
Textes mis en ligne le 12 mars 2003, par Marie-Andrée CHOQUET, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Orfèvre - Sasseville, François 1955/06
Bibliographie de Jacques Robert, n° 300
Mémoires de la Société royale du Canada, section 1, 3e série, tome 49, juin 1955, p. 51-54.
L'Orfèvre François Sasseville
DANS l'état civil de Sainte-Anne-de-la-Pocatière - dite autrefois Sainte-Anne-du-Sud - je lis l'acte de naissance suivant:
Ce Joseph Sasseville, père de notre orfèvre, est un personnage d'un certain relief: à la fois cabaretier et marchand à Sainte-Anne, il est de plus maître de barque, pêcheur, navigateur au long cours, négociant plein d'initiative et d'audace: ses affaires l'amènent souvent dans le bas du fleuve; finalement, il s'y établit; en somme, il est le véritable fondateur du village du Cap-Chat.
Dans l'état actuel de nos connaissances, il semble que le jeune François reçoive, dans son village natal, son éducation première; cette éducation paraît avoir été libérale et soignée. Dès l'âge de quinze ans, et jusque vers la trentième année, il participe aux expéditions de pêche de son père en Gaspésie; il signe la requête que Joseph Sasseville et ses quarante-cinq associés présentent le vingt-neuf février mil huit cent vingt à James Monk, administrateur du Bas-Canada, pour se faire octroyer des terres ; bref, il mène la pittoresque et dure existence de pêcheur, tout comme ses proches et les jeunes gens du village.
C'est probablement vers l'année mil huit cent trente qu'il vient se fixer à Québec - peut-être à l'invitation de son frère aîné, Joseph Sasseville, qui tient boutique d'orfèvre rue Saint-Charles, au pied de la côte du Palais. A voir son frère marteler et ciseler des feuilles d'argent, il prend goût au métier et il entre en apprentissage. Son frère meurt à Sainte-Anne en mil huit cent trente-sept; et François continue tant bien que mal les affaires de la boutique. Je dis tant bien que mal. Car aussi longtemps que Laurent Amyot travaille à son atelier de la côte de la Montagne, François Sasseville ne peut espérer recueillir les commandes du clergé, les seules qui soient alors suffisantes pour faire vivre décemment un orfèvre - car la camelote de la grande industrie commence à envahir notre marché. La mort de Laurent Amyot, survenue le trois juin mil huit cent trente-neuf, lui laisse le champ libre. Le deux juillet suivant, il loue la boutique de l'orfèvre défunt, fait l'acquisition de sa forge et tous ses outils et fait paraître dans les journaux québécois une réclame ainsi libellée:
Une part à la faveur publique! L'orfèvre est bien modeste En réalité, Laurent Amyot disparu, François Sasseville hérite de sa vaste clientèle religieuse et devient, du jour au lendemain, le grand orfèvre québécois. Avec la collaboration de son neveu, Pierre Lespérance qui a fait son apprentissage chez Laurent Amyot, il commence, à l'âge de quarante-deux ans, une brillante et féconde carrière, qui ne prendra fin qu'en mil huit cent soixante-quatre.
Il ne reste pas longtemps dans l'atelier, humide et incommode, de la côte de la Montagne. Dès le printemps de l'année suivante, il loue des religieuses de l'Hôtel-Dieu une maison sise à l'angle de la côte du Palais et de la rue de Charlevoix - elle a disparu depuis des années; c'est là qu'il a son atelier, qu'occuppera son successeur Pierre Lespérance; c'est là également qu'il a son domicile jusqu'à sa mort.
Dans la société québécoise, il ne compte que des amis. L'un des plus enthousiastes est l'économiste Etienne Parent. En mil huit cent quarante-six, Sasseville met la dernière main à un ciboire d'une richesse inouïe; vite, un chroniqueur du Journal de Québec le décrit dans sa feuille:
Monsieur Sasseville, le seul ouvrier de son genre que nous ayons dans Québec, vient de terminer un superbe ciboire d'argent dont le travail magnifique serait admiré en Europe comme en Canada. Au fini et à l'élégance qui en sont les qualités les plus saillantes, se joignent le poids et la solidité qui en garantissent la valeur et la durée. Le pied de ce vase splendide est orné de trois médaillons qui représentent la Crèche de l'enfant Jésus, Jésus au tombeau et le Baptême du Sauveur. Entre ces médaillons et alentour sont disposés des épis de blé et des grappes de raisin, emblèmes du corps et du sang du Christ. Sur la coupe, on remarque trois médaillons d'un travail aussi exquis que les premiers, représentant les trois vertus théologales, la Foi, l'Espérance et la Charité Des figures de chérubins, destinées à remplir les espaces laissés par les médaillons et d'une saillie plus prononcée que ces derniers, se dessinent avec grâce A ces ornements que l'on peut appeler de fond, s'en joignent une infinité d'autres moins importants en apparence, mais tout aussi délicats, tout aussi parfaits que ceux que nous venons de mentionner
En mil huit cent quarante-neuf, nouvel article de journal à l'occasion d'un pèlerinage au sanctuaire de Sainte Anne, à Varennes: pour contenir les noms des pèlerins, Sasseville a façonné un reliquaire en forme de cur.
