
Textes mis en ligne le 20 février 2003, par Kawthar GRAR, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Art - Influence française 1957
Bibliographie de Jacques Robert, n° 262
Médecine de France, n° 85 (1957), p. 17-32.
L'ART FRANÇAIS AU CANADA
On comprendrait peu de chose à l'importance et à l'évolution des arts en Nouvelle-France si l'on n'avait toujours présente à l'esprit cette idée que la France a fondé, au nord-est de l'Amérique, non une colonie (au sens péjoratif qu'a ce terme depuis tantôt un siècle), mais une province, qu'un malheureux accident géographique, l'océan, isole de l'Europe pendant sept mois de l'année. Au point de vue qui m'intéresse, cette idée explique tout le caractère des Canadiens, leur esprit d'initiative, leurs aptitudes manuelles, leur goût du travail et de l'outil, leur sensibilité, leur fantaisie et leur goût de la liberté.
Le pays a été fondé à l'âge d'or de l'artisanat et des écritures publiques. L'âge d'or de l'artisanat a pu s'épanouir grâce à la discipline rigoureuse de la corporation: l'apprentissage et le compagnonnage; la Nouvelle-France n'a pas connu la corporation fermée, mais elle en a conservé l'esprit: la compétence et la conscience professionnelle. L'âge d'or des écritures publiques nous permet aujourd'hui de connaître et d'apprécier davantage et nos artisans d'autrefois et les nombreux ouvrages qu'ils ont laissés depuis le XVIIe siècle. Survolons donc trois siècles et demi d'histoire artisanale.
Les Français qui quittent leurs pays pour la Nouvelle-France ne s'exilent point; ils viennent prendre possession d'une contrée qui est la leur, qu'ils choisissent et qu'ils adoptent de leur plein gré pour y vivre et mourir. Ils apportent avec eux leur genre de vie, leurs coutumes, leurs traditions, leurs métiers et leurs techniques. Une première nécessité: se loger, eux et leurs bêtes. Et, tout naturellement, ils élèvent sur les bords du Saint-Laurent des maisons, des granges et des remises qui ressemblent aux constructions domestiques de leur pays d'origine. Dès le début, ils utilisent les matériaux traditionnels, le bois, la pierre, l'ardoise et le fer, et cela avec les techniques séculaires de la province française. Il est donc normal que les trois premières villes du pays, Québec, Les Trois-Rivières et Montréal, aient eu, peu d'années après leur fondation, un visage strictement français. Certains documents nous montrent ces trois villes à la fin du XVIIe siècle; ce sont des villes françaises avec leurs maisons de pierre à coupe-feu, leurs énormes cheminées à mitrons, leurs lucarnes à fronton fuyant, leurs portails classiques. Et qu'on ne croie pas que ces villes fussent miteuses à cause de la pauvreté des habitants. Au contraire. Pendant la deuxième moitié du XVIIe siècle, on érige à Québec et à Montréal des édifices considérables, tels les séminaires de Québec et de Montréal, qui existent encore, le château Saint-Louis, résidence des gouverneurs, le couvent des Ursulines de Québec, le couvent des Récollets - et j'en passe.
Les bourgeois de Québec construisent leurs hôtels à la ville basse pour la commodité de leur négoce; mais ce sont des maçonneries érigées sur des voûtes de pierre, dont quelques-unes existent encore. L'ensemble avait grand air, comme on peut s'en rendre compte en examinant la maquette Duberger, datée de 1809, et certains clichés de l'époque 1865. Pour peu qu'on ait voyagé en France, on trouve à Evreux, à Barfleur, à Cherbourg, à Potiers, même à Avallon et à Autun, des rues entières qui évoquent le Québec d'il y a un siècle. Assurément, les incendies et les démolitions intempestives ont appauvri la ville; mais il n'en est pas moins vrai qu'elle était alors, comme Montréal et Les Trois-Rivières, une agglomération au visage bien français - un tantinet provincial.
Les bourgs de la campagne ne l'étaient pas moins. Mais ici la concession des terres faisait de chaque habitation un édifice isolé; les remises et les écuries étaient séparées de la maison manable. D'où l'habitude de soigner davantage la silhouette des habitations et leur mouluration. Cette préoccupation de beauté nous a valu des chefs-d'uvre de proportions et de goût - telles la maison Villeneuve, à Charlesbourg, la maison Juneau, à Repentigny, et la maison Brossard, à Laprairie.
