Gérard Morisset (1898-1970)

1959b : La conservation historique

 Textes mis en ligne le 19 février 2003, par Pascale TREMBLAY, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Art - Conservation 1959b

Bibliographie de Jacques Robert, n° 031

Le Congrès de refrancisation, Québec, Éditions Ferland, 1959, t. 5, p.12-26.

La conservation historique

Peu de langues au monde, je crois, ne comportent ce proverbe qu'il est plus facile d'acquérir que de conserver. Pour acquérir, il suffit d'un peu d'argent et d'un peu de convoitise alors que pour conserver il faut un peu de discernement; il faut aussi un peu d'amour des objets qu'on possède. Voilà pourquoi l'humanité, qui dure déjà depuis des milliers d'années, a produit un nombre considérable d'œuvres et qu'il en reste malgré tout si peu. Il existe des peuples bâtisseurs, des peuples qui produisent sans cesse et qui démolissent aussi sans cesse. Il y en a d'autres qui construisent peu et, par le fait même, qui ont le sens de la conservation et parfois le sens de l'acquisition.

Il faut ranger les Canadiens français parmi les premiers, c'est-à-dire les peuples qui ont su construire. Vous allez voir tout à l'heure par les monuments qui vont passer sur l'écran, qu'ils sont parvenus à une perfection architecturale telle que , tous les jours, j'en reste confondu. Dire que nous qui avions le sens de l'architecture, nous l'avons perdu subitement à la fin du 19e siècle et nous ne réussissons pas à le rattrapper. Vous allez voir, c'est la conclusion de la conférence que je vais vous faire, vous allez vous rendre compte que, pour rattraper cette perfection dans les proportions, cette franchise dans la construction, ensuite cette fantaisie qu'on trouve dans les monuments du Canada français, nous avons beaucoup d'ouvrage à faire et que dans ce domaine de la refrancisation, je ne vois pas comment nous y parviendrons. Mais, enfin, il faut être optimiste et vous allez tout de même constater qu'il s'est fait, dans le passé, beaucoup de choses.

Ces choses étaient frappées de perdition dès le milieu du 19e siècle. Tout à l'heure vous allez voir sur l'écran l'ancien collège des Jésuites qu'on a démoli stupidement en 1878, non seulement avec le pic mais aussi avec la mine car cet édifice qui devait tomber tout seul a résisté au pic et même, pendant un certain temps, à la mine. De plus en plus, dans le 19e siècle, on constate que la plupart des momuments sont défigurés. On défait des façades et on les remplace par des façades ridicules.

Après la première guerre mondiale, il a fallu donner un sérieux coup de barre et ça été la fondation de la Commission des Monuments Historiques. Elle a fonctionné pendant plusieurs années, elle a publié des livres, des rapports, comme par exemple , et le dernier en date, , mais comme elle avait assez peu de pouvoirs, elle n'a pu sauver beaucoup de monuments. Il a fallu notre époque pour nous réveiller un peu et s'attaquer au problème de la conservation et de la restauration des monuments.

C'est précisément le sujet que j'attaque à mon tour. Vous allez voir, comme première projection, cet ancien Collège des Jésuites qui a été construit au 18e siècle, vers 1740, 41 et qui, au dire de Kalm, aurait fait un très beau palais royal à Stockholm. Il était construit à la place de l'Hôtel de Ville actuel. La chapelle se trouvait dans la rue Desjardins là-bas, à gauche et, pour avoir une idée de l'orientation du monument, il faut noter que cette photographie est prise du clocher de la cathédrale. C'était en effet un ensemble vraiment imposant, un peu comme certains collèges des Jésuites de certaines villes françaises, par exemple celui de La Flèche. Je ne parle pas de tout l'ensemble de La Flèche, mais de certains pavillons. Remarquez d'abord la solidité de l'ensemble, ensuite la perfection des proportions et la finesse de ce petit clocheton que vous voyez là et qui était certainement l'un des plus beaux, avec le clocheton du Séminaire de Québec et le clocher de l'ancienne église Ste-Anne-de-Beaupré qui, heureusement, existe encore.

