Gérard Morisset (1898-1970)

1953.08.30  : Sculpteur - Émond, Pierre

 Textes mis en ligne le 26 février 2003, par Pascale TREMBLAY, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Sculpteur - Émond, Pierre 1953.08.30

Bibliographie de Jacques Robert, n° 196

La Patrie, 30 août 1953, p. 28-29.

Le Sculpteur PIERRE ÉMOND (1738-1808)

DANS les livres de comptes de quelques paroisses de la région québecoise, on lit parfois, dans les dernières années du XVIIIe siècle, le nom du "menuisier Aymond"; quelquefois, on l'appelle "Edmond", ou encore "Maître Aydemond". Il s'agit de Pierre Emond, l'homme à tout faire du Séminaire de Québec. Il est menuisier de son état; mais à l'occasion il est sculpteur, comme son ami Jean Baillairgé. C'est son œuvre de sculpteur que je voudrais faire connaître en peu de mots.

On ne sait presque rien de son ascendance, et pour cause. Son acte de naissance conservé à l'état civil de Notre-Dame de Québec, est ainsi libellé: "Le Vingt quatre Auril Mil Sept Cens trente huit a Eté baptisé Pierre né d'aujourdhuy de père et mère non mariés Ensemble Le parrain a Eté Pierre Grand Jean Et la maraine Anne Labbé Laquelle a déclaré ne Scauoir Signer…" On n'en sait pas davantage de ses premières années sinon qu'il a été élevé dans une famille Émond, d'où son patronyme. Je n'ai pu retrouver son brevet d'apprentissage, mais je ne serais pas étonné qu'il ait été l'apprenti de Jean Baillairgé.

Le 18 juillet 1761, il loue pour trois ans et trois mois, une "Maison de pierre à un Etage scize près les remparts et près l'Enclos de Mrs. Les prêtres du Séminaire". L'année suivante, il prend femme; transcrivons son acte de mariage à cause de son importance: "Le Six Septembre mil Sept Cens Soixante deux Sur la dispense de deux bans accordée par Mr. Briand chanoine et vicaire général du diocèse, et après la publication d'un ban de Mariage faite au prône de la Messe paroissiale le Dimanche précédent entre Pierre dit Emont, Menuisier en cette ville, d'une part; et Françoise Navarre de cette ville, fille de feu Jean Navarre et de Marie-Anne Roy d'autre part; ne s'étant découvert aucun empeschement audit Mariage, nous vicaire de Québec soussigné avons reçu leur mutuel consentement, et leur avons donné la bénédiction nuptiale Suivant la forme prescrite par notre Mère la Ste. Eglise; et ce en présence de Jean Baillargé, jean baptiste Metivier, de Joseph Mailly ami de l'époux; de Louis Navarre Sont frère, de jean Louis dufréné son beau-frère, jean denis Sontbeaufrere, d'eslizabeth Navarre et de marisisille (Marie-Cecile) [sic] Sa sœur, de pierre etmond de michel et antoine etmont amis de l'époux et plusieurs autres Témoins dont les unts ont Signé ainsique l'époux et les autres ont declaré ne Scavoir écrire ansique l'épouse lecture faite." L'officiant est l'abbé Gravé.

Dans l'acte qu'on vient de lire, Michel et Antoine Emond sont désignés comme "amis de l'époux". Et cette désignation est pour le moins étrange quand on sait que la veille le notaire Saillant écrit dans le préambule du contrat de mariage de notre sculpteur: "…lesquelles parties en la présence et de l'agrément de leurs parents et amis, savoir de la part du futur époux, du Sr. Michel Hemond, du Sr. antoine Hemond, ses frères..." Jusqu'ici on constate donc des éléments d'incertitude dans l'ascendance de notre sculpteur. Or à la date du 18 octobre 1772, Pierre Emond et sa femme tiennent sur les fonts baptismaux de Notre-Dame un fils de Martial Bardy et de Catherine Côté, sa femme; et, contre les us et coutumes de tous les temps, le nom du parrain est suivi de cette mention précise: "fils de Pierre Emond et de Marie Madeleine Mignot" - comme si l'on voulait consigner pour la première fois par écrit un fait qu'il importe de faire connaître, même tardivement. Mais cette précision rétrospective ne résout aucunement le problème, puisque dans la famille de Pierre Emond et de Marie-Marguerite Mignot, il y a déjà un enfant prénommé Pierre, baptisé à la Rivière-Ouelle le 25 mai 1720, marié à Québec le 30 octobre 1747 à Marie-Louise Lefebvre et inhumé à Québec le 26 avril 1783. [Note 1. Dans son Dictionnaire généalogique, Tanguay consacre deux notices à la famille Emond-Mignot; elles se complètent bien imparfaitement. Le mariage Émond-Mignot eut lieu à la Rivière-Ouelle le 5 février 1714; parmi les enfants du couple, on retrouve dans Tanguay les trois noms cités à l'acte de mariage de notre sculpteur: Pierre né en 1720, Antoine en 1735 et Michel, dont la date de naissance est en blanc.]