Au reste, la maison canadienne n'est pas d'un type unique. Dans la région québécoise, c'est la maison normande, longue, parfois coiffée d'une toiture en pavillon, agréable de formes et de mouluration; dans la région de Montréal, c'est plutôt la maison bretonne, courte, ramassée sur elle-même, sorte de forteresse domestique que dominent deux énormes cheminées. Si la mouluration de ces édifices est nettement de style Louis XIV, leur aspect et la mise en uvre de leurs matériaux - cailloux des champs et calcaire de rang - les apparentent aux maçonneries romanes; l'esprit est le même, la technique également.
A la longue, ces deux types de maisons se sont fondus, soit à cause du climat, soit sous l'action conjointe des bâtisseurs; ils ont produit des variantes d'un grand intérêt. Et pendant tout le XIXe siècle la maison canadienne a évolué lentement suivant la même tradition, jusqu'au jour où les techniques modernes, d'un esprit tout à fait différent, ont détrôné les anciennes.
Longtemps l'église canadienne n'a été qu'une maison plus grande que les autres, terminée à l'est par un rond-point ou un chevet plat et dominée à l'ouest par un clocher à une ou deux lanternes. Comme la maison, l'église était un édifice d'esprit roman mouluré à la Louis XIV. Encore ici, on rencontre deux types: l'église à transept, qui est fort répandue en France, et l'église à la récolette, long vaisseau terminé à l'est par un mur plat. Ce dernier nous vient également de France par l'entremise d'un ordre religieux qui a été puissant au Canada sous le Régime français: les Récollets. Les proportions de l'une et de l'autre étaient toujours étudiées avec soin, si bien que la silhouette de nos églises anciennes était à la fois personnelle et plaisante. La plus parfaite d'entre elles était assurément l'ancienne église de Lachenaie; construite en 1724 (démolie en 1883), elle était l'une de ces uvres à la fois naïves et savantes, à l'édification desquelles le malin génie de l'architecture paysanne semblait avoir participé. D'autres églises possédaient des qualités analogues; par exemple, les anciennes églises des Trois-Rivières (1710), du Cap-Santé (1715) et de Lotbinière (1750). Cependant, à mesure que le pays se développe, on bâtit des églises plus grandes, dont quelques-unes ont deux tours à la façade - telles les églises de la Sainte-Famille (île d'Orléans) (1743) et du Cap-Santé (1754). Vers 1785, sous l'action de quelques prêtres amateurs d'architecture, un type d'église se dégage de tous les essais du XVIIIe siècle. Les uvres les plus marquantes en sont les églises de Saint-Mathias (1784-1815), de Lacadie (1801), de Saint-Jean-Port-Joli (1773-1813) et de Lauzon (1830).
Le galbe de nos clochers est si typique qu'on se demande quelle est la province française qui en a donné le modèle. Paris, peut-être, qui nous a fourni tant de charpentiers et de maçons. Sûrement la Bourgogne, où les lanternes abondent; elles se peuvent [sic] comparer au clocher de la chapelle commémorative de Sainte-Anne-de-Beaupré et à celui du Cap-de-la-Madeleine, les plus anciens que nous ayons. Mais assez tôt ce membre architectural a atteint une grande perfection de galbe, et voici pourquoi: comme nos églises ne portaient habituellement qu'un sommet, on avait intérêt à en soigner le dessin, à en accentuer l'élan vers le ciel, à faire de chaque clocher une véritable affirmation dans l'absolu décoratif. Il n'est donc pas étonnant que nos charpentiers aient construit tant de beaux clochers. Il en reste un certain nombre; nous en connaissons d'autres par la gravure et la photographie. Voilà une création canadienne, simple, magnifique de dessin et de distinction - et bien française.
