
Textes mis en ligne le24 février 2003, par Sophie MALTAIS, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Peinture - Portrait - 17e-18e siècles 1956.01
Bibliographie de Jacques Robert, n° 336
Vie des arts, no 1, 1956, p. 20-23.
PORTRAITS DE CADAVRES
Dans la Peinture canadienne, le portrait de cadavres se présente sous deux formes nettement différentes : le tableau peint sur toile et le moulage en cire. Laissons de côté le moulage qui n'offre guère d'intérêt et examinons le portrait peint. Il se trouvait autrefois en grand nombre, et pour une raison facile à deviner : le mort ne bouge ni ne rouspète. Il remonte d'ailleurs beaucoup plus loin dans le temps qu'on ne le croirait. D'où un certain nombre de tableaux plus ou moins macabres, mais vifs de facture; souvent peu harmonieux mais expressifs. Ce ne sont point les plus mauvais tableaux de nos primitifs.
Le premier de ces portraits est celui d'une ursuline, la Mère de Saint-Joseph; elle est morte à Québec en 1652. Quel en est l'auteur ? J'ose écrire le nom même de Marie de l'Incarnation. , écrit le Père Dablon dans la Relation de 1673. Celle qui, d'une plume alerte, écrivait à son fils des lettres d'un esprit si pénétrant et si délié, pouvait bien à ses heures de loisir manier le crayon ou le pinceau, même s'exercer au portrait. La Mère de Saint-Joseph a été portraiturée après sa mort - ce qui ne l'a pas empêchée d'apparaître de temps à autre aux vivants, notamment à une jeune fille, Anne Baillargeon, qui, faite prisonnière par les Iroquois, se plaisait tant chez les grands enfants des bois qu'elle ne voulait plus retourner chez les Français. Dans ce portrait, nulle virtuosité dans le dessin, nulle maîtrise dans la touche; en revanche, une application méticuleuse dans le modelé. En somme, un bon devoir d'élève.
Le 8 mai 1668 meurt à Québec une hospitalière qui a grande réputation de sainteté, la Mère Marie-Catherine Simon de Longpré, plus connue sous le nom de Catherine de Saint-Augustin. Ses compagnes désirent posséder son portrait; monseigneur de Laval aussi, car il rêve déjà, avec le Père Ragueneau, de faire composer à Paris l'Apothéose de la Mère Catherine - ce que fera le Frère Luc quatre ans plus tard. Les peintres ne sont pas alors nombreux en Nouvelle-France. Précisément, il y en a un au Séminaire, l'abbé Hugues Pommier. Son confrère, Bertrand de Latour, nous apprend à la manière d'un commérage les aptitudes picturales de Pommier : Quoiqu'il en soit des insinuations de Bertrand de Latour, Pommier se rend à l'Hôtel-Dieu et tire le portrait de la Mère Catherine dans sa bière. Assurément, c'est un tableau étrange; le modelé manque de souplesse et le dessin, de correction. Mais c'est une uvre d'une sincérité brutale; elle étonne par le coloris du visage, d'une justesse effrayante, par la fixité douloureuse du regard de la morte. Ajoutons que cette peinture a été maintes fois retouchée.
Quatre ans après, le 30 avril 1672, la Mère Marie de l'Incarnation termine sa longue vie; on l'inhume en grande pompe. Le lendemain, on s'avise - délicate attention posthume - qu'on n'a pas son portrait. On retire donc son corps du caveau et un artiste, exprès mandé par le gouverneur, . Ce peintre, dont l'annaliste des Ursulines n'a pas transcrit le nom, c'est peut-être l'abbé Pommier, car le portrait de la vénérable ursuline ressemble, dans son dessin et sa facture, à celui de la Mère Catherine. Le portrait de Marie de l'Incarnation a eu une singulière fortune. L'original aurait péri dans l'incendie de 1686; heureusement il en existait une réplique; c'est une copie de cette réplique qui se trouve aujourd'hui au couvent de Québec. - Du portrait dont il est question, il existe une gravure qui comporte une légère variante : à droite du personnage, l'artiste a peint quelques livres comme sur l'original; il y a peint aussi un sablier. Au bas de la gravure, on lit cette légende : Au cours du XVIIIe siècle, Marie de l'Incarnation s'est transformée en Angèle Mérici...
A la mort de Jeanne Mance en 1673, on n'a pas de peintre sous la main; et la fondatrice de l'Hôtel-Dieu de Montréal va dormir son dernier sommeil sans qu'on s'inquiète de la conservation de ses traits. Au reste il faut bien laisser quelque chose à faire aux fabricants de faux portraits historiques ! Il n'en est pas ainsi le 12 janvier 1700 lorsque Marguerite Bourgeoys trépasse dans son couvent. Mandé par les religieuses, Pierre Le Ber s'amène avec sa boîte de couleurs, ses pinceaux et une grande toile sur chassis. A peine a-t-il pris place devant son chevalet, un violent mal de tête l'assaille et l'empêche de faire quoi que ce soit. Qu'à cela ne tienne. Subitement, une religieuse de la Congrégation est inspirée d'en-haut : elle va quérir et place sous la perruque du peintre le produit de son pieux larcin. Aussitôt Le Ber est guéri; il reprend ses pinceaux et se met à l'uvre. L'effigie de Marguerite Bourgeoys, qui n'a rien à voir avec les fades images que tout le monde connaît, existe encore. Mais en quel état ! Le personnage, solide Champenoise aux traits volontaires et empreints de bonhomie, avait les yeux fermés, comme il convient à une morte; on les lui a ouverts. La toile, mal conservée à cause de l'indigence de métier du peintre, tombait en ruine; on l'a amputée de tous côtés. Tout de même ce portrait existe, et il devrait suffire, semble-t-il, à satisfaire l'impérieux besoin de portraits historiques qui se fait sentir chez nous.