Au reste, il est improbable que Marie-Madeleine Mignot, née en 1690, ait donné naissance à notre sculpteur le 24 avril 1738; et s'il existe une relation quelconque entre le bambin né et le couple Emond-Mignot, j'imagine que c'est avec le père...

Pierre Émond, qui habite à deux pas du Séminaire, en devient vite l'homme de confiance. Les archives de cette institution conservent un grand nombre de factures que Pierre Émond a rédigées dans une langue fantaisiste. Qu'on en juge: "Piellé (payé) à Romains pour àvoire pinturé la Carriole et le brancare de la Callèche, 18#." Ou encore: "Lessurdie (Le susdit) jour jéjetés (j'ai acheté) Les deu nape dautelle pour la Canardiere et Lafranche (la frange) pour le tous, 11#." Ou bien cet item pittoresque: "Pour le bourlest de la chaise de quemeaudité (commodité)… 1#10." J'en passe, et des meilleures.

Pendant les quelques mois que dure la drôle de guerre de l'Indépendance américaine, notre sculpteur est caporal dans l'unique compagnie d'artillerie que compte la milice québecoise; au printemps de 1776, il est licencié et regagne aussitôt son atelier. La chaude alerte du 31 décembre 1775 est probablement le grand fait de son existence. Le reste de sa vie s'écoule sans incident, entre sa femme Françoise - car il n'a pas d'enfant - et son atelier. Parfois on lit sa haute signature au bas d'actes de l'état civil de Notre-Dame ou à la fin de minutes notariées où il est question de vente de terrains, d'acquisition d'immeubles ou d'échange de propriétés. A force de travail méthodique et persévérant, il parvient à l'aisance et se taille une solide réputation d'artisan consciencieux. Et à sa mort, survenue, le 3 octobre 1808, le Courrier de Québec le signale à l'attention de ses lecteurs comme "ancien et respectable citoyen de cette ville."

À l'instar de son maître Jean Baillairgé, Pierre Emond s'occupe de tous les métiers du bois: il est à la fois charpentier, menuisier, ébéniste et sculpteur. En 1768, les fabriciens de Notre-Dame songent à lui confier la reconstruction de la charpente de la cathédrale, détruite pendant le siège de 1759; peut-être le jugent-ils trop inexpérimenté pour mener à bien cette entreprise, car ils l'attribuent à Jean Baillairgé. Mais au cours des années suivantes, Emond recueille une part des commandes de Notre-Dame. C'est ainsi qu'il élève en 1789 le retable de la chapelle Sainte-Anne et, en 1793, le retable de la chapelle de la Sainte-Famille; en 1803, il construit, avec l'aide de son beau-frère Dufresnay, la tribune de cette dernière chapelle. Tous ces ouvrages ont disparu, les uns au cours du XIXe siècle, les autres dans l'incendie de 1922.

Nombreux sont les ouvrages d'ébénisterie de Pierre Emond. On en trouve des témoignages dans les comptes des paroisses de la région de Québec. Par exemple dans les comptes de Saint-François (île d'Orléans): "(1778) payé au Sr. pierre émond menuisier suivant son reçu pour le buffet à mettre les ornements servant de table à la sacristie lui fournissant tout cy 112#; (1779) payé par Sr. Emond menuisier pour un placage d'armoire & garniture, cy 57#." Et dans l'Inventaire des biens de l'église, dressé en 1789, je lis ces deux mentions: "Trois buffets très propres façon d'edmonts (Pierre Emond) pr. loger les ornements chaqu'une du prix de 112#; une crédence faite par le même ouvrier."

