
Textes mis en ligne le 12 mars 2003, par Marie-Andrée CHOQUET, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Orfèvre - Ranvoyzé, François 1955/04
Bibliographie de Jacques Robert, n° 327
Technique, vol. 30, n° 4, avril 1955, p. 227-231.
Les vases d'or de l'église de L'Islet
On sait que nos orfèvres d'autrefois ont fait merveille avec l'argent des vieux vases religieux et domestiques et les pièces de monnaie fondues en lingots. Les centaines de reproductions photographiques qui illustrent les études que j'ai publiées sur nos orfèvres témoignent de leur maîtrise à marteler et à ciseler des feuilles d'argent. Peut-on dire qu'ils ont travaillé l'or massif avec autant d'entrain et de succès? Dans l'ensemble, il convient de répondre non. Sans doute un grand nombre de nos artisans n'ont pas eu l'occasion d'ouvrer ce métal précieux. Soit carence d'or, soit faute de commandes suffisantes, ils s'en sont tenus en général à l'argent.
Cependant il y a des exceptions. Je ne parle pas ici de Michel Cotton qui, dans les livres de comptes de nos anciennes paroisses, paraît parfois comme doreur. Dorer une coupe de calice n'a rien à voir avec le travail même de l'or - emboutissage, martelage et ciselure. Par contre, Nicolas Gaudin dit Lapoterie, et Ignace-François Dèlezenne [sic] ont façonné quelques objets en or. Connu comme joaillier, Gaudin a certainement tourné des anneaux de fiançailles et des boucles d'oreilles; quant à Dèlezenne [sic], on sait par un contrat notarié qu'il a fait l'acquisition de lingots d'or destinés à la fabrication de bijoux. Il faut en dire autant de deux orfèvres de la génération suivante, le lieutenant de milice Louis-Alexandre Picard et Jacques Varin dit La Pistole, et de certains artisans de la fin du XVIIIe siècle. Car avant l'expansion de la grande industrie, nos orfèvres ont dû logiquement subvenir aux besoins de la population, tout au moins de la riche bourgeoisie des villes. Si nos archives familliales n'avaient été saccagées avec tant d'inconscience, peut-être pourrions-nous lire quelque grimoire poudreux des mentions du genre de celle que je trouve dans le Journal de Maître René Boileau, notaire à Chambly, à la date du 19 mars 1796: "Ma Falaise (Madame René Boileau, née de Gannes de Falaise) a reçu la tabatière d'or que Monsieur Henri Polonceau lui a faicte; elle pèse 27 deniers et 14 grains."
Encore une fois, ce sont des exceptions. La plupart de nos grands artisans de la belle époque sont d'habiles ouvriers de la feuille d'argent. François Ranvoyzé lui-même ne martèle l'or massif qu'à la fin de sa carrière. En 1810 - Ranvoyzé est alors septuagénaire -, l'abbé Jacques Panet, curé de l'Islet, lui commande un calice en or; suivant la coutume établie chez les orfèvres de l'époque, Ranvoyzé lui demande, de façon, une somme équivalente au poids du vase; et comme le calice pèse cent cinq louis - soit quatre cent vingt dollars -, l'abbé Panet lève les bras au ciel, se lamente et court chez l'orfèvre. Je laisse la parole à l'abbé Panet qui écrit dans son Journal : "Le calice pèse à lui seul 105 Louis 2 chelins et demi. Partant, sa façon et celle de sa patène me coûte 105 Louis. Si le déchet sur la fonte de l'or étoit à mon compte, Il en seroit autrement, comme ce déchet est de cinq Louis; mais il est au compte de Monsieur Ranvoyzé. Donc la façon dudit calice et sa patenne me coûtent cent Louis, prix exhorbitant (sic) dont j'ai faict de grands reproches à Monsieur Ranvoyzé. Il m'a répondu que n'ayant encore jamais travaillé en or, il lui avoit fallu faire des préparatifs bien coûteux pour exécuter ce calice, mais que, dorénavant, il me feroit à moitié prix les ouvrages que je lui confierois dans la suite; c'est-à-dire qu'il ne prendra pour prix d'un ouvrage en or que la moitié du poids de cet ouvrage. Il a même commencé à tenir sa promesse "
Ainsi donc c'est en l'année 1810 que François Ranvoyzé commence à marteler des feuilles d'or. Mais il y a déjà trente ans qu'il est en relations avec les marguillers de l'Islet. Dès l'année 1779, sous le règne de l'abbé Hingan, il a martelé et ciselé une belle lampe de sanctuaire en argent, qui a près de quinze pouces de diamètre; l'année suivante, à l'intronisation de l'abbé Panet, il a façonné des burettes et leur plateau; les années suivantes, il a bâti un boîtier aux saintes huiles, des ampoules, un calice et un ciboire, le tout en argent; en 1810, il façonne un bénitier dans le style de Laurent Amyot; et même après l'exécution des trois ouvrages en or dont il est ici question, Ranvoyzé fabrique pour l'église de l'Islet un autre calice en argent, un encensoir et sa navette. Toutes ces uvres d'art sont encore en usage à l'Islet et font du trésor de cette église l'un des plus riches de la Province.
