Gérard Morisset (1898-1970)

1953.12 : Peintre - Baillargé, François - Roy-Audy, Jean-Baptiste

 Textes mis en ligne le 24 février 2003, par Josée RIOPEL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Peintre - Baillairgé, François - Roy-Audy, Jean-Baptiste 1953.12

Bibliographie de Jacques Robert, n° 325

Technique, vol. 28, n° 10, décembre 1953, p. 657-661.

À BATONS ROMPUS

Clichés Inventaire des œuvres d'art

MES lecteurs ont sans doute pris connaissance, dans Technique des mois de septembre et d'octobre, des longues études que j'ai consacré au peintre primitif Jean-Baptiste Roy-Audy. Pendant l'élaboration de ces articles, je songeais à part moi que cet ancien menuisier-charron devenu peintre a dû, comme la plupart des artistes de son temps faire son portrait. François Beaucourt s'est peint en costume russe, bonnet sur la tête; François Baillairgé a laissé de lui plusieurs pastels - de l'un, il écrit qu'il ; Antoine Plamondon et Théophile Hamel se sont portraiturés à plusieurs reprises; et combien d'autres artistes ont tenu à nous laisser soit des tableaux à l'huile, soit des dessins de leur physionomie. Aussi bien, me disais-je, maintenant que nombre de connoisseurs savent quelque chose de l'œuvre de Roy-Audy, son portrait m'arrivera-t-il l'un de ces quatre matins.

Il m'est arrivé au cours du mois de juin dernier. Celui qui l'apportait a bien droit que j'inscrive ici son nom, puisqu'il a tant contribué à faire connaître nos artistes d'autrefois, notamment nos orfèvres. C'est monsieur Louis Carrier, qui a édité avec grand soin de beaux livres d'art - par exemple Ateliers de Jean Chauvin -, et qui a formé une collection de pièces d'orfèvrerie à nulle autre pareille. À vrai dire, il savait que la peinture était de la main de Roy-Audy, car elle est signée et datée au revers de la toile; mais il ignorait que ce fut le portrait même de l'artiste. À grand réconfort de projecteurs de loupes et de vernis, il m'a été possible de déchiffrer une inscription à l'encre qui se trouve sur le chassis; finalement, je l'ai lue en ces termes: Suivant les initiales du peintre, en plus de la signature que j'ai signalée plus haut. En l'année 1826, le peintre avait bien quarante-huit ans, puisqu'il est né à Québec en 1778.

Examinons bien ce portrait [Note 1. Ce portrait appartient maintenant au Musée de la province.]. Sur un fond d'un vert bouteille assez sombre, la figure se détache en un ton fortement rosé que mettent en valeur le col et le jabot blancs; le veston noir comporte actuellement peu de détails et sert de repoussoir à l'ensemble de la composition. Toute la vie est concentrée dans cette sorte de triangle irrégulier que forment le visage bien en chair du personnage et sa cravate en forme de jabot. Les lignes sont dures; les plans sont nettement accusés; et la surface picturale apparaîtrait ici aussi émaillée, aussi lisse que dans les ouvrages habituels de l'artiste, si elle n'était uniformément écaillée - comme si la toile, en se rétrécissant, avait fait éclater la mince couche de peinture. Ce qui frappe dans cette toile, c'est l'assurance du regard, c'est la bonhomie de l'expression, c'est la franchise du métier, c'est surtout l'extraordinaire relief de la figure. suivant l'expression de monsieur Ingres. Alors que dans la plupart de ses portraits, Roy-Audy néglige volontairement la troisième dimension, ici il l'accentue comme le ferait un sculpteur.

A-t-il manié le ciseau et la gouge? Peut-être bien; et c'est probablement lui qui a sculpté les figures des proues des barques de plaisance qu'il a construites vers 1812-1815. Quoi qu'il en soit, j'ai laissé entendre dans ma première chronique qu'il a étudié le dessin pendant quelques mois chez le sculpteur le plus éminent de l'époque, François Baillairgé. En effet, dans le Journal du sculpteur québécois, je lis à la date du 24 février 1796 la mention suivante: Le 30 mars de la même année, le Journal porte cette autre mention: Le dernier paiement est inscrit à la date du 24 avril.

Trois mois de leçons, c'est vraiment peu. Mais parfois c'est beaucoup, si le maître a la confiance entière de son élève et si ce dernier à le bon esprit de se piquer au jeu. On a vu que Roy-Audy était plein d'initiative et d'adresse manuelle; il a appris chez son maître les rudiments du dessin - tout au moins le rudiment du dessin d'armoiries et d'enseignes, dont la connaissance lui était nécessaire. Quant à François Baillairgé, les documents nous le montrent profondément attaché à tous les arts qu'il a cultivés simultanément - l'architecture, la sculpture, le pastel et la peinture, l'ornementation des proues de navires, le décor de théâtre, le modèle d'orfèvrerie, même le jouet; attentif à toutes les techniques et agressif devant les ruses de la matière; apportant un soin infini aux ouvrages les plus modestes comme aux entreprises les plus hardies; bref un artiste profondément pénétré de sa fonction.

Pour nous faire une idée de la conscience de cet artiste, transcrivons ici un avertissement qu'il donne aux amateurs québécois dans la Gazette de Québec du 29 septembre 1785: rançois Baillairgé."

