Gérard Morisset (1898-1970)

1954.07 : Québec

 Textes mis en ligne le 24 février 2003, par Josée RIOPEL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867,. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Québec 1954.07

Bibliographie de Jacques Robert, n° 287

La Revue populaire, vol. 47, no. 7, juillet 1954, p. 8, 9 et 36.

QUEBEC TEL QU'IL ETAIT...

LE PRINTEMPS de l'année mil neuf cent cinq m'a laissé deux souvenirs inoubliables.

Qu'on imagine d'abord une matinée de fin d'avril, vaporeuse et bleutée à souhait, calme comme certain paysage de Corot, invraisemblable de fraîcheur et de sérénité. Les maisons et le feuillage m'apparaissaient comme des constructions mystérieuses, dont les matériaux évoquaient la consistance et l'éclat des nuages. La poussière de la route, que soulevait quelque attelage évanescent, était une poudre étonnamment fine, d'une nuance si rare et si suave que je n'en trouvais guère dans mes souvenirs que sur les robes soyeuses des anges de Fra Angelico. Le ciel même se distinguait par un ton de bleu qui confine au mauve, et je me demandais comment rendre cette harmonie subtile avec les pains grossiers de ma boîte à couleurs. Au reste, le bleu cernait toutes choses, comme si la nature en était imprégnée: la forge du père Garneau, toute noire à l'ordinaire, avait le ton des poires sauvages du Grand Bois, qui étanchent si bien la soif; au loin, les clochers de l'église se confondaient avec le ciel; et vers l'ouest, les maisons s'évanouissaient dans un fond d'aquarelle.

Qu'on imagine maintenant une autre matinée semblable, plus vaporeuse encore. C'était le lendemain. Un joli bateau poussif, l'Etoile, nous emportait vers Québec, mon père et moi. Nous ne distinguions point les rives du fleuve. Nous voguions dans un fluide d'une essence particulière, dans une sorte de nuée si douce et si légitime qu'on se sentait heureux de ne point distinguer les détails des choses. Le soleil même était caressant. Le temps fuyait avec grâce.

- Vois. C'est Québec, dit mon père.

Depuis un quart d'heure, je voyais osciller des pans de formes dans le brouillard, mais je n'y comprenais rien. D'ailleurs, la cheminée du vapeur déversait sur le pont une fumée dense mêlée de grains de charbon. Les voyageurs s'agitaient; l'équipage s'apprêtait paresseusement à la manœuvre de l'accostage; le bétail, bêtes à cornes et volailles de toutes plumes, commençait à faire du bruit. Une demi-heure plus tard, nous étions sur la place du Marché.

Jamais je n'avais vu tant de gens à la fois, tant de voitures chargées de victuailles, tant de chevaux; jamais je n'avais entendu un tel vacarme. Et au-dessus des cris qui s'élevaient de cette foule bigarrée, perçait le grincement des trams sur les rails. Ces maisons roulantes ne me paraissaient pas laides; et je me disposais à les aimer quand j'aperçus au fond de la place un haut pignon de pierre, hérissé de cheminées. La muraille tournait; et en s'engageant dans une sorte de couloir sombre qui l'entourait, on découvrait d'autres murailles frustes et une multitude d'autres cheminées - comme si la ville avait eu la propriété d'en produire en grandes quantités.

- Pourquoi tant de cheminées, et de si grosses?

- Il en faut pour assurer le chauffage de chacune des chambres, répondit mon père. Tu te rends compte. Autant de trous de cheminée que de pièces à chauffer. C'est ce qui fait le caractère des villes. Tu verras tout à l-heure quand nous seront là-haut sur la terrasse... Cette place a bien changé. Quand je faisais mon apprentissage chez Picard, nous venion sici le dimanche. Ça s'appelait le London Coffee house. Tu vois, il reste des traces de l'inscription. De cette fenêtre, on voyait l'ancien marché. Je me demande pour quelle raison on a démoli cette bâtisse qui paraisasit toute neuve. On voyait aussi arriver les bateaux. Il y en avait encore qui avançaient à la voile. Aujourd'hui, le vent ne pousse plus que les flots.