En dépit de ces richesses, l'abbé Panet n'est pas tout à fait heureux. Il rêve de vases précieux, de vases d'or ciselé, qu'il montrerait avec fierté à son frère l'évêque [Note 1. Bernard-Claude Panet, curé de la Rivière-Ouelle, a été nommé coadjuteur de Québec en l'année 1807; il était le frère aîné du curé de l'Islet.], à chacune de ses tournées pastorales. C'est alors qu'il se met à économiser patiemment les louis d'or. Louis français, qui circulent encore librement dans le pays; louis anglais, dont la frappe est si précise; louis américains, dont les premiers ont fait leur apparition dans le Bas-Canada dès le début du siècle. Au reste, toutes ces pièces de monnaie ont la même valeur nominale: vingt francs français, vingt livres canadiennes - soit quatre dollars.
En 1810, l'abbé Panet possède suffisamment de louis d'or pour commander un calice et un ciboire. Il se rend donc à Québec, au numéro 48 de la rue Saint-Jean où se trouve l'atelier de l'orfèvre. Là, il dépose entre les mains de l'artisan deux cent cinq louis d'or - soit cent sept Louis pour le calice et quatre-vingt dix-huit louis pour le ciboire. Aussitôt l'orfèvre se met à l'uvre, sans doute avec l'impatience bien naturelle de l'artisan qui affronte pour la première fois les résistances et les ruses d'une matière qu'il ne connaît pas encore. Avant la Saint-Sylvestre, les deux objets sont terminés.
Le curé de l'Islet n'a pas attendu l'exécution complète de ces deux ouvrages pour amasser de nouveaux louis. Il en a déjà quelques-uns dans son gousset; et quand, chaque année, il monte en ville pour y vendre sa dîme - frettant un voilier spécialement pour cet important voyage, - il ne manque pas de faire convertir en or les pièces d'argent que lui valent son blé, son avoine et son seigle. Voilà pourquoi en 1812 il retourne de nouveau chez son orfèvre, porteur de cent douze louis sonnants et trébuchants; avant la Noël, son ostensoir d'or lui arrive à l'Islet, brillant comme une apparition; et tout joyeux, il note dans son Journal :
Le lecteur pense peut-être que dans ces deux transactions, l'abbé Panet n'est que l'agent des marguilliers; en définitive, c'est la Fabrique de l'Islet qui paie ces objets liturgiques et qui en est propriétaire.
Qu'on se détrompe. L'abbé Jacques Panet a mené ces deux transactions pour son propre compte. C'est lui qui a déboursé les louis d'or. Les ouvrages de Ranvoyzé sont donc à lui. A deux reprises dans son Journal, il affirme son droit de propriété; parlant du calice, il écrit: Parlant du ciboire, il s'exprime à peu près dans les mêmes termes: En 1812, après la réception de l'ostensoir, Panet est encore plus explicite: Enfin, il termine ses commentaires par cette phrase, plaisante sous la plume de cet homme riche et profondément économe:
Les gravures qui illustrent cette étude me dispensent de décrire longuement les trois authentiques chefs-d'uvre par lesquels Ranvoyzé le Grand a couronné sa longue et laborieuse carrière. Cependant, comme ils comportent des formes et des motifs décoratifs qui ne sont pas familiers aux autres orfèvres de l'époque et qui ne reparaissent plus après Ranvoyzé, je voudrais en écrire quelques mots.
De ces trois vaisseaux liturgiques - pour employer le terme de Panet, - le mieux composé et le plus personnel est assurément le calice; il en est aussi le plus parfait. Il appartient à la famille des calices de Sainte-Croix (Lotbinière) et de l'Ange-Gardien, qui sont des ouvrages de Ranvoyzé. Mais dans le calice de l'Islet, il y a plus de fermeté dans la ciselure, plus de carrure dans le galbe de l'ensemble. Les petites têtes ailées de la fausse-coupe et du nud sont un souvenir des calices parisiens du milieu du XVIIIe siècle; la frise de feuilles de laurier de la fausse-coupe rappelle les admirables frises de Laurent Amyot, le rival de Ranvoyzé. Ces emprunts, d'ailleurs légitimes, l'orfèvre ne cherche pas à les dissimuler; au contraire, il les accuse, en les transformant au gré de ses habitudes artisanales et de sa fantaisie; et il leur fait rendre tout ce qu'ils peuvent en effets décoratifs. La coupe, grande timbale au galbe volontaire, continue l'élan des lignes ascendantes du nud; la fausse-coupe à l'emporte-pièce, scandée de billettes et de godrons, porte un décor de têtes ailées et de roses; la base, ciselée à la manière française, est silhouettée avec beaucoup de vigueur. Le poinçon de l'orfèvre apparaît en plusieurs endroits, ainsi que le millésime 1810.