Sans ornement à l'extérieur, nos églises anciennes portent à l'intérieur un décor classique: des retables et des meubles d'un style Louis XIV assez sobre, puis d'un style Louis XVI, qui constituent des variantes savoureuses des styles français du XVIIIe siècle - sauf le style Louis XV, qui ne s'est jamais acclimaté dans le pays. Tabernacles, retables, chaires, bancs d'uvre et voûtes sont en bois, peint et doré à la feuille; ils rappellent les tabernacles de l'Ile-de-France, les retables du Poitou, les chaires et les bancs d'uvre des provinces de l'Ouest. Seules les voûtes sont d'origine purement canadienne; et au début du XIXe siècle nos sculpteurs en construisent en forme de caissons hexagonaux ornés de fleurettes dorées; elles possèdent un caractère décoratif fort agréable.
Dans ces humbles églises de campagne, nos sculpteurs sur bois multiplient les statues et les bas-reliefs dorés à la feuille. Nommons d'abord deux dynasties de sculpteurs: les Levasseur, Normands d'origine; les Baillairgé, originaires du Poitou. Dans la dynastie des Levasseur brille le plus puissant statuaire canadien du XVIIIe siècle, Pierre-Noël Levasseur (1690-1770); dans l'autre, citons l'architecte-peintre-sculpteur François Baillairgé, élève de l'Académie d'architecture et de sculpture de Paris (1678-1781), disciple de Stouf et de Lagrenée. L'un et l'autre ont produit des uvres fortes, où la distinction des formes s'accorde parfaitement avec la vivacité de l'expression. Ils ont eu de talentueux prédécesseurs: Jacques Leblond, né à Bordeaux, Denys Mallet, originaire d'Alençon, Paul Jourdain, Antoine Cirier, Charles Vézina; et leur plus sérieux concurrent, Philippe Liébert (1732-1804), a laissé un chef-d'uvre émouvant, le Beau Dieu de Vaudreuil. Ils ont eu également une équipe fort active de disciples: Quévillon, Amable Gauthier, Joseph Pépin, Jean-Baptiste Baret, surtout Thomas Baillairgé (fils de François) et ses élèves, André Paquet et ses apprentis. Si bien que le style Louis XVI, qui paraît chez nous en 1787 à la cathédrale de Québec, se prolonge dans le pays, sans changements notables, jusqu'à la fin du XIXe siècle. De nombreux décors d'églises en témoignent.
Nos sculpteurs ornent parfois de motifs classiques des armoires, des buffets et des fauteuils. Mais ces meubles sont habituellement façonnés par des ébénistes qui interprètent d'assez loin les rares modèles français qui se trouvent dans le pays. Ils sont donc forcés d'imaginer autre chose. Ainsi naît le meuble canadien du XVIIIe siècle, fabriqué en pin blanc ou jaune, simplifié à l'excès et uniquement orné de mouluration; l'esprit paysan français y apporte sa marque d'aimable rusticité.
Le décor de nos églises et de nos maisons serait incomplet sans la peinture et l'orfèvrerie. Au Canada, ces deux arts sont purement fonctionnels - les peintres et les orfèvres répondent à la demande de leur clientèle. Voyons les peintres.
Dans l'église, il faut des tableaux de dévotion; dans la maison, le portrait s'impose. Le tableau de dévotion ne vaut généralement pas cher: il orne un trumeau, pas davantage. Encore convient-il de remarquer que, pendant près de deux siècles, nos peintres se sont inspirés des nombreux tableaux qui nous sont venus de France au XVIIIe siècle et, plus près de nous, des tableaux de la collection Desjardins, qui ont été mis en vente à Québec en 1817 et en 1821. Cette collection comprenait des ouvrages de Jean Boucher (de Bourges), de Simon Vouet, de Jacques Blanchard, de Charles Le Brun, de Philippe de Champaigne, de Jean Jouvenet, de Jean Restout, d'Antoine Coypel, de Michel-Ange Charles, etc. Voilà les modèles de quelques-uns de nos peintres; il n'y a pas lieu d'insiter sur leur production. Mais le portrait a plus d'importance à cause de sa qualité de témoignage et aussi parce qu'il atteste le rang social du portraituré. Il date chez nous du milieu du XVIIe siècle; il est généralement en médiocre état de conservation, mais il reste aimable et vivant, réaliste sans apprêts, harmonieux sans recherche. Il reflète la société canadienne: un peu gourmé chez le seigneur, important chez le prélat, laborieux chez le grand bourgeois, simple et goguenard chez le petit bourgeois et l'artisan. Tels sont les portraits qu'ont laissés le Frère Luc, Michel Dessaillant, François Beaucourt, François Baillairgé, Louis-Chrétien de Heer et Louis Dulongpré. Vers 1835-1845, trois artistes élèvent le portrait à une certaine perfection plastique: Jean-Baptiste Roy-Audy, Antoine Plamondon et Théophile Hamel; le premier est un primitif autodidacte; le second se proclame élève de l'Ecole française; le troisième est l'un des grands portraitistes de son temps.