Je vous parlais des monuments qui ont été abîmés. Voyez cette façade de l'ancienne église de St-Marc de-Verchères qui date de 1799-1800. Cette église avait été contruite d'après les dessins, les plans et devis de l'abbé Godefroy, [sic] A l'époque, c'est-à-dire fin du 18e et début du 19e, la plupart des prêtres, des vicaires forains de la province de Québec aimaient beaucoup l'architecture, en causaient très souvent entre eux. L'un deux, l'abbé Pierre Godefroy, curé de Boucherville, avait réussi à dessiner un plan d'église et aussi à rédiger un devis aussi complet que possible afin que les entrepreneurs ne puissent arguer du moindre oubli pour charger des extras. Eh bien, cette église de St-Marc de Verchères a été construite en 1799-1800, d'après ce dessin. Vers 1908 ou 1910, on s'est lassé de cette façade nue, de ce beau clocher, très bien dessiné et on élevé le gâteau de noces que vous allez voir. C'est aussi beau à l'envers qu'à l'endroit. Voici cette horrible façade qu'on a construite vers 1908 ou 10 et qui, vous le voyez, n'a aucune des qualités de la façade antérieure et qui, d'ailleurs, n'ajoute rien à l'édifice. Le reste est resté absolument tel quel.

A l'église de St-Léon de Maskinongé, construite en 1823, on avait appliqué également le plan type de l'abbé Godefroy et en même temps son devis. Eh bien, en 1916, on a râclé cette façade et on a construit celle-ci. Vous voyez le manque de goût de cette génération et quand je parle de cette génération, on peut tout de même avouer que la nôtre n'a pas beaucoup plus de goût. On peut avouer aussi que l'autre génération, celle de 1890, a fait des choses aussi abominables. Dans ce domaine, je pourrais vous faire une conférence de deux heures, intitulée: Avant, après, avant, après, avant le passage de l'architecte moderne et après son passge, et vous verriez que les exemples sont innombrables.

Un tel état de choses on le rencontre par exemple à Lotbinière. On a construit à Lotbinière, en 1818, une grande église à transept qui, primitivement, devait avoir un clocher à la façade, sur le pignon de la façade. Le curé Jean, qui était curé à l'époque à Lotbinière, s'est offert à payer une tour si la Fabrique voulait bien payer l'autre. C'est ainsi que Lotbinière a été rédigé un peu sur le plan de l'église du Cap Santé et qu'on a élevé, vers 1820, ces deux grands clochers qui étaient peut-être un peu petits pour l'ensemble, mais qui, tout de même, étaient très bien dessinés. Je ne parle pas de ces pinacles qu'il y a aux deux clochers, qui ont été contruits beaucoup plus tard. Cette belle façade n'était pas parfaite, mais, tout de même, elle se tenait bien. En 1888, David Ouellet en a fait cette prétentieuse façade avec ici, ces créneaux, cette espèce de fronton élevé à grands renforts de bois et de tôle, et ici, cette espèce de grosse moulure qui n'ajoute rien, qui, même, alourdit l'ensemble, et ce portique et ces grands clochers, qui étaient beaucoup plus hauts que ça. En 1913, un ouragan s'est vengé de l'extravagance de David Ouellet. Les clochers sont tombés. On les a reconstruits 15 pieds moins haut. Vous voyez alors jusqu'où va la grandiloquence de cette époque 1888.

Cette église de Lotbinière a été l'une des premières que la Comission des Monuments historiques a restaurées en 1952. Voici un détail fort intéressant: c'est le petit clocheton qu'on a contruit sur la croupe de la sacristie. Deux ans auparavant, la sacristie avait été rasée par le feu. Le capitaine de milice, un nommé Tousignant, se baladait autour du chantier et se disait que tout de même ce petit clocheton sur la croupe de la sacristie ferait bien l'affaire. Il s'est offert à payer la moitié du clocheton si la Fabrique voulait payer l'autre. C'est ainsi qu'un nommé Amable Paré, un simple charpentier de village, né à Nicolet transplanté à Lotbinière, a construit, a dessiné d'abord de ses mains sur le plancher de la sacristie cet admirable petit clocher de la croupe et qu'il l'a érigé lui-même. Rappelez-vous les deux grands clochers de la façade. Quelle différence entre cette œuvre très fine, très belle d'aspect, très bien dessinée et ces deux grands clochers prétentieux qui sont tombés! Vous voyez où s'était réfugié le génie de l'architecture; il s'était réfugié chez les hommes de métier, ceux qui passaient cinq, huit, dix ans en apprentissage et qui, au bout de ces dix années là, connaissaient parfaitement leur métier, connaissaient également les formes, avaient dans les yeux des formes et des coloris et savaient surtout se servir de leurs outils.

