
Textes mis en ligne le 10 mars 2003, par Marie-Andrée CHOQUET, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Orfèvrerie - Évolution 1954/08
Bibliographie de Jacques Robert, n° 279
La Revue française de l'élite européenne, n° 59, août 1954, p. 60-64.
L'ORFEVRERIE canadienne
Il ne peut être question d'orfèvrerie canadienne au XVIIe siècle. Sans doute est-il possible de citer quelques noms d'orfèvres - comme ce Jean Villain, signalé comme au recensement de 1666 - ou d'armuriers, qui taquinent parfois l'orfèvrerie - comme Guillaume Beaudry et Jean-Baptiste Soulard. Aucune de leurs uvres n'est parvenue jusqu'à nous.
Si notre orfèvrerie retarde de plus d'un demi-siècle sur nos autres arts, c'est pour deux raisons. D'une part, les orfèvres manquent pendant longtemps de matière première, car le roi de France, par crainte des naufrages, des pirates ou du commerce clandestin avec les colonies voisines, paie ses fonctionnaires avec de la monnaie de carte. D'autre part, les ouvrages d'orfèvrerie, à cause de leurs faibles dimensions, sont pendant de longues années importés de France; mais advienne, dans les premières années du XVIIIe siècle, la politique fiscale du gouvernement de Versailles, l'orfèvrerie canadienne naîtra, peut-on dire, de toutes pièces et, parviendra en peu de temps à une étonnante perfection. J'ajoute que si la Nouvelle-France n'a pas eu la corporation fermée telle qu'elle existait dans la mère-patrie, elle en a conservé fidèlement l'esprit, c'est-à-dire l'apprentissage, le compagnonnage et l'honneur du métier. Ainsi s'expliquent l'homogénéité de l'École canadienne et l'excellence de ses uvres.
Ses chefs de file sont d'abord Michel Levasseur, orfèvre parisien qui, pendant le séjour qu'il fait à Québec de 1699 à 1710, forme deux apprentis, Pierre Gauvreau et Jacques Pagé dit Quercy; ensuite François Chambellan, le maître de François Lefebvre, de Claude Montmellian et de Michel Cotton - ce dernier ci-devant cordonnier; enfin, les orfèvres de la génération de Paul Lambert, les Canadiens Jean-François Landron et Jacques Gadois, le Basque Jean-Baptiste Deschevery, dit Maison-Basse, le Londonien Samuel Payne et le Parisien Roland Paradis. et d'autres artisans dont on ne connaît présentement que les initiales. Il se forme donc dans le pays une école d'orfèvrerie; dès le deuxième tiers du XVIIIe siècle, elle prend les caractères d'une véritable École provinciale de France. Son style est un Louis XIV sage, peu orné, d'une grande plénitude de forme et d'une élégance toute française; et l'on constatera, par les gravures qui accompagnent cette étude, qu'il a évolué lentement vers un style autonome.
La vedette du groupe d'orfèvres de l'époque 1730 est Paul Lambert, dit Saint-Paul. Arrageois transplanté à Québec en 1729, il est mort dans la même ville en 1749. Son uvre, considérable en dépit des refontes et des destructions, est très variée; on y trouve des vases et ustensiles de table en grand nombre, des accessoires du vêtement, des bougeoirs et des gardes d'épée, des calices et des ciboires, des ostensoirs et des bénitiers, des chandeliers et des lampes, des tabatières et des boucles de souliers, bref tous les morceaux qui se fabriquaient alors en argent. Le galbe de ses vases est souvent original, et leur technique, irréprochable. Dans le décor de ses uvres, l'artisan témoigne de cette fantaisie paysanne qui, soutenue par l'adresse et la sensibilité, rend attachante la moindre trouvaille décorative.
Les orfèvres de la génération suivante, dont la carrière déborde plus ou moins sur le Régime anglais, sont presque tous tributaires de l'aimable Saint-Paul. Tels sont Joseph Maillou, l'apprenti de Paul Lambert, Ignace-François Dèlezenne [sic], que nous retrouverons tout à l'heure, Louis-Alexandre Picard, arrivé de Paris en 1754, François de Lique, Johannès Schindler, originaire de Suisse, Joseph Varin et son fils, Jacques Varin, dit La Pistole [Note 1. Cf. La Revue Française, février 1953, p. 39: Gravure d'une soupière en argent de Jacques Varin.]. Ils ont laissé des ouvrages simples et charmants, façonnés avec goût et sobrement ornés.