Depuis un siècle, nombreux sont les artistes canadiens qui ont étudié en France; ils auraient pu nous nantir d'une peinture d'histoire abondante et cocardière; mais non, ils ont fait du paysage et de la nature morte, dans un esprit tout à fait traditionnel.
L'orfèvrerie canadienne ne commence qu'au début du XVIIIe siècle, et pour une bonne raison: le manque de matière première; car le roi de France paie ses fonctionnaires et ses débiteurs avec de la monnaie de carte. Parmi nos premiers orfèvres, les uns sont nés en France: Roland Paradis et Michel Levasseur sont de Paris, Paul Lambert est d'Arras, Ignace-François Dèlezenne est de Lille; les autres sont nés en Nouvelle-France, tels Jacques Pagé, Jean-François Landron et Joseph Maillou. Leurs ouvrages sont d'un style nettement français, mais assez simple. Et comme l'Ecole canadienne fait l'économie du Louis XV, nos orfèvres évoluent lentement du style Régence au style Louis XVI, créant ainsi une variante savoureuse dans les formes de transition. Deux artisans assurent cette variante: Paul Lambert et François Ranvoyzé. Celui-ci, né à Québec en 1739, a façonné des milliers de vases liturgiques et profanes; il en a particulièrement étudié le galbe et la ciselure; et il existe des frises dissymétriques [sic] de Ranvoyzé qui sont des merveilles d'ingéniosité et de fantaisie. Laurent Amyot, concurent de Ranvoyzé, a fait son apprentissage à Paris de 1783 à 1787; il en a rapporté les éléments au Canada jusqu'au milieu du XIXe siècle avec Pierre Huguet, Marion, François Sasseville et Pierre Lespérance.
Longtemps la vie canadienne est purement artisanale. Même après l'invasion du pays par l'importation industrielle de l'Europe occidentale, nos artisans ont continué de produire les mille et un objets nécessaires à l'église et à la maison, avec les mêmes qualités de dessin et d'exécution. Mais, avec le temps, le mauvais exemple de la grande industrie est venu changer tout cela. Les formes ont dégénéré; les procédés de production se sont mécanisés; la conscience professionnelle a fléchi; surtout, la clientèle a délaissé la boutique de l'artisan pour le magasin à rayons. La vie artisanale est devenue insoutenable.
Et pourtant, depuis une vingtaine d'années, elle reprend vie. Non plus au service du peuple, comme elle était autrefois, mais au service des rares hommes qui y croient encore. Elle reprend également vie avec des techniques autrefois peu utilisées, comme l'émaillerie, la céramique, la tapisserie, la joaillerie. Et c'est dans ces diverses disciplines que nos jeunes artistes révèlent le mieux, leurs réactions purement françaises devant des solutions neuves à des problèmes d'ordre décoratif.
Mais c'est là un aspect de l'influence française sur l'art contemporain au Canada. Elle se fait sentir dans tous les domaines et par tous les moyens. L'architecture lui doit beaucoup; la sculpture davantage; quant à la peinture, elle lui doit presque toute sa fraîcheur, ses excès, ses engouements, ses réussites et ses échecs.
Cependant, l'influence française se fait sentir davantage dans la culture de l'esprit. On peut dire qu'autrefois nos artistes se préoccupaient peu de culture esthétique: quelques grands noms d'artistes, toujours les mêmes, revenaient dans leurs propos, et c'était tout. Aujourd'hui, c'est différent. Les livres, les revues, les journaux, les conférences plongent nos artistes en pleine civilisation française, c'est-à-dire dans le temps et l'espace de France. Ainsi s'oriente notre pays vers un humanisme vivace et sain, qu'il redécouvre avec joie après des années d'engourdissement et d'indifférence.