Gérard Morisset (1898-1970)

1954.06.23 : Québec - Musée du Québec

 Textes mis en ligne le 24 février 2003, par Josée RIOPEL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Québec - Musée du Québec 1954.06.23

Bibliographie de Jacques Robert, n° 197

La Presse, 23 juin 1954, p.

Une civilisation originale et riche

Le Musée de la province en offre le fidèle miroir

ON doit à André Malraux cette remarque pertinente sur une particularité de l'esprit moderne: "Notre civilisation, la première, pressent un humanisme universel, tente de fonder la première notion universelle de l'homme. Non pas, comme le fit la Grèce, par la création de modèle héroïque ou dvin[sic], mais par la recherche de l'élément le plus profond des civilisations qui se sont succédé." Et il ajoute cette constatation qui eût fait hausser les épaules à Descartes et à bien d'autres: "Je crois que le Musée est un des lieux où s'élabore cette notion universelle de l'homme."

Si le Musée, tel qu'on l'entend de nos jours, remonte à peine au milieu du XVIIIe siècle, par contre l'idée de la reconstitution, aussi fidèle que possible, des civilisations mortes n'a pris vraiment naissance qu'avec les grands inventaires de l'époque romantique. On en peut discerner les causes lointaines dans l'esprit raisonneur et curieux des contemporains de "l'Encyclopédie" - qu'on se rappelle certaines pages de Montesquieu et de Diderot; mais c'est la technique du XXIXe siècle et c'est l'esprit romantique, dans ce qu'il a de vif et de constant, qui ont soulevé cette énorme succession de vagues à quoi la planète doit non visage actuel et son goût de l'exploration humaine. Commencés en Europe occidentale, les grands inventaires, vite bourrés d'inventions et de trouvailles retontissantes, se sont étendus au monde méditerranéen, puis à l'Orient, enfin à toutes les civilisations passées, même celles qui sont enfouies sous les eaux. Merculanum et Pompéi sont probablement les exemples les plus connus de la résurrection de villes rayées de la carte.

Mission humanisante des musées

Parce qu'ils sont le miroir d'une nation, de son génie, de son initiative et de ses conquêtes, les grands musées deviennent des institutions universelles, en ce sens qu'ils recueillent tous les témoignages de l'industrie humaine, d'où qu'ils viennent. Et quand on envisage sous l'angle de la connaissance profonde de l'homme les monceaux d'objets de toutes sortes qu'abrite un musée comme celui du Louvre, on croit, avec Malraux, que le Musée est un des lieux où s'élabore la notion universelle de l'homme. Les musées moyens, plus ou moins richement dotés, ne peuvent atteindre à une telle universalité que si l'on tente de grouper, par un puissant mouvement de mémoire et d'ordre, les morceaux les plus significatifs qu'ils renferment, ou les tendances diverses qui se dégagent de leur comparaison. Les petits musées, et le Musée de la Province en est un, se paient parfois le luxe de quelques pièces d'envergure - car il faut bien sacrifier un peu aux idoles, vraies ou fausses, ou à la mode; mais leur rôle, pour être bien différent de celui des grands musées, ne manque pourtant pas de grandeur puisqu'il réside dans une tâche précise et bien excitante: faire revivre la civilisation d'une province, d'une région, ou d'une ville, et cela dans toutes les branches de l'activité humaine; ainsi peut-on dire que des collections dispersées d'un certain nombre de petits musées peuvent surgir[illisible] l'enseignement et les leçons que procurerait un musée moyen ou une section de grand musée.

