Gérard Morisset (1898-1970)

1954.09 : Orfèvre - Paradis, Roland

 Textes mis en ligne le 12 mars 2003, par Marie-Andrée CHOQUET, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Orfèvre - Paradis, Roland 1954/09

Bibliographie de Jacques Robert, n° 326

Technique, vol. 29, n° 7, septembre 1954, p. 437-442.

L'orfèvre Roland Paradis

Il y a eu deux cents ans le 28 avril mourait le plus illustre des orfèvres montréalais du XVIIIe siècle, Roland Paradis. A vrai dire, il n'était pas le premier orfèvre de sa ville d'adoption. Bien avant lui, Jacques Gadois dit Mauger, Samuel Payne, même Michel Cotton avaient exercé leur art à Ville-Marie. Mais il reste fort peu de chose de ces artisans, alors que les ouvrages de Roland Paradis sont suffisamment nombreux pour qu'il soit possible de se faire une idée juste de sa technique et de son style. A l'occasion du deuxième centenaire de sa mort, essayons de retracer en quelques mots sa carrière d'orfèvre.

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Le généalogiste Tanguay le fait naître à Paris en l'année 1696, sans doute parce que son acte de décès, dressé le 29 avril 1754, lui donne l'âge . Tanguay a peut-être raison; mais nous ne possédons en ce moment aucun moyen de contrôler ses dires. Ce qui est certain, c'est qu'il est né à Paris et qu'il était le fils d'un maître-orfèvre. Son père, Claude Paradis, avait son atelier sur le pont au Change - pont que Louis VII avait affecté aux orfèvres-changeurs, d'où son nom; il appartenait donc à la paroisse de Saint-Jacques-la-Boucherie, dont il reste une tour ogivale d'une silhouette si agréable. Sa mère s'appelait Geneviève Cuisy, ou Cussy, ou Cuzely - selon les pièces d'archives qui signalent son nom.

On ne connaît rien de la jeunesse de Roland Paradis, ni de son adolescence. On présume qu'il a fait son apprentissage à l'atelier paternel, mais on n'en a aucune preuve. On ignore même la date de son arrivée en Nouvelle-France. Quand il prend femme à Québec le 3 février 1728, il semble qu'il soit Québecois depuis quelques années puisqu'il n'a pas besoin de permis de mariage . Une telle obscurité entoure notre personnage que seul son contrat de mariage, dressé par Maître de La Cetière le 22 janvier 1728, nous livre quelques maigres renseignements sur l'homme et sur ses proches. A cause de son importance, transcrivons ici la comparution de cette minute.

Pardeuant Le Notaire Royal En la preuoté de quebec Soussigné y Resident Et temoins si bas nommez furent presens Sr. Rolland parady Marchd. orpheure demt. en Cette ville fils de Claude paradis aussi marchd. orpheure En la ville de paris demt. Sur le pont au Change parr. de la boucherie Et de demoiselle genevieue Cuisy Son Espouse Ses pere et mere pour Luy Et En son nom d'une part, Et françois boiuin Charpentier de maisons En la cote St. Jean parr. de Cette ville de quebecq Et Jeanne angelique Tobin Son Epouse de Luy bien et düment authorisée a leffet des presentes, Stipulant pour Marie angelique boiuin Leur fille a ce presente Et de son Consentement, de Louis paradis Me. tailleur demt. aussy En Cette ville frere dud Rolland paradis, Et du Sr. Jean Lozeau marchand ferblantier En Cette dte. ville amy commun des partyez et Jean marie Libuge oncle de lad. marie angelique boiuin, Ont fait les accords et conuentions de mariage…

La suite des conventions matrimoniales révèle une situation financière assez humble. Le douaire de la future épouse est de vingt-cinq livres [Note 1. La livre canadienne valait alors seize sous et deux tiers, soit six livres à la piastre.] de rente; le préciput est quasi dérisoire: cent cinquante livres; et pour comble de déveine, voici que Roland Paradis doit prendre soin de son jeune frère Louis, ; prendre soin de lui, c'est-à-dire aux termes du contrat: . Il est vrai que le jeune Louis abandonne à son frère la moitié de ses droits - peut-être illusoires - dans la succession de ses parents, et qu'il s'engage à lui céder les trois quarts des sommes que lui vaudra son métier de tailleur… N'empêche que les époux entre en ménage dans un état voisin de la pauvreté.

