Gérard Morisset (1898-1970)

1955.12 : Iconographie - Noël

 Textes mis en ligne le 24 mars 2003, par Kawthar GRAR, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Iconographie - Noël 1955.12

Bibliographie de Jacques Robert, n° 266

Points de vue, vol. 1, n° 4, décembre 1955, p. 6-9.

NOEL et NOS ARTISTES

ON sait que dans l'art européen d'autrefois, il y a des thèmes qui exaltent l'imagination des artistes et qui s'imposent à eux soit par leur valeur symbolique, soit par leurs possibilités esthétiques. Par exemple la Nativité, la Crucification , le Christ en majesté ... Il y en a d'autres qui ne jouissent d'une certaine vogue qu'à la faveur d'une dévotion particulière ou d'un mysticisme provisoire; tels Saint Sébastien au XVe siècle, l'Assomption au siècle suivant.

Dans l'art canadien, on constate la même prédominance de certains thèmes et aussi la vogue plus ou moins constante de sujets moins connus. Mais il s'en faut de beaucoup que nos artistes aient été attirés, avec le même élan qu'en Europe, vers les grands thèmes religieux qui ont alimenté la verve des artistes du Moyen-Age et de la Renaissance. Il ne semble pas qu'il y ait eu chez nous ces vastes courants mystiques qui allument l'ardeur des artistes et fixent l'allure et le cadre des thèmes populaires. Au contraire, nos artisans traitent d'une façon épisodique les sujets qui leur sont indiqués; et ils les conçoivent, non pas comme des créations possibles de leur tempérament, mais plutôt comme des paraphrases libres des chefs-d'œuvre du passé.

Ainsi l'un de nos premiers peintres, le Frère Luc, conçoit la Nativité dans la note sentimentale de ce qu'on a apppelé, après lui, l'art de Saint-Sulpice. La Vierge, qui vient de tirer son enfant du berceau, n'est point cette jeune femme souriante, toute heureuse de la naissance de son fils, comme l'on représentée les peintres du siècle précédent; c'est une jeune femme attristée par la vision sinistre du Golgotha. Dans certaines de ses autres compositions, le Frère Luc accentue cette impression de douleur par la présence d'une petite croix qui descend du ciel et que l'enfant s'apprête à recevoir dans ses bras tendus. C'est un beau morceau de peinture que cette Nativité d'un genre nouveau; vêtue en bleu royal, la Vierge porte un voile de ton paille; et, suivant l'esthétique rubénienne de l'époque, ces deux tons se marient entre eux et s'échangent dans leurs reflets; l'enfant repose sur un voile d'un bel âcre [sic] jaune; et là-haut, à gauche, entre deux nuages floconneux d'un verdâtre, reparaît le jaune paille du voile: c'est la lumière céleste qui vient réconforter Marie (Fig. 1).

Au milieu du XVIIIe siècle, nos sculpteurs sur bois, sans éviter systématiquement le bas-relief, lui préfèrent la statue; et au lieu de représenter la scène de la Nativité , ils en extraient le personnage le plus gracieux, l'enfant Jésus, et lui donnent les formes les plus aimables et l'expression la plus candide. L'Enfant Jésus de Lorette (figure II) a peut-être appartenu à une Madone tenant son enfant , car il ressemble beaucoup à l'enfant Jésus que la Vierge tient dans ses bras, groupe que Pierre-Noël Levasseur a sculptée en 1751 pour la Congrégation des Jésuites et qui se trouve aujourd'hui dans la chapelle de la rue Dauphine, c'est le même geste des bras ouverts, c'est la même expression de la figure, c'est presque la même pose des jambes.

On connaît un certain nombre de bas-reliefs en bois de l'Ecole de Quévillon, notamment ceux de Verchères. Mais rarement le maître et ses disciples ont abordé le sujet qui nous occupe. Je ne connais qu'un bas-relief de la Nativité : il est dans la voûte de l'église de Saint-Mathias et il date vraisemblablement de l'époque 1830. Le sculpteur, Jean-Baptiste Baret, a réduit au minimum les personnages de la scène; au centre, l'enfant dans une crèche; à droite, la Vierge; à gauche, un berger; au pied de la crèche, un agneau; l'âne et le bœuf sont traités, si je puis dire, dans une manière symbolique; ce sont deux têtes minuscules qui paraissaient posées sur les personnages. Autant la sculpture de Levasseur est savante et hardie, autant le bas-relief de Saint-Mathias est naïf; il est aussi hautement décoratif. Et je me prends à regretter que Louis Quévillon et ses disciples n'aient pas cultivé davantage le bas-relief. (fig. III).