Le ciboire ne porte pas seulement le poinçon de l'orfèvre. Si l'on dévisse la fausse-coupe, on peut lire sur le fond, gravés à la main, le nom au long de Ranvoyzé et la date de 1810. J'ajoute que sous la virole inférieure, c'est-à-dire sous le faux-nud, on voit un louis d'or américain qui porte la date de 1800. Au point de vue des formes, ce ciboire n'est pas différent de ceux que l'orfèvre a façonnés pour l'Hôtel-Dieu de Québec et pour les églises de l'Ange-Gardien et de Saint-Roch-des-Aulnaies; il est plus élégant, voilà tout. La fausse-coupe comprend les mêmes têtes ailées que le calice; mais entre les têtes souriantes, ce ne sont pas des roses qui occupent le champ, mais des grappes de raisin.
Quant à l'ostensoir - le soleil, comme on disait autrefois -, c'est l'un des plus petits de Ranvoyzé, puisqu'il ne mesure pas plus de quinze pouces de hauteur. Ici, l'orfèvre a mis en uvre des éléments qui ont fait leurs preuves depuis longtemps: rayons tour à tour droits et lancéolés, monstrance bordée d'un double rang de fins perlons, balustre formé d'un gros nud en forme de panse d'encensoir et de deux faux-nuds, base couverte de ciselures, de têtes ailées et de feuilles d'acanthe. Ces éléments, Ranvoyzé les rajeunit par les proportions, surtout par la ciselure. Non une ciselure abondante et précise comme au temps de ses premières armes dans le métier; mais une ciselure réservée à un certain genre de mouluration; au surplus, une ciselure à fleur de métal, fine et fantaisiste, parfois hésitante - car, à soixante-treize ans l'orfèvre ne possède plus les moyens de sa maturité.
Tels sont les vases d'or de l'Islet dont le sympathique Panet a fait don à l'Etre Suprême. En eux-mêmes, ils sont dignes de la plus grande admiration, tant à cause de leur perfection formelle que de leur matière. Mais il est ici d'autres sujets d'admiration. D'abord l'époque heureuse qui a favorisé l'éclosion de ces trois chefs-d'uvre - et l'on ne dira jamais assez et l'équilibre social que possédait alors la nation et l'excellence de notre artisanat du début du XIXe siècle. Ensuite l'homme qui, par son intelligence, sa culture et son goût, a su se payer le grand luxe de ces trois uvres d'art, en jouir de son vivant et les léguer à la paroisse qu'il a desservie pendant un demi-siècle. Cet homme vaut qu'on s'y arrête un moment.
Fils du notaire québécois Jean-Claude Panet, Jacques est aux antipodes de son père. Celui-ci est un homme actif, fort entreprenant, grand travailleur, mais extrêmement nerveux et maladroit - et les chercheurs qui ont consulté quelques-unes de ses minutes aux Archives judiciaires de Québec connaissent bien sa calligraphie bizarre, hachée de longues diagonales, laide et souvent tout à fait illisible. Au contraire, Jacques Panet est un être rassis, posé, soigneux de sa personne et des tâches qu'il assume, réfléchi, d'esprit parfois rigide mais à l'ordinaire bienveillant. Tel j'ai appris à le connaître, méthodique et consciencieux, dans les livres de comptes de l'Islet et dans ce manuscrit précieux que j'appelle Journal. De son écriture régulière et menue - écriture dessinée, aussi lisible et aussi agréable que du caractère d'imprimerie, - il note avec une patience infinie les moindres faits de la gestion des biens de la fabrique; il transcrit intégralement les noms patronymiques - qualité assez rare autrefois; il précise les dates d'achèvement et de paiement des travaux, car il est ponctuel autant que réfléchi; il accumule les détails relatifs aux ouvrages de l'église, discute certaines prétentions des entrepreneurs, tranche des débats; et parfois perce son ironie, fine mais sans malice.
Par plus d'un trait, je le compare à deux de ses confrères de l'heureuse époque 1830: Félix Gatien, curé au Cap-Santé, et Jean-Baptiste Boucher, curé de Laprairie. Trois esprits distingués, trois hommes de goût, trois artistes à leur manière; et à l'Islet, au Cap-Santé et à Laprairie on trouve encore aujourd'hui des uvres d'art qu'ils ont commandées; et ces uvres sont parfaites, car Panet, Gatien et Boucher ont su discerner et choisir les meilleurs artisans de l'époque.
Gloire à Panet, c'est entendu. Mais gloire encore plus à François Ranvoyzé. Pendant un demi-siècle, il a façonné des ouvrages admirables avec tout son immense talent et avec sa fine sensibilité, de tout son cur - ce qui est la marque d'un artiste véritable.
Bas de vignettes:
[1-2-3]- Trois uvres de François Ranvoyzé: à la page précédente, calice en or massif façonné avec des louis d'or américains en 1810, et ostensoir ou soleil en or massif façonné avec des louis américains en 1812; ci-dessus, ciboire en or massif façonné avec des louis américains en 1810. IOA