Lourde erreur dissipée

Depuis sa fondation, le Musée de la Province est lié à la découverte et à la connaissance de l'ancienne civilisation canadienne. Cette civilisation, naguère on en niait l'existence, tant l'esprit colonial avait d'emprise sur notre jugement et faussait notre esprit critique; et l'on excusait nos ancêtres d'avoir été quasi des êtres primitifs parce qu'ils avaient habité un pays extrêmement pauvre et que tout, hommes, bêtes et climat, leur avait fait la vie particulièrement dure. Ces prétentions partaient assurément d'un bon naturel; malheureusement elles s'écartaient de la réalité. Faute de l'avoir examinée avec discernement, on niait l'existence de l'architecture canadienne, aussi bien la domestique que la religieuse, on affirmait que notre sculpture sur bois remontait au début du XIXe siècle avec Louis Quévillon, mais on semblait méconnaître entièrement ce qu'avait été notre sculpture avait[sic] le maître de Saint-Vincent-de-Paul; on écrivait, sans rire, que notre peinture commençait avec Cornelius Krieghoff - ce qui est une niaiserie comparable à celle qui faisait débuter la peinture française à Simon Vouet; enfin on ne pouvait refuser l'existence aux arts décoratifs canadiens-français puisqu'il y en avait tant de témoignages dans les musées américains; mais l'anonymat qui était de règle il y a un quart de siècle autorisait les hypothèses les plus absurdes - par exemple, que le Canada avait importé de France presque tous les objets qui sont comme le "sourire" de la vie en commun.

Civilisation riche et originale

Ramsay Traquair et Alan Gowans, par leur monographies d'églises et de monuments, ont runié[sic] les pitoyables conclusions qu'on a écrites d'une plume désinvolte sur la médiocrité de notre architecture ancienne; les découvertes de l'Inventaire des œuvres d'art ont mis à notre disposition un nombre fantastique de documents sur nos sculpteurs sur bois et nous ont fourni des milliers de belles images de leurs plus belles œuvres; le signataire de ces lignes a exhumé tant de tableaux du XVIIe siècle, du siècle suivant et de l'équipe des peintres de l'époque 1800-1850 que le "prétexte" Krieghoff, en dépit de sa commodité, n'est pas de mise depuis longtemps et que Beaucourt, Légaré, François Baillargé, Antoine Plamondon, Roy-Audy et Théophile Hamel, sans parler du Frère Luc, sont des peintres beaucoup plus intéressants que le Krieghoff - quels que soient d'ailleurs les sujets qu'ils ont traités; quant la l'orfèvrerie canadienne, les quelques ceux cents poinçons d'artisans qu'on a trouvés sur des pièces qui ne peuvent être ni françaises, ni américaines, ni anglaises, prouvent l'authenticité de notre Ecole d'orfèvrerie, même s'il n'y avait dans nos archives judiciaires ces nombreux brevets d'apprentissage qui nous apprennent la filiation technique de nos artisans; enfin à l'égard des arts décoratifs, nul doute possible aujourd'hui: dès le début du XVIIIe siècle, comme le prouvent les recensements, la Nouvelle-France est en mesure de fabriquer chez elle, et avec des matériaux du pays, les mille et un objets qui doivent servir à l'embellissement de sa vie quotidienne.

Art hérité de la province française

Quel était le niveau de cette civilisation? On peut répondre sans crainte de se tromper; le même qu'en France. Cependant, entendons-nous. Dans la France de l'Ancine Régime, il faut distinguer l'art de la Cour, qui se confond plus ou moins avec celui de Paris, et l'art de la pronvice française. Le premier est essentiellement royal, luxueux, volontiers frivole, toujours élégant, extrêmement sujet à la mode; l'art provincial, sévère beaucoup moins spectaculaire, évolue lentement, sans à-coups et sans caprice. La civilsation[sic] canadienne du XVIIIe siècle est beaucoup plus près de la province que de Paris, ce qui s'explique par ses origines, donc plus proche de l'expression que de la séduction. Elle produit parfois des ouvrages qui feraient bien à Versailles - tels certain chandelier d'argent de Paul Lambert, l'admirable Chérubin de Pierre-Noël Levasseur qui ornait autrefois l'église de Saint-Vallier, le baldaquin et les bas-reliefs de l'église de Saint-Joachim par les Baillargé; mais elle est habituellement provinciale en ce sens que, sans négliger les formes, elle vise plus à l'expression quà l'élégance, elle traduit fidèlement la bonne humeur, la naïveté et la fantaisie du peuple; bref elle est telle que le peuple la façonne, grave et saine.