Revenons à Québec avec le portrait de la Mère Louise Soumande de Saint-Augustin, première supérieure de l'Hôpital-Général, décédée le 28 novembre 1708. C'est un artiste vagabond, Michel Dessaillant de Richeterre, qui cette fois tient le pinceau. En arrière de la toile, une inscription admirablement calligraphiée se lit ainsi : Les uvres de Richeterre sont en général de facture un peu lourde et de coloris atténué. Par analogie, je serais tenté de lui attribuer quelques effigies de la collection de l'Hôtel-Dieu de Québec, notamment celle de la Mère Juchereau de Saint-Ignace. Cette hospitalière, annaliste de l'Hôtel-Dieu, a été portraiturée à deux reprises : une première fois en 1685 par un artiste qui connaissait bien son métier, l'abbé Guyon; une seconde fois en 1723, c'est-à-dire après sa mort, et il se peut que Richeterre y ait mis la main.
La Peinture canadienne compte un grand nombre d'autres portraits de cadavres, surtout au XVIIIe siècle. Il serait fastidieux de les signaler tous et d'en écrire des commentaires. Au reste, quelques-uns sont en bien mauvais état de conservation. Par exemple le portrait posthume du sulpicien François Normand, que Philippe Liébert a brossé avec une certaine lourdeur en 1759.
Le plus étrange de ces portraits, et aussi le plus macabre, est celui de Marguerite Dufrost de la Jemmerais, plus connue sous le nom de Madame d'Youville; elle est morte à l'Hôpital-Général le 23 décembre 1771. De son vivant, elle avait toujours refusé, et fermement, de faire tirer son portrait. A sa mort, l'occasion paraît excellente de réparer cet excès d'humilité. On fait donc venir un peintre, Philippe Liébert, qui d'ailleurs loge à deux pas de l'hôpital; il se met aussitôt à la besogne; mais, admirable entêtement posthume, voici que les traits de la morte s'altèrent si rapidement et si gravement que le peintre se voit obligé de déposer ses pinceaux. C'est cette esquisse à peine ébauchée, ainsi que les souvenirs plus ou moins précis des compagnes de la morte, qui ont permis à François Beaucourt, en l'année 1792, de reprendre l'uvre de Liébert et de parachever tant bien que mal le portrait de la vénérable récalcitrante. L'art et l'exactitude historique y ont assurément perdu.
C'est le même Liébert qui, à la fin d'août 1791, portraiture sur son lit de mort l'abbé Etienne Montgolfier. Celui-ci était de son vivant un homme solide, à la figure massive et colorée, au front vaste, aux yeux petits et spirituels, à l'humeur gaie. Si, dans le portrait de Liébert, Montgolfier tient dans sa main gauche un parchemin à-demi déroulé sur lequel est dessiné un fût de colonne, c'est qu'il a été architecte à ses heures, et par goût et à la demande des évêques de Québec. Et par le détail du fût de colonne, peut-être Liébert veut-il nous laisser entendre qu'il a profité des conseils de Montgolfier dans le dessin de ses riches tabernacles et dans l'ordonnance classique de ses retables.
Signalons enfin le portrait de la Mère Despins qui a cessé de vivre le 6 juin 1792. L'exemple de la Mère d'Youville ne lui a en rien profité. Pendant sa vie, on respecte son refus de ne pas se faire tirer; mais après sa mort, sa compagne, la Mère Lepellé-Mézière, appelle François Beaucourt qui portraiture aussi consciencieusement que possible l'ancienne supérieure de l'Hôpital-Général de Montréal.
L'histoire continue. Et parmi ces hommes et ces femmes qui sont pour ainsi dire retranchés du monde et qui regardent le portrait comme une sorte de frivolité quasi diabolique, il en existe au siècle dernier qui se font jouer par leur entourage et qui posent, inertes, inconscients et froids, devant le peintre ou le daguerréotypiste. Comme quoi les vivants ont plus de droits que les morts, même dans le domaine de la peinture.
Bas de vignettes:
[1] MONTREAL - Hôpital-général. Portrait de la mère d'Youville sur son lit de mort par LIEBERT, 1771.
[2] QUEBEC - Hôtel-Dieu. Portrait de la mère Catherine-de-Saint-Augustin par l'abbé Hugues POMMIER, 1668. IOA
[3] QUEBEC - Ursulines. Portrait de la mère Marie-de-l'Incarnation d'après un original, aujourd'hui perdu, de l'abbé Hugues POMMIER, 1672. IOA
[4] MONTREAL - Congrégation Notre-Dame. Portrait de la mère Marguerite Bourgeoys par Pierre LE BER, 1700. IOA
[5] QUEBEC - Hôpital-général. Portrait de la mère Louise Soumande-de-Saint-Augustin par Michel DESSAILLANT, 1708. IOA
[6] MONTREAL - Hôpital-général. Portrait de l'abbé Etienne Montgolfier par Philippe LIEBERT. IOA