Des entrées de ce genre, faite sous forme de facture ou de mémoire, il y en a des douzaines dans les archives du Séminaire; elles se rapportent à des travaux de menuiserie ou de réparation faits aux différentes propriétés du Séminaire, ou à des entreprises que lui commande l'évêque de Québec qui habite alors au Séminaire. La publication de ces mémoires serait amusante, à cause de l'orthographe fantaisiste de leur auteur; je me contente de transcrire l'une de ces factures, acquittée le 18 septembre 1781:

Mémoire des ouvrage et fourniture que mois pierre Emond jes faist et fournie pour Monseigneur Sçavoire

pour toute Louvrage des Stalle et Lambrie quilavest Etés faist pour la Chapelle du Séminaire tel quillest présentement, vallant 300# hiconpris La fourniture du bois, réduis amotié parce à cause quil n'a pas servie sidevant...........................................................................................................................150#

de plus pour 12 grains quille se manquent sur les portugaise du dernié paiement..........................................................................................................................2# 4

piellé (payé) à flamant pour 52 pierre deautelle..........................................125# 18

Le 26 aoust un pied destaux pour lanfan jesus.............................................7#

pour les 2 gont et les 2 pitons...............................................................................1# 4

le tous se monte à........................................................................................................286# 16

Presque tous les ouvrages de menuiserie de Pierre Emond ont disparu au cours des réfections du Séminaire au XIXe siècle. Il n'en reste qu'un seul, la chapelle de monseigneur Briand. Après avoir donné sa démission en 1784, "monseigneur l'Ancien" exprime le désir de se retirer au Séminaire; les autorités mettent à sa disposition les deux pièces que Mgr de Laval a habitées à la fin de sa vie. Le prélat s'y fait aménager une chambre qui lui sert en même temps de cabinet de travail, et il transforme l'autre pièce en chapelle. Commencés pendant l'hiver de 1784, les travaux sont achevés à la fin de l'année suivante. Ces ouvrages comprennent de la menuiserie - pannelage, portes et fenêtres, - et de la sculpture - tabernacle et corniche. L'ensemble est fait d'un beau bois de pin satiné; laissé au naturel, il a acquis avec le temps un ton de beige chaud, fort agréable.

Le pannelage du retable est d'une technique savante et d'une grande finesse de mouluration: les reliefs, peu saillants, sont proportionnés aux dimensions de la chapelle. Seul le retable importe ici; et dans le retable, le tabernacle. A vrai dire, c'est une sorte de portique de style corinthien qui se détache, en quelques pouces de saillie, du retable pannelé. Entre les colonnes, le sculpteur a encadré une gravure ancienne d'après Rubens de deux fortes branches d'olivier, qui symbolisent l'un des prénoms de l'évêque, Olivier; elles sont rythmées avec un sens étonnant des vides et des pleins; le feuillage est à demi stylisé, ainsi que les olives; et la légère transposition de ces éléments accuse un art paysan parvenu à une certaine souplesse. L'ensemble a grand air avec son ordonnance limpide et l'élégance de ses motifs Louis XVI.

Le retable de la chapelle de Mgr Briand n'est pas la première entreprise de sculpture de Pierre Emond. En 1782, on lit dans le premier livre de compte de Saint-Joachim (Montmorency), cet item: "Payé à Emond et au forgeron pour l'autel et Bal, 1165#." L'année suivante, la fabrique verse aux religieuses de l'Hôpital-général la somme de six cents livres, probablement pour payer la dorure de ce [sic] autel. Cet ouvrage existe encore: c'est le petit autel de gauche, placé sous le patronage de saint Jean-Baptiste; il comprend deux prédelles ornées d'entrelacs, un fond de paneeaux [sic] sur lesquels se détachent des pots à fleurs; sur le tombeau, le sculpteur a représenté les symboles de l'action terrestre du Précurseur: les vases et ustensiles qui servent à l'administration du baptême. Rien de plus naïf que ce grand bas-relief inscrit dans une cartouche à coquille et attaché par des rubans à la table du tombeau: au centre un guéridon, vu en perspective, porte une large piscine godronnée, deux ampoules aux saintes huiles, une aiguière baptismale imitée des aiguières d'étain de l'époque et une minuscule salière; au-dessus, le triangle divin brille dans une gloire voilée de nuages floconneux.

Bien des années après, en 1804, notre sculpteur façonne deux petits tabernacles et deux tombeaux pour l'église de Saint-Laurent (île d'Orléans); ils ont été remplacés vers 1887 par David Ouellet qui leur a substitué des meubles de sa façon, c'est-à-dire médiocres. J'ignore ce que sont devenus les ouvrages de Pierre Emond.