L'année suivante, François Sasseville expose un calice d'argent à l'exposition qui a lieu à Montréal; le chroniqueur du Journal de Québec écrit que cet ouvrage .
En mil huit cent cinquante-huit, nouveau concert d'éloges dans les journaux québécois, à l'occasion d'un ostensoir d'argent que François Sasseville a façonné pour Notre-Dame de Québec et que Pierre Lespérance a doré par le procédé, alors tout nouveau, de la galvanoplastie.
Au reste, Sasseville mérite absolument l'admiration qu'on lui prodigue. Comme homme d'abord - et l'on comprend que la douceur et la distinction de son caractère lui aient valu la respectueuse amitié de ses contemporains. Ensuite comme artiste - et il l'a été dans toute l'acceptation du terme. Je pourrais citer ici bien des uvres qui ont étonné nos ancêtres et qui nous étonnent encore aujourd'hui: un calice à médaillons à l'église de l'Ange-Gardien; un reliquaire façonné en mil huit cent trente-neuf pour l'église du Cap-Santé; un ciboire à l'église des Grondines; deux grands calices magnifiquement ciselés, l'un à Lotbinière, l'autre à Sainte-Marie-de-la-Beauce Presque tous ces ouvrages sont historiés, c'est-à-dire ornés de médaillons ou de scènes évangéliques. Le modèle du genre est le grand calice de l'église du Cap-Santé qui, en mil huit cent quarante-quatre, a coûté plus de cinquante-deux louis; il a douze pouces et demi de hauteur et porte, sur la coupe à l'emporte-pièce, trois sujets exécutés au marteau sur des feuilles d'argent d'environ un pouce carré: la Foi, l'Espérance et la Charité ; sur le pied, on aperçoit avec étonnement trois scènes évangéliques modelées également au marteau: l'Adoration des bergers, le Christ en croix et le Lavement des pieds. Et devant ce chef-d'uvre d'invention, d'élégance et d'adresse, on songe avec un peu d'envie à l'époque, révolue hélas! depuis longtemps, où un artisan pouvait, grâce à la libéralité et à l'équilibre social de son temps, donner sans entrave une telle preuve de son génie et de son goût.
En mil huit cent soixante-trois, François Sasseville, qui commence à sentir le poids des infirmités, voit venir la mort avec calme et dicte son testament à Maître Sirois. Il laisse des biens considérables, meubles, atelier et clientèle, valeurs fiduciaires et hypothécaires, soit une somme d'au moins vingt-cinq mille dollars (vingt-cinq mille dollars à l'époque où un ouvrier gagne un dollar par jour!). Le tiers de ses biens va à son neveu. Pierre Lespérance, à qui il fait don de ses outils, de son atelier et de toutes les créances qui se rapportent à l'exercice de son art. Puis il dote généreusement ses proches, des communautés religieuses de la ville et la Saint-Vincent-de-Paul. Un legs m'intéresse particulièrement: - chacun sait qu'Ambroise Lafrance n'a pas failli à sa vocation d'orfèvre et qu'il a été, en somme, le dernier artisan de la tradition d'autrefois.
François Sasseville est mort dans sa maison de la côte du Palais le vingt-huit février mil huit cent soixante-quatre; le deux mars, il a été inhumé dans la cathédrale.
Quelques jours plus tard, le chroniqueur du Courrier du Canada fait du disparu une courte oraison funèbre:
L'Eglise et les fidèles, écrit-il, priaient sur le cercueil d'un bon chrétien et d'un brave citoyen qu'on allait confier au repos de sa dernière demeure. Monsieur François Sasseville était un de ces hommes qui passent dans le monde sans faire de bruit, mais qui font, avec utilité pour les autres et profit pour eux-mêmes, leur pèlerinage de la vie. Quelle belle existence que cette existence de travail modeste et de constant accomplissement de la tâche imposée, du devoir prescrit. Monsieur Sasseville était un artiste distingué dans son art de l'orfèvrerie, qu'il pratiquait avec amour, mais sans ostentation; ceux qui avaient l'habitude de fréquenter son atelier se rappelleront longtemps cette grande et calme figure de la patience et du travail, tranquillement penchée sur cet établi d'où sont sorties, et en grand nombre, des uvres d'art remarquables.
Il n'y aurait rien à ajouter à ce témoignage, si nous n'étions aujourd'hui beaucoup mieux renseignés qu'autrefois sur l'uvre de François Sasseville. Les pièces d'orfèvrerie que j'ai vues et les nombreuses photographies que possède l'Inventaire des uvres d'art font voir en cet artisan un homo faber parfaitement équilibré. Doué d'une imagination réfléchie et d'une sensibilité très fine, il connaît tous les secrets de son art, toutes les ruses de la matière; bien plus, il possède un sens profond de la forme et une adresse manuelle prodigieuse; enfin, il est constamment attentif à son travail et ne laisse rien au hasard.
Avec un tel faisceau de qualités, il n'est pas étonnant qu'il ait laissé un grand nombre d'ouvrages, parmi lesquels il y a d'authentiques chefs-d'uvre.