Est-ce la rigueur des temps qui pousse quelques-uns de nos orfèvres à s'enfoncer dans les forêts de l'ouest pour y trafiquer avec les Indiens? N'est-ce pas plutôt le goût de l'aventure ou l'appât de la fortune? Quoi qu'il en soit, le traité de Paris est à peine signé que Québec, jusque-là le centre normal de la production d'orfèvrerie, cesse de l'être au bénéfice de postes de traite des fourrures, qui surgissent çà et là, on ne sait comment. La carrière de l'un de nos artisans, Ignace-François Dèlezenne [sic], nous donne une idée des changements capricieux qui se produisent dans les pérégrinations des tribus indiennes. Originaire de Lille (Flandre), arrivé à Montréal en 1740, il y travaille pour les bourgeois et le clergé. En 1752, il descend à Québec, probablement pour aller monter un poste de traite des fourrures à la Baie-Saint-Paul; vers 1770, il fait de fréquents séjours aux Trois-Rivières, afin de profiter des relais qu'y établissent périodiquement les Indiens pour trafiquer leurs peaux de tout poil; une dizaine d'années plus tard il hante les environs de Gentilly, où se trouvent par hasard des postes de traite; et quand il meurt, en 1790, il est à la Baie-du-Febvre, nouveau comptoir des Abénaquis.
A mesure qu'on avance dans les dernières années du XVIIIe siècle, nombre d'orfèvres quittent Québec et Montréal pour aller rencontrer les Indiens à leurs comptoirs de fortune; et souvent les caprices de la chasse et du négoce les entraînent au loin, à Détroit et à Michillimakinac, capitales des . Ceux-ci ont d'ailleurs des artisans attitrés à Montréal même et dans les environs; les plus connus sont Dominique Rousseau, Giasson, Pierre Huguet et Robert Cruickshank, Narcisse Roy et la veuve Schindler, les Grothe et les Bohle. On remarque dans leurs uvres un grand nombre de pièces d'orfèvrerie de traite - couronnes, boucles, insignes maçonniques, , couettes, médailles, ces pièces sont façonnées sur les mêmes modèles, tout au moins dans le même goût.
L'orfèvrerie de traite n'est qu'un épisode, pittoresque et sans doute fructueux, dans l'histoire de l'École canadienne. Notre orfèvrerie est avant tout religieuse; et c'est pour rehausser la magnificence du culte que nos orfèvres façonnent leurs ouvrages les plus importants et les mieux fignolés. Après Paul Lambert, Paradis et Dèlezenne [sic], le plus illustre de nos orfèvres d'église est assurément François Ranvoyzé. Né à Québec en 1739, il commence sa carrière aux environs de 1770 et ne quitte son atelier de la rue Saint-Jean qu'à sa mort, en 1819. Il a laissé plus de deux mille pièces de sa main. Ce qui caractérise Ranvoyzé, ce n'est pas le galbe, l'allure générale de ses ouvrages; dans le domaine des formes, il suit la tradition française et n'apporte que peu de nouveau. C'est plutôt l'extrême originalité de l'ornement et l'aimable fantaisie de la ciselure. L'ornement se présente sous forme de feuilles, de fleurs et de fruits, traités en frises: mais au lieu de se suivre en un ordre rigoureux, ces éléments décoratifs sont fortement rythmés en un dessin dyssymétrique, sorte de marche harmonique tour à tour majestueuse et familière. Quant à la ciselure, elle est délicieusement capricieuse, frappée à fleur d'argent par une main légère et nerveuse, toujours vivante. Tel apparaît l'art de Ranvoyzé dans les lampes de sanctuaire de Saint-Jean-Port-Joli et de Charlesbourg, dans le calice de l'Ange-Gardien, dans le grand plateau du Palais épiscopal de Québec et dans un grand nombre de petits vases d'église, qui doivent tout leur prix à leurs frises gaminement ciselées [Note 2. Cf. La Revue Française, février 1953, p. 37: gravure du calice en or massif que Ranvoyzé a ciselé en 1810 pour l'église de l'Islet.].