L'intérieur de Lotbinière a été fait en plusieurs campagnes. D'abord en 1824 on a confié à Thomas Baillargé le soin de faire le retable, c'est-à-dire tout le fond du sanctuaire. C'est un fond plat, c'est un chevet plat, eh bien Tomas Baillargé a conçu ce retable exactement comme les retables à la récollette, c'est-à-dire un retable fait en forme d'Arc de Triomphe à l'antique; par exemple la grande arche centrale, les deux portes destinées aux piétons et puis ensuite ces motifs, cet entablement, ces colonnes et ces pilasses et là-haut, l'attic, et il a décoré ce retable d'abord chaque côté la foi de l'espérance, ensuite deux bas-reliefs que vous verrez en détail tout à l'heure, et, en bas, ces magnifiques portes très bien dessinées, en un style Louis XVI d'une grande finesse d'exécution et de dessin. Voici le détail d'abord des médaillons et vous avez sous les yeux saint-Jean Baptiste, un grand médaillon qui a environ les dimensions qu'il a sur l'écran, l'une des rares représentations originales de saint Jean Baptiste dans l'art canadien car nous en sommes à les compter sur les doigts, - je connais trois bas-reliefs de saint Jean Baptiste et je connais deux statues intéressantes - pour vous dire que le sujet de notre saint patron n'a inspiré que très peu d'artistes. Il est temps qu'on s'en occupe.

De l'autre côté, à droite, saint François-Xavier dans la pose habituelle que lui donnent les tableaux, c'est-à-dire en train d'évangéliser les Japonais, manque un peu d'originalité mais enfin il est dans un paysage avec quelques petits arbustes; le geste est assez ample et ces bas-reliefs en bois sculpté et doré ont vraiment grand air quand on les voit en place.

Voici l'attic qui représente, la foi qui tient une croix dans la main et l'espérance, avec son ancre, que vous voyez ici. C'est ce détail des figures qui se trouve sur les rampants du fronton qui rappelle un peu un tableau de monsieur Ingres qui a été peint à peu près dans le temps ou plutôt un peu après que ces deux statues furent faites, et c'est l'apothéose d'Homère. Du reste beaucoup d'artistes en Italie, en France, au 16e et au 17e ont orné les rampants d'un fronton avec des statues couchées.

Dans la chaire que Thomas Baillargé a faite en 1832, il y a un détail fort intéressant. C'est le Moïse, ce gros homme gras qui avait d'ailleurs des traits communs avec le curé Faucher, celui-là même qui a commandé cette chaire, et cette chaire d'ailleurs toute menue qu'il aurait pu broyer entre ses mains puissantes. Le curé Faucher était un homme qui pesait 440, 450 livres. Alors ce Moïse, vous le voyez, il est très gros et il fait comme d'ailleurs beaucoup de gros hommes, il a un geste élégant, il a même un regard foudroyant pour montrer à ses fidèles, aux fidèles certains commandements des Tables de la loi.

Voici un détail du retable de la chaire de Lotbinière. C'est un détail très agrandi, en réalité cette tête d'ange est toute petite, mais même agrandie vous voyez qu'elle ne perd pas cette densité de la forme qu'on remarque dans toute cette sculpture d'église du 18e et du 19e siècles jusqu'aux environs de 1880.

A Lotbinière même il y a une petite chapelle érigée par le curé Faucher. C'est une chapelle de procession qui se trouve dans le village. Là encore Amable Paré, tout frais arrivé de Nicolet, a construit le clocher. Vous constatez qu'il a à peu près les mêmes qualités dans le dessin, dans les proportions, que celui que vous avez vu tout à l'heure sur la croupe de la sacristie. Au reste, sur la croix en fer forgé que vous voyez là, sur le coq, se lisaient les initialesdes [sic] maîtres-maçons, des maîtres-charpentiers et du maître-forgeron qui ont travaillé à cette chapelle, qui date de 1834, et que la Comission a restaurée il y a trois ans.

Nous voici maintenant au Cap Santé, une des églises les plus anciennes que nous possédions. Elle a été érigée en 1734, d'après un plan beaucoup plus vaste que les autres. Elle a été construite après l'église de la Sainte Famille, qui a deux tours et un clocher central. Celle-ci est beaucoup plus grande que celle de la Sainte Famille et surtout beaucoup plus haute. La toiture est à 60 degrés, elle est très haute. En revanche, les transepts, les croisillons sont tout petits. Au 19e siècle on a ajouté un portique qui d'ailleurs ressemble beaucoup à celui de Lotbinière, de sorte que l'église du Cap Santé semble être la mère de l'église de Lotbinière. Voici un détail d'une des niches de la façade qui représente saint Joseph. Ce sont des statues de François-Noël Levasseur, sculpteur de Québec, qui datent de l'année 1773. Il y a également la Madone et l'Enfant Jésus au centre, c'est-à-dire juste sous le fronton central.