C'est à l'église de Saint-Pierre (île d'Orléans) qu'on retrouve un autre ensemble sculpté de notre artisan. Le 25 janvier 1795, les marguilliers se proposent de "faire faire et argenter ou dorer un tabernacle, six grands chandeliers avec le Christ, un autel en tombeau, un cadre pour le tableau ou patron, une niche vitrée pour l'Enfant Jésus; tous d'une voix unanime sont convenus que la dépense étoit nécessaire et qu'il falloit incessamment faire commencer l'ouvrage et qu'ils s'en rapportoient à la prudence de Mr le curé et des marguilliers en œuvre". Ces décisions se réalisent de point en point au cours des années 1795-1800.

Pierre Emond façonne donc en 1795 le grand tabernacle et son tombeau bombé; la niche de l'Enfant Jésus; le porte-missel en noyer tendre; le cadre du "tableau du patron", c'est-à-dire de la peinture à l'huile représentant le Repentir de saint Pierre que l'artiste alsacien Louis-Chrétien de Heer a brossée en 1788 à la demande de monseigneur d'Esgly, ancien curé de la paroisse; avec les pots à fleurs et les chandeliers, Emond reçoit en tout la somme de onze cents livres. Un nommé Germain fournit des livrets d'or pour une somme de près de six cents livres; et ce sont les religieuses de l'Hôpital-général qui dorent tous ces ouvrages moyennant la somme de plus de mille livres.

En 1800, c'est le tour des tabernacles latéraux; la sculpture, la dorure et les feuilles d'or coûtent à la fabrique près de dix-neuf cents livres. Enfin Pierre Emond façonne, en 1799 les cadres des tableaux que François Baillairgé vient de peindre pour l'église: l'Immaculée-Conception d'après Murillo et l'Éducation de la Vierge d'après la composition bien connue de Rubens.

Sauf la "niche vitrée pour l'Enfant Jésus" et les chandeliers, tous les autres ouvrages de Saint-Pierre existent encore. Ce sont d'excellentes pièces décoratives. La figure humaine n'y intervient aucunement: nulle tête d'ange, nul bas-relief historié; uniquement de la sculpture ornementale, des entrelacs et des frises, des trophées et des vases de fleurs. Les qualités qui se dégagent de ces meubles, c'est d'abord la clarté de l'ordonnance; ce sont ensuite la netteté et la variété du dessin des ornements, le caractère artisanal de la mouluration; c'est enfin comme dans la chapelle de Mgr Briand, le sens des vides et des pleins.

Par analogie avec le tabernacle central de Saint-Pierre, j'attribuerais volontiers à Pierre Emond le tabernacle de la chapelle de Tadoussac; il daterait des environs de l'année 1800.

Signalons enfin un ouvrage d'architecture que M. Marius Barbeau attribue à Pierre Emond: le clocher de la chapelle du Petit-Cap; il a été construit vers 1785. Il ne comporte qu'une lanterne hexagonale, surmontée d'une coupolette qui se termine en flèche; la mouluration en est très vigoureuse, notamment celle des corniches. C'est le clocher de la chapelle du Petit-Cap que l'abbé Desjardins aîné a imité en 1803, quand il a dessiné le clocher de la chapelle de l'Hôtel-Dieu de Québec; le modèle a plus d'intérêt que la copie.

Pierre Emond a été un bon artisan. S'il n'a pas fait de grandes choses, il a néanmoins fignolé de beaux ouvrages qui témoignent de sa maîtrise, de la sérénité de son esprit et de sa sensibilité. Ce sont des qualités qu'il a eues en commun avec la plupart des artisans de la fin du XVIIIe siècle.

Bas de vignettes:

1- Maître-autel de l'église de Saint-Pierre (ïle d'Orléans) en bois sculpté et doré. Œuvre de Pierre EMOND, 1795. - Tableau de Louis-Chrétien de HERR, 1788; sculpture ornementale de André PAQUET, 1830-1838. IOA

2- Retable de la chapelle de Mgr Briand, au Séminaire de Québec, en bois de noyer laissé au naturel. Œuvre de Pierre EMOND, 1784-1785. IOA

3- Bas-relief en bois sculpté de l'autel Saint-Jean-Baptiste, dans l'église de Saint-Joachim. Œuvre de Pierre Emond, 1782. IOA

4- Vase à fleurs en bois sculpté, appartenant à l'autel St-Jean-Baptiste, dans l'église de Saint-Joachim. Œuvre de Pierre Emond, 1782. IOA

5- Clocher de la chapelle du Petit-Cap, construit vers 1784 par Pierre EMOND. IOA

 

 

 

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Gérard Morisset (1898-1970)