Tout autre est Laurent Amyot. En 1783 - il a dix-neuf ans - il s'en va faire son apprentissage à Paris; à son retour à Québec, en 1787, il met en uvre la plupart des éléments du style Louis XVI, qu'il vient d'assimiler, et il fait preuve en même temps d'une virtuosité manuelle remarquable. Une seule fois il imite Ranvoyzé: un calice d'argent, conservé à Saint-Marc (Verchères), porte une fausse-coupe ornée d'une frise dyssymétrique ajourée. Dans le décor de la plupart de ses vases, Amyot utilise habituellement le feston de feuilles de laurier traité en relief, le godron plat largement profilé ou le petit godron renflé, ou encore la ciselure profonde et ferme. Son chef-d'uvre est la lampe de sanctuaire de Repentigny (1788), à laquelle s'apparentent la soupière ici reproduite, l'encensoir de Saint-Joachim et certains grands vases de table. Parfois, il renouvelle entièrement la forme de certains objets: sous sa main, l'encensoir acquiert son profil quasi définitif, et l'aiguière devient une minuscule et gentille théière moderne.
L'art de Laurent Amyot est si parfait que ses successeurs n'osent y toucher, ou si peu, et qu'ils l'imitent avec ferveur. François Sasseville achète sa boutique en 1839 et prolonge son style; Pierre Lespérance succède à Sasseville en 1864 et continue en quelque sorte la dynastie. De Sasseville, signalons ses grands calices historiés, comme celui de Lotbinière ou celui du Cap-Santé, ouvrages d'une technique étourdissante, d'un galbe extrêmement volontaire et d'une richesse décorative agréable.
Autour de ces maîtres, gravitent des artisans secondaires. Tels sont Joseph Lucas, un Acadien, qui quitte Québec pour l'Ouest en 1792, Jean Amyot, frère de Laurent, qui a ciselé la somptueuse lampe de Saint-Vallier (Bellechasse), Joseph Sasseville, frère de François, François Delagrave, l'associé de James-Godfrey Hanna, Paul Morin, apprenti de Laurent Amyot, Ambroise Lafrance, qui prend la relève de Pierre Lespérance, Duquet et bien d'autres.
L'École de Montréal ne prend guère son essor qu'à la fin du XVIIIe siècle. Comparée à celle de Québec, elle n'en a point la cohésion - sans doute parce qu'elle accueille nombre d'artisans étrangers qu'elle ne peut assimiler entièrement; elle semble n'en pas avoir la fécondité - mais il s'en faut de beaucoup qu'on connaisse actuellement toute sa production. Quoi qu'il en soit, elle offre plus de variété que l'École de Québec. Quatre maîtres dominent l'École de Montréal: Pierre Huguet dit Latour, Robert Cruickshank, Salomon Marion et Paul Morand. S'ils n'atteignent pas la richesse d'imagination de Ranvoyzé ni la maîtrise d'Amyot, ils n'en sont pas moins des artisans pleins d'adresse et de savoir.
Pierre Huguet s'amuse parfois à pasticher certains ouvrages d'Amyot, notamment dans ses imitations en creux de festons de feuilles de laurier; mais il façonne habituellement des vases somptueux et bien équilibrés; et souvent il réussit à merveille de petits objets - tel l'instrument de paix de la mission d'Oka. L'art de Cruickshank, à la fois nu, hautain et froid, est un domaine savoureux d'éléments britanniques et canadiens. Le plus doué de ces maîtres, Salomon Marion, s'inspire souvent des ouvrages que Ranvoyzé et d'Amyot ont laissés dans la région de Montréal; en témoigne l'orfèvrerie religieuse du premier évêque de Montréal, Lartigue; s'il n'était mort prématurément en 1830, Marion aurait sans doute transformé ses emprunts et il aurait su se forger un style. Paul Morand, mort en 1854, résume à lui seul les tendances diverses de son temps; d'abord par son style hésitant et surchargé, ensuite par les éléments décoratifs qu'il juxtapose au hasard; cependant sa technique, héritée de Huguet et de Marion, reste solide et savante.