Pendant que mon père visitait ses fournisseurs, je faisait connaissance avec la ville basse. Quelle merveille! Elle était pleine de brouillard bleuté et de rumeurs joyeuses. Ce qui me charmait, c'étaient les plans de maçonnerie vivante sur laquelle le soleil s'accrochait pour accuser les vides et faire miroiter les saillies; c'étaient les portails peints en tons vifs, avec leur mouluration bien dessinée et leur pannelage raboté à la main; c'était le dédale de ruelles pavées de gros cailloux, avec des trottoirs larges comme des planches; c'était surtout, à l'heure du midi, l'éclat des couleurs de la foule barriolée qui envahissait les rues: rouge flamme des tuques et des chaussettes, gros bleu des chemises, marron velouté des gilets et des pantalons en corduroy, bleu tendre et rose des robes - si longues qu'elle balayaient la chaussée, - gris verdâtre des chapeaux durs - des melons, comme on disait alors. Les femmes portaient d'invraisemblables chapeaux plats et des chignons postiches; et il était plaisant de contempler, d'une certaine hauteur, ces larges disques blancs qui se dandinaient à la brise.

- Presque toutes les maisons de la ville basse sont bâties sur les voûtes en pierre, dit mon père en me rejoignant. Veux-tu en voir une?

- Des voûtes comme celles des cathédrales?

- Viens voir.

Quelques minutes après, je grelottais sous une voûte de maçonnerie imbibée d'eau. Elle empestait le pétrole. M'habituant à l'obscurité, je découvris d'énormes barils rangés au fond de la pièce. En réalité, il y avait trois voûtes, reliées les unes aux autres par des arcs doubleaux en anse de panier. J'avais peur. Je touchais du doigt les cailloux pour m'assurer de leur solidité. Longtemps je me suis demandé comment les pierres pouvaient ainsi se tenir dans le vide. Je me sentais écrasé malgré les explications de mon père.

- Tu vois. Elle butent les unes contre les autres, disait mon père pour me rassurer.

Qu'elles butassent ou non, cela m'était égal. Je continuais d'avoir peur. J'avais hâte de revoir le brouillard bleuté et le soleil sur les murailles vieillies.

Du haut de la terrasse, quelle splendeur! On ne voyait de Lévis que les surfaces qui réfléchissaient le soleil. Le reste se confondait dans l'azur subtil qui, vers trois heures, envahissait peu à peu le paysage; un azur à deux tons: l'eau du fleuve et les bandes de terre de la rive sud, de l'île d'Orléans et de la côte de Beaupré. On ne distinguait aucun détail. Même la ville basse se présentait comme une masse vaporeuse où flottaient des pans d'azur à peine plus sombres que la mer. On n'avait qu'à regarder en silence, ce qui n'était point dans le tempérament paternel.

- Ici également, bien des choses ont changé, dit-il en se tournant vers la place d'Armes. Au centre, il y avait un bosquet de saules entourant une fontaine. A gauche, c'était l'ancien Palais de Justice - j'en ai vu les ruines - avec ses murailles rugueuses et tachées de rouille. A la place de cet édifice de brique, il y avait le château Haldimand ou Vieux-Château; tout autour se dressaient de hautes maisons blanches comme celles qui subsistent. Au sommet du Capéaux-Diamants[sic], la redoute, qu'on voit à peine aujourd'hui, avait une jolie toiture en accent circonflexe. Et partout la vue était libre. Aucun poteau, aucun fil électrique. Pas de petits chars non plus... Je parle évidemment de mon premier voyage à Québec, en 1878. Justement, on démolissait alors l'ancien Collège des Jésuites. Il tombait en ruine, à ce qu'on disait. Et pourtant on a dû l'abattre à coups de mines. La même chose est arrivée quand on a élargi la rue Saint-Jean du côté sud: les démolisseurs ne venant pas à bout des murailles d'autrefois, on eut recours à la mine. Il y a eu des blessés. Même chose pour la porte Saint-Jean...

Nous descendions de la rue de la Fabrique. Soudain j'aperçus dans une vitrine de grandes photographies cartonnées, d'un ton sépia extrêmement velouté. Nous étions devant l'atelier de Prudent Vallée. A quelques pas de là, c'était la maison Livernois, dont la vitrine portait des clichés anciens de la ville. Je ne me doutais pas que plus tard je rechercherais avec avidité ces documents authentiques qui ressuscitent à nos yeux la ville d'autrefois. Quelques minutes après, nous étions dans la côte du Palais, devant une boutique peinte en orange brûlée; à l'établi, un petit homme brun, au teint brouillé et aux yeux d'un noir intense, martelait patiemment une feuille de métal, attentif à chaque coup de marteau; et peu à peu l'argent s'incurvait comme une patène.

- Qui est-ce?

- C'est l'orfèvre Lafrance, répondit tout bas mon père. Comme il a chanté! Il n'a jamais été costaud, bien sûr. Mais aujourd'hui, ça me paraît être une négligence de ne pas l'enterrer... Il travaillait rudement bien.

