Gérard Morisset (1898-1970)

1959.09 : Peinture - Portrait - 17e siècle

 Textes mis en ligne le 24 février 2003, par Sophie MALTAIS, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Peinture - Portrait - 17e siècle 1959.09

Bibliographie de Jacques Robert, n° 246

Concorde, vol. 10, no 9-10, 1959, p. 14-15.

LES PORTRAITS DE FRANCOIS DE LAVAL

Dans notre société cléricale du XVIIe siècle, la figure peu pittoresque mais marquante est celle de François de Laval. Réaliste, extraordinairement lucide et, par cela même, volontaire, même quelque peu cassant, le premier évêque de Québec soutient victorieusement la comparaison avec son successeur Saint-Vallier, beaucoup moins avec cet administrateur clairvoyant et retors qu'était le comte de Frontenac - mais si le gouverneur avait occupé le poste de Laval et si ce dernier avait été gouverneur... Chi lo sa?

Pour nous faire une idée de la personne remuante, irascible, spirituelle et affamée de gloire qu'était Frontenac, nous n'avons hélas ! que le bronze de Philippe Hébert ; de sa niche du Parlement de Québec, il foudroie du regard, depuis près de trois quarts de siècle, son ennemi personnel, l'amiral Phipps ; le sculpteur lui a donné un air belliqueux, mais sans aucune garantie d'authenticité ; car l'homme qu'on nous a présenté naguère comme Frontenac sur son lit de mort, et qui a inspiré le sculpteur, était en réalité un médecin allemand du XVIIIe siècle.

Il n'en est pas ainsi de François de Laval. Nous connaissons de lui trois portraits authentiques : celui que le Frère Luc a peint en 1672, le portrait que Jacques Leblond a exécuté vers 1699 à la demande de Mme de Champigny et le portrait de La Varende, conservé en France ; les autres portraits sont des gravures faites d'après les deux premières peintures, ou des sculptures qui ont vraisemblablement la même origine, mais non la même valeur documentaire. Laissant de côté les portraits qui relèvent uniquement de l'imagerie populaire - et ils sont nombreux -, je voudrais écrire quelques mots des trois œuvres principales que je viens de signaler et de quelques ouvrages qu'elles ont inspirés.

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A l'automne 1671, François de Laval se rend en France dans l'intérêt de son vicariat apostolique. Il a comme voisin de cabine - si je puis dire - un récollet qu'il connaît bien, le peintre Claude François, dit Frère Luc. Avec lui, il ébauche une Apothéose de Catherine de saint Augustin, dont le Père Ragueneau commande une gravure à Jean Patigny pour son ouvrage sur l'illustre hospitalière. Les relations entre François de Laval et le Frère Luc ne se limitent pas à cette composition édifiante. Rendus à Paris, le Vicaire apostolique et le Récollet restent en relations étroites pendant quelques mois. C'est sans doute au début de l'année 1672 que le Frère Luc peint le portrait de François de Laval. On dirait à première vue que c'est une œuvre janséniste. Le rigorisme des traits, la pose volontairement sévère du personnage, l'absence de tout détail qui pourrait retenir le regard hormis le visage, tout dans ce portrait rappelle un certain nombre d'œuvres de Philippe de Champaigne - et je ne m'étonne point qu'on l'ait attribué au peintre de Port-Royal ; tout, sauf le coloris et, ce qui est plus probant, les rapports de tons. Chez Philippe de Champaigne, le lyrisme des couleurs est d'une noblesse extrême ; chez le Frère Luc, disciple de Rubens, les tons chantent avec une sorte d'intempérance, avec juste ce qu'il faut de distinction pour que l'ensemble soit parfaitement acceptable. Que demander à ce portrait au point de vue psychologique? Beaucoup - et c'est ici que le Récollet rachète la facilité de ses harmonies et une certaine mollesse dans le modelé.

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Le portrait conservé dans la famille de La Varende paraît avoir été peint quelques années plus tard, au cours de l'un des nombreux séjours que l'évêque a faits en France avant sa démission en 1684. L'expression du visage n'est pas du tout la même. On dirait qu'avec les années les traits du personnage se sont adoucis, le regard s'est apaisé dans une sorte de bienveillance quasi souriante et un commencement d'embonpoint rend plus agréable l'abord de cet homme un peu désabusé. Au reste, l'exécution de cette œuvre, grasse et enveloppée, écarte le nom du Frère Luc comme l'auteur de ce portrait. D'autre part, il ne peut s'agir ici d'une copie faite au début du XVIIIe siècle d'après l'original du Frère Luc. Il faut se résigner à n'en pas savoir davantage.

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Le dernier portrait authentique de François de Laval se trouve à l'archevêché de Québec. A la date où il a été peint (1699), la capitale du pays ne comptait qu'un seul peintre, Jacques Leblond. De là à lui attribuer ce portrait, il n'y a qu'un pas. Je le franchis volontiers, car le portraituré et le portraitiste vivaient alors sous le même toit, c'est-à-dire le séminaire que Laval a fait bâtir vingt ans plus tôt.

Que Jacques Leblond ait appris la peinture de son père Antoine Leblond, peintre de la ville de Bordeaux, cela est normal ; qu'il ait appris également la technique de la fresque, je n'en serais pas étonné. Quoi qu'il en soit, la peinture de l'archevêché, faite sûrement à l'huile, se présente avec la technique et le coloris d'une fresque. L'ensemble est fort agréable de couleur. Dans la galerie des évêques et archevêques de Québec, c'est l'un des plus sympathiques - au point de vue peinture - et des mieux réussis.

On a beaucoup imité ce portrait au cours du XIXe siècle. Vers 1878, Walker et Wiseman en ont publié une gravure dans l'Opinion publique ; d'autres graveurs, comme Leggo, en ont tiré des cuivres dont on retrouve des épreuves dans certains manuels.

Quant à la gravure de Dufflos, dont il existe nombre de copies anonymes, elle a été faite d'après l'œuvre du Frère Luc ou d'après une réplique.

Bas de vignettes:

[1] Portrait par Claude François, dit Frère Luc (1672).

[2] Portrait conservé par la famille de La Varende.

[3] Gravure de Walker et Wiseman d'après la peinture de Jacques Leblond.

 

 

web Robert DEROME

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