Ce tableau n'existe probablement plus; et nous ne connaissons point les critiques qu'il a reçues des connoisseurs de l'an de grâce 1785, ni les éloges que le peintre a recueilli auprès de ses proches. Mais il existe encore des tableaux que François Baillairgé a peints à la fin du XVIIIe siècle - tels l'Immaculée Conception et le Saint-Charles Borromée de l'église de Saint- Pierre (Montmagny), telle la Présentation au temple de l'église de Saint-Roch-des-Aulnaies... En examinant avec attention ces toiles enfumées, on s'apperçoit qu'elles sont peintes avec verve et application, mais qu'elles ont mal résisté aux injures du temps. Est-ce la faute de l'artiste? Faut-il y voir plutôt une déficience du côté des matériaux qu'il a mis en œuvre?

Dans l'Avant-propos du catalogue de l'Exposition rétrospective de l'art au Canada français, j'ai abordé de biais ce problème: s et de procéder à de laborieuses expériences sur l'utilisation de nos terres en peinture. François Baillairgé raconte quelque part - au verso d'une esquisse - l'histoire d'une grande composition qu'il a peinte en 1804 pour l'église de la Sainte-Famille; et à l'énumération des matériaux dont il s'est servi dans le rendu de cette toile, on comprend que ses couleurs se soient éteintes avec les années, et que ses harmonies de tons aient perdu depuis longtemps leurs rapports respectifs..."

On trouve la confirmation de ce propos dans maintes pages du journal de François Baillairgé. Le 19 octobre 1784, il note cet achat: Nombreuses sont les mentions de ce genre dans ce précieux manuscrit. L'une des plus importantes est celle du 10 juillet 1797; en voici la transcription: [Note 2. Il s'agit de la porte Prescott, qui était alors en chantier.]

Il y a de tout dans ce Journal j'y trouve la chronique au jour le jour de ses propres travaux de sculpture, d'architecture et de peinture - et je me propose d'étudier minutieusement les pages de ce manuscrit qui révèlent la vie artistique de Québec entre les années 1784 et 1800; j'y trouve, en des mentions parfois désabusées, le détail de ses relations avec son père, l'honnête et inflexible Jean Baillairgé, et avec ses élèves en dessin et ses apprentis; j'y trouve également des notes pittoresques sur le Théâtre de Québec, sur les pièces qu'on y jouait - par exemple cette entrée du 12 janvier 1789: ; j'y trouve encore un nombre considérable de renseignements tout à fait inédits sur la vie sociale de l'époque et sur la vie économique de la petite ville; j'y trouve enfin la confirmation de certaines hypothèses que j'ai émises naguère sur la collaboration intime des Baillairgé à l'exécution de leurs plus grandes entreprises, notamment le décor sculpté de Notre-Dame de Québec.

Quand on parcourt attentivement ce manuscrit, on a l'impression de se trouver en face d'un homme au talent universel. Homme d'une culture bien au-dessus de celle de ses concitoyens, comme en témoignent les livres de sa bibliothèque; homme d'une souplesse étonnante, car s'il lui arrive de sculpter les statues et les bas-reliefsles plus parfaits de son temps, il ne craint pas de façonner des têtes de marionnettes, des empreintes de pains d'épice, des modèles d'aiguières, même des jouets; le 15 janvier 1796, il écrit dans son Journal : ; homme simple, sans prétention aucune, d'une humeur habituellement souriante, mais d'un quant-à-soi réservé.

Cet homme qui a passé trois années de son adolescence dans le Paris d'avant la Révolution, aime la liberté; et tout au long de son Journal, on sent la présence d'un être qui est jaloux de sa liberté et qui est prêt à la défendre. Aussi bien le voit-on accueillir la constitution de 1791 avec un sentiment de sécurité (fig.11); il fait le boniment sur le ; il dessine deux têtes réjouies; et il termine la première mention de l'année par ces mots:

Au reste, c'est François Baillairgé qui reçoit, à la fin de l'année 1792, la commande du décor de la Chambre d'Assemblée et de la sculpture des accessoires de toute chambre démocratique, armes royales, masse, verge noire, etc. À la date du 19 décembre, il note dans son Journal (fig. III): La commande des autres accessoires ne tarde pas; le 24 décembre: Précisons en passant que la Chambre d'Assemblée siégeait alors dans la chapelle de l'ancien Palais épiscopal de Mgr de Saint-Vallier; elle était située dans le parc Montmorency; c'est cette chapelle que Charles Huot a voulu représenter dans le grand tableau qui orne actuellement le fond de la Chambre verte.

Le 8 janvier 1793, la sculpture de la masse est achevée; le 25, les armes royales sont peintes et vernies; au cours des semaines suivantes, le sculpteur met la dernière main à tous les accessoires de la Chambre d'Assemblée; et ce sont les qui se chargent de la dorure de ces symboles démocratiques.

On devine par les citations qui précèdent que le Journal de François Baillairgé nous réserve bien des surprises. Mais n'anticipons pas.

Bas de vignettes:

Fig.1. - Auto-portrait [sic] à l'huile de Jean-Baptiste ROY-AUDY (Québec 1778 Trois-Rivières 1848). Tableau peint en 1826. Appartient au Musée de la Province.

Fig. 2. - Journal manuscrit de François Baillairgé (1784-1800) Page 127 du manuscrit s'ouvrant à l'année 1792, avec dessins de l'auteur.

Fig. 3. - Journal manuscrit de François Baillairgé (1784-1800). Page 136 du manuscrit, contenant un dessin de l'auteur et des écritures relatifs à la masse de la Chambre d'Assemblée.

 

 

 

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