L'orfèvre leva les yeux vers nous et fit un salut de la tête. Et pendant qu'il souriait tristement, j'admirais les vases d'église qui s'alignaient sur une tablette: un calice historié, des burettes pansues et un petit soleil ciselé. Sans m'en douter, je voyais le dernier artisan d'une illustre lignée, celle de Ranvoyzé, d'Amyot et de Sasseville.

J'étais mort de fatigue, mais mon père était encore allègre. Après avoir erré dans les ruelles qui coupent plaisamment le quartier entre la rue Saint-Jean et le parc d'Artillerie, nous voilà au pied du Boulevard, c'est-à-dire au commencement de la rue d'Auteuil. Nous montions sur les remparts et nous nous dirigions vers le sud. A tous les quinze pas, un peuplier s'élançait tout d'un jet. Nous franchissions la porte Kent entre deux rangées de créneaux. Nous contournions le bastion des Ursulines. Nous retrouvions des merlettes et des embrasures à la porte Saint-Louis. Enfin, c'était un spectacle unique, la Citadelle. A première vue, je trouvais qu'elle n'avait rien de commun avec les images de mes livres d'étrennes. Pas de tour ronde, nul donjon. Plutôt une fourmilière. Les trouées profondes dans les murailles, les fossés mouillés d'eau, les glacis imposants et d'escalade difficile, tout me paraissait être une fortification étrange, une immense habitation destinée à des hommes qui ne pouvaient vivre que dans l'obscurité et dans la fraîcheur de la terre humide.

- Comment font-ils pour se rendre d'un bastion à l'autre?

- C'est plein de souterrains, répondit mon père. Evidemment je ne les ai pas vus, puisque c'est un secret militaire. Mais on dit qu'il y a des couloirs en tous sens, creusés dans la terre et le roc. L'un conduit à la tour Martello, celle que tu vois en face. D'ailleurs chaque tour - il y en avait quatre, mais on en a démoli une pour construire l'hôpital Jeffrey Hale -, possède son souterrain à elle, avec des boyaux qui ne mènent nulle part pour brouiller l'ennemi, s'il parvenait à y descendre. Les tours elles-mêmes sont des traquenards. Du côté de l'ouest, leurs murailles ont bien douze pieds d'épaisseur; mais du côté de l'est, elle en ont deux; de sorte que si l'ennemi pouvait s'emparer de l'une d'elles, ça serait un succès inutile, puisque de la citadelle on peut la détruire de trois coups de canon... Tu vois cette bouche à feu: je ne serais pas surpris qu'elle soit braquée, depuis longtemps, sur l'une des tours.

o

Le crépuscule rougissait le ciel. Il fallait rentrer. C'est peut-être ce soir-là que je vis en rêve le grand Philippe-Auguste, avec son long nez, sa cuirasse de fer et sa houppelande soulevée par le vent, enfoncer sa vilaine épée dans le ventre d'un gros Anglais qui faisait une grimace horrible. La scène ne se passait pas à Bouvines, mais à Québec. Et comme arrière-plan, c'étaient les fascines de la Citadelle qui se dessinaient dans un azur d'une qualité si rare que je n'en ai jamais vu de semblable depuis ce temps-là.

Bas de vignettes:

[1] De haut en bas: Québec vu de Lévis vers 1865. - La Place d'Armes et les maisons de la rue Saint-Louis vers 1875. Ces maisons ont été démolies pour agrandir le Château Frontenac. - La Basilique et la Place du Marché vers 1879. Photos de L.-Prudent Vallée.

[2] De haut en bas: La rue de la Fabrique avant son élargissement. Photo Livernois, vers 1880. - La maison du Chien d'or (à gauche) démolie en 1869 pour permettre l'érection du Bureau de Poste. Livernois 1864. - La ville basse vue de la Citadelle. Vers la droite, l'ancien marché. En bas, à droite, les magasins militaires construits en 1820. IOA

[3] Né au Cap Santé, en 1898, M. GERARD MORISSET, l'auteur de cette brillante fantaisie sur le Québec d'autrefois, fit ses études classiques à Lévis et légales à l'Université Laval. En France (Lyon et Paris), de 1929 à 1934. Diplômé de l'Ecole du Louvre. Directeur de l'enseignement du dessin (1935), de l'Inventaire des œuvres d'art (1938), secrétaire de la Commission des Monuments historiques (1951), conservateur du Musée de la Province (1953). Elu à la Société royale en 1943. Président de la Société historique de Québec (1954). A publié quinze ouvrages. Deux fois lauréat des Concours littéraires du Québec (1936 et 1949). Le mois dernier, à Winnipeg, la Société royale du Canada lui décernait la Médaille Pierre Chauveau.

 

 

 

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Gérard Morisset (1898-1970)