneuve et quelques autres. En d'autres termes, le banc d'uvre de l'Ecole québécoise restera à peu près le même aussi longtemps que prévaudra la tradition de Thomas Baillairgé; et l'on peut dire que cette tradition se prolonge jusqu'aux dernières années du XIXe siècle, puisque Ferdinand Villeneuve sculpte en 1894, à l'église de Saint-Elzéar (Beauce), un banc d'uvre de style Louis XVI que son maître lointain aurait pu signer.
Même constatation à l'égard de la chaire. Le disciple préféré de Thomas Baillairgé, André Paquet, trouve si parfaite la chaire de Lotbinière qu'il en adopte le plan général, les ornements, les détails formels et surtout l'esprit Louis XVI; seuls changent les sujets des médaillons et des bas-reliefs en bois doré. Les autres disciples du maître s'écartent assez peu de la formule de Lotbinière; ils y apportent des variantes habituellement heureuses. Louis-Xavier Leprohon à Saint-François de l'île d'Orléans (1842), Léandre Paquet [sic] à Saint-Jean-Chrysostome (vers 1855), Raphël Giroux au Cap-Santé (1859), Alfred Giroux à Gentilly (vers 1870), Urbain Delisle à Saint-Frédéric de Beauce (vers 1870), Adolphe Dion à Saint-Bernard de Dorchester (1872), tous ces disciples de Thomas Baillairgé modulent sur un thème fécond, en font ressortir les qualités décoratives et en prolongent l'esprit jusqu'à l'aurore de l'ère moderne. Bienfaisants résultats de la corporation ouverte d'autrefois et de ses plus solides soutiens, l'apprentissage et le compagnonnage. En ce temps de vie lente et réfléchie, l'apprentissage et le compagnonnage n'étaient pas seulement le seul moyen de connaître à fond un art ou un métier; ils assuraient aussi la permanence d'un esprit esthétique et l'évolution normale des formes.
Le jour où nos artisans ont abandonné l'apprentissage de leur art respectif, notre artisanat était condamné. Et tout était à recommencer.
Bas de vignettes:
1. Banc d'uvre de l'église de Lotbinière, en bois sculpté, peint et orné de filets de dorure. uvre de Thomas BAILLAIRGE, 1832 IOA
2. Détail du banc d'uvre de Lotbinière par Thomas BAILLAIRGE: médaillon du retable. IOA
3. Chaire de l'église de Lotbinière, en bois sculpté, peint et orné de filets de dorure. uvre de Thomas BAILLAIRGE, 1832. IOA
4. Détail de la chaire de Lotbinière par Thomas BAILLAIRGE; médaillon de la cuve représentant Moïse tenant les tables de la Loi. IOA