Après la célébration du mariage le 3 février, Roland Paradis et sa femme vont s'établir à Montréal. Longtemps la gêne pèse sur le foyer. Ce n'est qu'après 1740 que l'orfèvre peut acquérir une maison, rue Saint-Jean-Baptiste. En 1749, sa femme vend à son frère sa part d'héritage, un douzième, dans la succession de ses parents, soit quelques parcelles de terre sises au faubourg Saint-Jean, à Québec. Dans le même temps, l'orfèvre subit un ennuyeux procès que lui intente un habitant de la côte Notre-Dame-de-la-Visitation, le nommé Louis Roussin; on ignore le fond même de la querelle; par contre nombreuses sont les pièces d'archives - requêtes, assignations, ordonnances, déclarations de dépens - qui fixent les frais de la cause à la somme de cent trente-six-livres. C'est encore dans le même temps, 1749, qu'il voit arriver de Paris son neveu François de Lique, orfèvre comme lui; il le prend à son atelier, sans doute pour produire en grande quantité les bibelots d'argent qui commencent alors à servir de troc dans la traite des fourrures avec les Indiens de l'Ouest. Il n'a pas le temps de faire fortune, puisqu'il est mort le 28 avril 1754, . Il a été inhumé dans la chapelle Sainte-Anne, à l'église Notre-Dame.

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Comme la plupart des orfèvres canadiens de son temps, Roland Paradis a façonné des vases et des ustensiles de table, et aussi des pièces d'orfèvrerie destinées au culte.

Dans les ustensiles et les vases domestiques, il n'apporte pour ainsi dire aucun changement aux formes alors existantes. Il traite la cuiller potagère et la fourchette comme le faisaient Jacques Pagé et Paul Lambert. S'il n'y avait son poinçon sur les pièces qu'il a façonnées, il serait difficile de les lui attribuer tant elles se différencient peu de la production de ses confrères. Leurs formes sont sobrement élégantes et leur technique, sans être savante, est suffisamment habile pour rendre ces pièces attrayantes. J'ajoute que certains ustensiles de table de Roland Paradis portent deux poinçons: celui de l'orfèvre et celui de François de Lique; parfois le poinçon du neveu est appliqué sur celui de son oncle. On suppose que la maladie a empêché l'orfèvre de terminer les dernières commandes qu'il avait reçues; François de Lique s'en est chargé.

Les quelques écuelles qu'il a façonnées ne se distinguent guère des autres écuelles de l'époque. Il y en a deux types. Dans l'un, les anses chantournées sont plates et simplement ornées de palmettes (fig. 1). Dans l'autre, les anses sont pourvues d'un marli en ourlet, ce qui leur donne plus de solidité et aussi plus de carrure dans les contours (fig. 2). Ces vases sont charmants de forme et de simplicité; leurs proportions sont fort agréables. Tels on les voit dans certaines toiles de Chardin: sur la nappe blanche d'une table de cuisine, se détache une grande écuelle flanquée d'un couvert et d'une haute timbale. Le grand peintre de nature mortes en a tiré des effets admirables.

Chose étrange, l'orfèvrerie religieuse de Roland Paradis retarde, et de beaucoup, sur le style de son époque, même sur le style des orfèvres québécois. Quand on examine ses calices, ses ciboires et l'unique ostensoir qu'il a martelé, on a l'impression que l'orfèvre en est resté au style Louis XIV qu'il a appris à connaître à l'atelier paternel; on dirait même qu'il s'est inspiré d'ouvrages encore plus anciens, puisqu'on retrouve dans ses œuvres des éléments et des proportions qui étaient en vogue au milieu du XVIIe siècle.