Voilà les plus connus des orfèvres montréalais. Combien d'autres exercent leur art dans cette ville attirante, qui sera plus tard la métropole du pays! Christian Grothe, Michæl Arnoldi et David Bohle fondent des lignées d'artisans honorables. Nathan Starnes, les frères Blache, George Savage et Joseph Tison façonnent de l'excellente orfèvrerie de table et, à l'occasion, des pièces destinées à la traite des fourrures. N'oublions pas les orfèvres nomades - comme Charles Duval, Étienne Plantade et Henri Polonceau qui parcourent la région de Montréal à la recherche des postes de traite des fourrures; ils façonnent parfois de magnifiques vases d'église, tels les calices de Duval à Verchères et l'encensoir de Plantade à Boucherville. Signalons enfin les orfèvres venus de l'étranger, tels Robert Hendery et John Leslie; ils assimilent rapidement le style d'église du Canada français et deviennent, à la mort de Morand, les fournisseurs attitrés des paroisses de la région montréalaise. Le calice de Hendery à l'Hôtel-Dieu de Montréal et la lampe de Beauharnois par Nelson Walker sont des exemples typiques de cette contribution étrangère.
Au milieu du XIXe siècle, le style de notre orfèvrerie religieuse se maintient tant bien que mal dans la tradition, bien qu'on y puisse constater des emprunts médiocres et des pratiques regrettables dans le métier. Mais le style de notre orfèvrerie domestique est fortement influencé par ce qu'un journaliste appelle . Ces nouveaux styles, nous ne les connaissons que trop. Ce sont les pastiches extravagants et banals des styles anciens, que la grande industrie adopte à l'usage d'une clientèle facile et résignée. Les chefs-d'uvre du genre sont les surtouts de table de l'époque 1870, encombrants et prétentieux. De même que l'esprit archéologique de cette époque dégrade notre architecture et la ravale à je ne sais quel jeu de vaine imitation, ainsi les mauvaises habitudes de la grande industrie, en s'insinuant chez nos orfèvres, altèrent sensiblement leur sens des formes, émoussent leur goût et rabaissent leur art à une sorte de contrefaçon des styles à la mode. Désormais, notre orfèvrerie n'a plus d'histoire.
Mais après une somnolence de plus de trois quarts de siècle, voici que les traditions renaissent lentement, que le sens de la forme pleine et le goût du beau métier ressuscitent comme par miracle chez un jeune artisan, que des uvres nouvelles rappellent les beaux ouvrages d'autrefois. C'est la belle histoire de l'orfèvre montréalais Gilles Beaugrand que je dirai une autre fois.
Bas de vignettes:
[1]- Ostensoir en argent dont la base est de Jacques Pagé (vers 1720). Église de Saint-Joachin, Monymorency. IOA
[2]- Lampe de sanctuaire en argent par François Ranvoyzé (1799). Église de Saint-Jean-Port-Joli. IOA
[3]- Écuelle en argent de Paul Lambert (vers 1735) et couvercle de François Ranvoyzé (vers 1780). Coll. part. Montréal. IOA
[4]- Encensoir en argent par Johannès Schindler (vers 1780). Mission des Deux-Montagnes. IOA
[5]- Plateaux en argent par François Ranvoyzé (vers 1785). Église de Maskinongé. IOA
[6]- Soupière en argent par Laurent Amyot (vers 1795). Coll. part. Montréal. IOA
[7]- Bénitier en argent par Ignace-François Dèlezenne [sic] (vers 1750). Mission de Caughnawaga. IOA
[8]- Aiguière par Laurent Amyot (vers 1790). Palais épiscopal de Québec. IOA
[9]- Aiguière en argent par François Sasseville (vers 1845). Palais épiscopal de Québec. IOA
[10]- Burettes en argent par Pierre Lespérance (1865). Église du Cap-Santé. IOA