Reflet du mode de vie

Dans une telle civilisation, rien n'est factice et tout est fonctionnel. L'architecture est un modèle de simplicité et de goût, toujours bellement proportionnée par des maîtres d'œuvre qui connaissent tous les secrets de leur métier; la peinture ne comprend guère que des tableaux d'église et des portraits, les uns et les autres ne pouvant être façonnés que sur place; la sculpture est reléguée à l'intérieur des églises à cause de la rigueur du climat, mais elle comprend des motifs ornementaux qui sont un signe de richesse, des statues et des bas-reliefs qui répondent au besoin d'images de la population; les vases d'église et de table sont en argent massif, mais leur décor est habituellement sobre, comme il convient à un groupe d'hommes sans prétention; les objets qui servent à la vie quotidienne, comme le vêtement, les bijoux, les meubles, les vases de terre ou d'étain, de fer ou de cuivre, tout cela reflète la nature franche du Canadien d'autrefois, la sobriété de ses désirs et la justesse de son goût. Je me plais à le redire: la Nouvelle-France est alors une province française, qu'un misérable accident géographique - l'Atlantique - tient éloignée de la mère-patrie pendant six mois de l'année, mais une province vivante, volontaire et forte. Et on le verra bien quand la fortune de la guerre la séparera brutalement de la France: la brave province des rives du Saint-Laurent restera elle-même en dépit de tout et grandira en se transformant, malgré les avis de décès qu'on rédigera de temps à autre à son égard.

Cette civilisation en marche n'a pu éviter l'écueil de la transformation industrielle. Frappée comme les autres civilisations, elle a péréclité pendant près d'un siècle, puis elle s'est éteinte. Ceux d'entre nous qui l'ont connue savent son extrême richesse, son originalité et la perfection de ses œuvres. Dans cette production qui s'échelonne de 1670 à 1870 et un peu au delà[sic], les déchets paraissent minimes; les œuvres médiocres sont relativement rares; les ouvrages de bonne tenue sont en nombre appréciable; et les chefs-d'œuvre, car il y en a - accusent la force de la vie intérieure de nos artisans, leur ferveur et la connaissance profonde de leur métier.

Déjà le Musée de la province possède des centaines de témoignages de la civilisation canadienne. Il continuera d'en acquérir dans la mesure de ses moyens, afin de présenter à ses visiteurs une image aussi complète que possible de l'existence fructueuse et saine de nos pères. Ainsi les générations [illisible] prendront-elles une idée de plus en plus juste de la civilisation qui était celle de nos pères et qui s'en est allée comme s'en vont toutes choses, en laissant des traces à explorer.

Bas de vignettes:

[1] M. Gérard Morisset, directeur de l'Inventaire des Œuvres d'Art au Musée de la province.

[2] Peintre et sculpteur. M. A. SUZOR COTE, peintre et sculpteur (1869-1937) a sculpté lui-même sa tête sur bronze. Comme peintre, il a surtout été paysagiste; de son œuvre de sculpteur, la pièce la plus célèbre est sa galerie d'indiennes de Caughnawaga. (gracieuseté du Musée de la province)

[3] Ce buste d'Alfred LALIBERTE (1878-1953) a été réalisé par le sculpteur lui-même. Laliberté est l'auteur d'un grand nombre de statues de personnages historiques ainsi que du monument de Dollard à Montréal et du tombeau de Laurier à Ottawa. (gracieuseté du Musée de la province)

[4] Peintre canadien-franéais du siècle dernier. THEOPHILE HAMEL fut l'un de nos bons peintre du siècle dernier. Ci-haut, son portrait peint par lui-même. Né à Ste-Foye en 1817, il mourut à Québec en 1870. Il a surtout des portraits et des tableaux à sujet religieux. Ce portrait remonte vraisemblablement à 1843. (gracieuseté du Musée de la province).

 

 

 

 

web Robert DEROME

Gérard Morisset (1898-1970)