C'est le cas du grand ciboire de l'église de Lachenaie. La coupe évasée et peu profonde, le nœud en boule, les faux nœuds de caractère différents, surtout le pied mouluré avec une certaine rudesse, tout cela accuse un style archaïque. Et pourtant, ce ciboire date de l'année 1739. Dans le premier livre de comptes de Lachenaie, je lis cette entrée: (fig. 3).

Le porte-Dieu que signale la mention précédente n'est plus à Lachenaie depuis quelques années; il appartient à un collectionneur de Montréal. En l'année 1946, il a été exposé à l'Institut d'art et d'histoire de Détroit. Il mesure un peu plus de trois pouces de hauteur - un ciboire en miniature. Dans ce morceau, l'artisan a supprimé tout décor. L'objet ne vaut que par ses proportions et sa silhouette. Les proportions sont plaisantes, mais la silhouette reste archaïque.

Au reste, c'est le même caractère qu'on retrouve dans un ostensoir qui se trouvait autrefois à l'église de Saint-François-de-Sales (île Jésus) et que le Musée de la Province vient d'acquérir. Il a été façonné en 1745, comme en fait foi cette entrée des livres de comptes de la Fabrique: Roland Paradis n'a donc façonné que la moitié inférieure de ce morceau, c'est-à-dire le nœud, le faux-nœud à godrons et le pied. La ciselure en est tour à tour large et menue; large dans les ornements du nœud, menue sur la moulure inférieure. Remarquons cependant que les godrons du faux-nœud étaient autrefois disposés en chamade, c'est-à-dire à l'horizontale; à l'usure, ils ont perdu leur aspect primitif.

L'archaïsme de l'art de Roland Paradis est encore plus accusé dans le grand calice de l'ancienne église des Trois-Rivières - il est aujourd'hui au musée du Séminaire de cette ville (fig. 4). La coupe spacieuse et peu profonde, la fausse-coupe à l'emporte-pièce, le nœud énorme et orné de motifs surannés, le faux-nœud inférieur et la moulure ajourée de la base, tout dans cet ouvrage est emprunté à un art qui avait cessé d'exister depuis un demi-siècle quand Paradis apposa son poinçon sur le pied de ce calice. Il y a ajouté cette inscription à la pointe d'acier: .

Je signale enfin un petit calice en argent que possède la Fabrique de Berthier-en-Haut. Bien qu'il soit l'un des derniers morceaux que Roland Paradis ait façonnés, il est encore plus archaïque que les autres avec sa coupe tronquée comme un gobelet de roquille, son nœud en cassolette d'encensoir et son pied mouluré avec une vigueur peu commune. Ici les ciselures ne parviennent point à faire oublier la lourdeur des formes, l'étrangeté de la silhouette. Mais l'ensemble plaît par une sorte de naïveté qui s'étale dans le dessin des éléments (fig. 5).

On ne peut pas dire que Roland Paradis soit un grand orfèvre. Il a été un bon artisan. Consciencieux et sage, il a bien appris sa leçon; et il nous la récite bravement, en zézayant un peu. Encore sa leçon date-t-elle de l'époque de son grand-père! Encore n'a-t-il rien trouvé de neuf à dire! Quoi qu'il en soit, il a façonné des ouvrages qu'on se plaît à regarder; il a maintenu une certaine tradition de métier; il a formé sans doute quelques apprentis; et parfois il a fait de petites choses tout à fait charmantes, comme le gobelet que conserve pieusement M. Louis Carrier (fig. 6).

Bas de vignettes:

Fig. 1. Ecuelle en argent massif appartenant aux Ursulines des Trois-Rivières. - Façonnée en 1730. IOA

Fig. 2. Ecuelle en argent massif marquée au chiffre . A l'Institut des Arts de Détroit . IOA

Fig. 3. Ciboire en argent massif façonné en 1739 pour l'église de Lachenaie. IOA

Fig. 4. Calice en argent daté de 1748. Appartient au Séminaire des Trois-Rivières. IOA

Fig. 5. Calice en argent façonné vers 1750 pour l'église de Berthier-en-Haut. IOA

Fig. 6. Gobelet de roquille en argent. Appartient à M. Louis Carrier. IOA

 

web Robert DEROME

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