Il était réservé à l'Ecole de Québec, particulièrement aux Baillairgé, de faire fleurir le bas-relief et d'en tirer des effets remarquables. Dans les églises de Sainte-Anne-de-Beaupré, de la Baie-Saint-Paul, de Loretteville, de Lotbinière, de Saint-Augustin, de vastes bas-reliefs des Baillairgé marquaient leur science du modelé, la rigueur de leur composition et la finesse de leur sensibilité. Une église contient à elle seule ce qu'ils ont produit de plus original et de plus fini dans ce genre, c'est Saint-Joachim (Montmorency). De 1816 à 1825, François Baillairgé et son fils Thomas ont sculpté pour cette église vingt-deux bas-reliefs panneaux du sanctuaire, médaillons, trophées et rosaces de la voûte. Deux de ces bas-reliefs se rapportent à la Nativité : ce sont des médaillons d'environ trois pieds de diamètre, qui représentent l'Enfant Jésus adoré par des anges et l'Adoration des mages .

Le premier de ces médaillons rappelle un sujet que les peintres français du XVIIIe siècle ont traité avec une grande somptuosité de couleur: dans un paysage exotique où figurent habituellement des ruines et des tambours de colonnes, la sainte Famille fait halte dans le désert; l'enfant Jésus est couché, veillé par sa mère et entouré d'anges qui l'adorent avec ravissement; en haut, c'est Dieu le Père dans les nuages et c'est le Saint-Esprit sous la forme d'une colombe voletant. Il ne s'agit donc pas d'une Nativité, mais plutôt d'une Fuite en Egypte , suivant la conception du XVIIIe siècle. François et Thomas Baillairgé en ont tiré une composition extrêmement dense, dont les éléments sont répartis avec ingéniosité et dont les détails sont magnifiques, telle la figure de la Vierge, qui rappelle certaines figures réussies du grand Germain Pilon. (fig. IV).

Dans l'Adoration des mages , les Baillairgé reviennent à la composition classique du XVIe et du XVIIe siècle. A droite, le groupe de la Vierge, de l'enfant Jésus et de saint Joseph; à gauche, les trois agenouillés offrent leurs présents; la scène se passe à l'entrée d'une humble chaumière. Cette composition est tout aussi dense que la précédente; les détails sont enlevés avec verve; les visages possèdent du caractère; et encore ici, les traits de la Vierge s'apparentent aux figures de Pilon.

Mis à la mode par les Baillairgé, le bas-relief connaît une certaine vogue vers les années 1840 et pénètre dans un art qui jusque-là l'avait négligé: l'orfèvrerie. Il est vrai que François Ranvoyzé a parfois orné le pied de ses calices de Christ en croix et de têtes ailées; mais il faut attendre François Sasseville pour voir le bas-relief fleurir sur la coupe et le pied de calices historiés. Parmi les sujets que Sasseville aime marteler sur le pied de ses calices, il y a l'Adoration des bergers . L'orfèvre québécois ne se met pas en frais d'imagination; car il existe dans la cathédrale de Québec une Adoration des bergers qu'on attribue, sans doute à tort, à l'un des Carrache; et c'est ce tableau que François Sasseville démarque de son mieux et qu'il reproduit, en l'année 1844, sur le pied du grand calice de l'église du Cap-Santé. La composition n'est pas neuve encore que l'orfèvre ne se contente pas de copier servilement la peinture de Notre-Dame. Mais ce qui est ici plein d'intérêt, c'est la technique du ciselet, ce sont les reliefs adoucis, c'est la clarté de l'ordonnance, c'est aussi la précision du détail.

Avec une composition de Napoléon Bourassa exécutée par Philippe Hébert nous sommes loin des œuvres d'art dont je viens de parler. Il s'agit ici de deux sujets soudés l'un à l'autre et dans le temps et dans l'espace. Bourassa a traité, en une composition symétrique, l'Adoration des mages (à gauche) et l'Adoration des bergers (à droite); au centre la sainte Famille reçoit les hommages des uns et des autres. La composition relève à la fois de l'archéologie et de l'académisme. L'artiste s'est certainement inspiré de compositions florentines du XVIe siècle dans l'ordonnance de son sujet; d'autre part, l'attitude des personnages, leurs vêtements, leur comportement, accusent cette veine naturaliste qui était de mode vers l'année 1875 et qui a produit peu d'œuvres dignes d'intérêt. On constate ici que Napoléon Bourassa admirait Hippolyte Flandrin, dont il cherchait à assimiler la science et l'habileté. Cependant, l'ensemble reste froid comme la plupart des œuvres de Bourassa.

De nos jours, c'est dans l'illustration et dans la céramique que la Nativité a fait sa rentrée dans l'art canadien. Dans la carte de Noël, nos jeunes dessinateurs ont parfois trouvé des accents nouveaux dans le groupement des personnages; et presque toujours ils lui ont donné cette allure naïve et fraîche qui convient à la commémoration de la naissance d'un enfant. Dans la crèche de Noël, nos céramistes ont essayé de rajeunir ce thème et ils ont créé de candides personnages qui font des grâces autour de Jésus; ici, dessin et matière s'unissent pour renouveler le sujet et lui communiquer une grâce souveraine.

 

 

 

web Robert DEROME

Gérard Morisset (1898-1970)