Gérard Morisset (1898-1970)

1954.04 : Québec - Musée du Québec

 Textes mis en ligne le 24 février 2003, par Josée RIOPEL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Québec - Musée du Québec 1954.04

Bibliographie de Jacques Robert, n° 223

Arts et pensées, vol. 3, no. 16, avril 1954, p. 119-121.

ACQUISITIONS RECENTES DU MUSEE DE LA PROVINCE

Nombre de musées doivent leur fondation à la nécessité de recueillir et de conserver intact le patrimoine artistique d'une ville, d'une province ou d'un pays. Dans ce patrimoine, les nations peu inventives comptent surtout les œuvres d'art qu'elles ont pu acquérir à l'étranger ou qu'elles ont su attirer chez elles. Mais les nations imprégnées d'art et d'artisanat, les nations qui par conséquent oublient vite les œuvres achevées pour concevoir et exécuter les œuvres à faire, créent tôt ou tard des musées pour la conservation de leur patrimoine propre.

Le Canada français appartient à ces nations privilégiées qui ont beaucoup produit et qui en même temps ont beaucoup oublié. Il y a environ un demi-siècle, on connaissait fort peu de chose de nos artistes et de nos artisans. Ce que nous savions d'eux était si chaotique et ce que nous savions de leurs ouvrages était si vague qu'il n'était pas rare d'entendre dire que l'architecture canadienne n'existait pas, que notre sculpture remontait au début du XIXe siècle avec Louis Quévillon, que notre peinture commençait avec Cornélius Krieghoff, q'enfin notre orfèvrerie ne brillait que dans l'imagination des érudits. L'inventaire des œuvres d'art [Note 1. Entendez le mot inventaire dans son sens le plus large. A cet inventaire se sont attachés des chercheurs comme MM. Jones, Adair et Traquair, Vaillancourt et Barbeau, Gauvreau et Tessier, Maurault et Neilson, Gowans et Bazin - sans compte évidemment les enquêteurs de l'Inventaire des œuvres d'art de la Province.] a démontré péremptoirement l'incroyable activité de nos artisans d'autrefois et l'extrême abondance de leur production dans tous les domaines des arts plastiques. Je n'en cite que deux exemples, mais ils sont significatifs.

Jusqu'a ces derniers mois, l'œuvre de François Baillairgé (1759-1830) comprenait quelques édifices civils et religieux, six ou sept portraits, des meubles et un nombre imposant de sculptures d'église, statues et bas-reliefs. Mais après le dépouillement de son Journal manuscrit, qui s'étend de 1784 à 1800, il fait ajouter à son œuvre quelques paysages, plus de cinquante portraits à l'huile ou au pastel, une bonne douzaine de peintures d'église, une dizaine de statues de proues de navires, des décors d'intérieurs, des bibelots de toutes sortes et des modèles d'orfèvrerie; et le Journal nous apprend que pour finir la plupart de ses journées de travail, le sculpteur s'imposait la tâche ingrate d'enseigner le dessin, l'architecture, la géométrie et la sculpture à une cinquanteine de rapins. Tout cela en seize ans.

Le second exemple est tout aussi concluant. Après un séjour de quatre ans à Paris (1783-1787), Laurent Amyot ouvre un atelier rue de la Montagne, face à l'ancien Palais épiscopal. Jusqu'à sa mort, survenue en 1839, le maître-orfèvre ne cesse de façonner, dans un style Louis XVI très simple et fort agréable, de somptueuses pièces d'orfèvrerie d'une technique savante et d'un dessin très étudié. parmi ses œuvres, il y a naturellement de tout petits morceaux, comme des aiguières baptismales et des tabatières; mais il y a aussi des morceaux de grande taille, comme des soupières et des lampes de sanctuaire. Nous connaissons actuellement près de deux mille de ses ouvrages, dont la tenue est tout aussi impeccable en 1839 qu'en 1787 et dont les formes restent attachantes dans leur lente évolution.

Ce que je viens d'écrire de Baillairgé et d'Amyot, je pourrais le répéter de Jacques Leblond et de Pierre-Noël Levasseur, de Gilles Bolvin et de philippe Liébert, de Louis Quévillon et de François Ranvoyzé, bref d'un nombre considérable d'artistes canadiens - car ils ont travaillé, non pour une élite, mais pour le peuple, et ils représentent, non un groupe d'hommes qui ont vécu en marge de la société, mais les serviteurs même de la nation, les fournisseurs de l'Eglise et de la Collectivité, les artisans d'une société saine. Leurs ouvrages sont innombrables et ils marquent, par leur nombre et leur qualité, le caractère de la civilisation canadienne d'autrefois.

Cette civilisation, il faut apporter tous ses soins à en rassembler les témoignages les plus typiques. Non seulement parce qu'ils contribuent à la connaissance plus juste de notre passé, parce qu'ils sont des documents irréfutables; mais encore parce qu'ils possèdent la qualité d'œuvre d'art et qu'ils se suffisent à eux-mêmes. Le jour n'est plus où un quelconque colonial méprisait une œuvre d'art sous le prétexte futile qu'elle avait été faite en Nouvelle-France; un tel colonialisme s'expliquait naguère, alors que l'appréciation d'une œuvre d'art était subordonnée à sa provenance et que tout jugement était escroté d'odieux termes de comparaison. En présence d'une œuvre d'art, sachons oublier nos préventions; et disons-nous bien que l'esprit souffle où il veut - même parfois chez nous.

C'est dire l'orientation actuelle du Musée de la Province. Sans négliger l'acquisition des œuvres d'art qui appartiennent au patrimoine universel, il convient de réunir à Québec les témoignages les plus remarquables de l'Ecole canadienne: documents sur l'architecture - et c'est le rôle de l'Inventaire des œuvres d'art, - peintures, sculptures, gravures, dessins, pièces de céramique, d'orfèvrerie, d'émaillerie, de ferronnerie... Et si l'on réussit une telle entreprise, le Musée de la Province sera comme le miroir de la civilisation canadienne, et il sera du même coup un musée-pas-comme-les-autres.

Bas de vignettes:

1. QUEBEC - Musée de la Province. - Porte de tabernacle en bois sculpté, façonnée en 1798 par Philippe Liébert.

2. QUEBEC - Musée de la Province. - L'Auberge Marchmount, à la Pointe Lévy. Aquarelle peinte le 14 juillet 1831 par James-Pattison Cockburn.

3. QUEBEC - Musée de la Province. - Plateau en céramique par Jean Cartier, 1953.

4. QUEBEC - Musée de la Province. - Moutardier en argent massif façonné en 1762 par l'orfèvre parisien Alexandre Deroussy.

5. QUEBEC - Musée de la Province. - Encensoir en argent massif par Michel Arnoldi, vers 1790.

[6] QUEBEC - Musée de la Province. Portrait d'Amable Dionne (1781-1852), par Théophile Hamel, 1841. IOA

 

 

 

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