Voici maintenant quelques autres monuments que la Commission a restaurés il y a quelques années. Je vous signale d'abord cette petite chapelle de procession à l'Ile aux Coudres. Elle était en très mauvais état, elle menaçait de s'écrouler et, de fait, une partie du mur est tombée en 1954. Il a fallu alors relever entièrement la maçonnerie. Nous en avons profité pour refaire la toiture, peindre le petit clocheton, la toiture, les bois des portes et des fenêtres. Nous avons d'ailleurs restauré d'autres petites chapelles de procession, car il y en a qui sont vraiment délicieuses. Prenez celle-ci, celle de Beaumont, vue de l'abside, du chevet, qui a été construite vers 1733, avec les cailloux qui restaient de l'érection de l'église et qui n'est pas du tout une réduction mathématique d'une grande église. Ces petites chapelles ont des proportions bien à elles. Encore une fois, ce ne sont pas des réductions mathématiques, ce sont de petits monuments qui ont leurs proportions à eux, leur mouluration et aussi leur silhouette et je n'en connais pas deux semblables. Il est très facile de les distinguer par leurs proportions, la hauteur du clocher, leur mouluration et ensuite leur silhouette générale.

A Saint-François, dans l'Ile d'Orléans, il y a une église qui a été bâtie en 1734 par un nommé Thomas Allard, un maître-maçon, architecte de Québec, [sic] Cette église a beaucoup souffert: d'abord en 1759, ensuite par la main des restaurateurs. Elle avait, à la façade, trois niches. En 1854, monseigneur Turgeon les a fait murer parce que, disait-il, les statues étaient devenues indécentes. Finalement, on a construit cet énorme clocher, en 1863, pour remplacer un petit clocher qui était une merveille d'élégance et qu'on voit sur une photographie que j'ai retrouvée à Montréal. On a aussi recouvert tout le portail, toute la façade avec des planches de deux pouces d'épaisseur. Comme je savais qu'il y avait des niches, en 1954 j'ai commencé par faire enlever ce bois et nous avons en effet retrouvé les niches que vous verrez tout à l'heure sur une autre photo. Nous avons fait enlever tout le crépi qui masquait la maçonnerie et ensuite nous avons recommencé. Nous avons reconstruit l'ancien clocher. Celui qui existait en 54 fatiguait un peu la charpente. L'architecte André Robitaille a élevé ce petit clocher d'après une photographie, une vieille photographie de l'époque de 1860.

Voici la façade de cette église de Saint-François avec ses trois niches. Cette espèce d'architrave ici, que nous avons rétablie et qu'on avait abîmée pour pouvoir passer le revêtement de bois et ensuite, avec ce magnifique petit clocher qui va finir par se patiner car il est recouvert en cuivre et qui, dans quelques années, aura à peu près l'aspect du clocher de la cathédrale de Québec. J'entends, au point de vue du ton du vert de gris.

A l'intérieur, nous avons restauré toute l'église. Malheureusement nous n'avons pas pu enlever l'énorme maître-autel, qui date de 1900 et qui a été construit par la maison Villeneuve. On peut faire des bêtises sans s'en apercevoir! En 1900, un ancien curé de Saint-François a donné l'ancien maître-autel de Saint-François à une paroisse du compté de Bellechasse. Il a fait construire par la Maison Villeneuve ce monument qui masque tout le tableau de saint François de Sales. L'ancien autel, que j'ai vu à Saint-Magloire, et qui provient de Saint-François, venait à peu près à cette hauteur-là et il est vraiment magnifique. Le tombeau est sculpté à la romaine et l'autel lui-même, avec ses girandoles et ses petits reliquaires, est charmant. Tout l'intérieur de Saint-François a été sculpté vers 1837, 38 par André Paquet sous la direction de Thomas Baillargé. L'ensemble est très beau. C'est une église qui n'a pas de transept. Par conséquent le dessin est légèrement différent de celui des autres églises de l'Ile, sauf peut-être celle de Saint-Jean.

Il y a également à Saint-François des lustres anciens qui datent de l'époque 1795 et que l'ancien curé a eu le bon esprit de sortir du grenier de la sacristie. La chaire a une histoire. Elle a été commencée en 1842 par un sculpteur assez bien connu: Louis-Xavier Le Prohon. Il y a eu contestation, procès, finalement la chaire a été terminée en 1844 par le même sculpteur. Il a produit une œuvre fort intéressante. D'abord la main courante avec les détails d'enroulement, ensuite la cuve de la chaire qui porte une Madone avec son Fils, au-dessus un beau grand médaillon en bois sculpté et doré qui représente saint Thomas d'Aquin. Cette chaire, à l'époque, a coûté si je me rappelle bien, 200 ou 300 livres, c'est-à-dire qu'aujourd'hui elle coûterait environ $5 ou $6,000.00 au moins.

Nous voici maintenant à Saint-Mathias, dans le comté de Rouville. L'église a été commencée en 1784 par l'abside. Elle a été agrandie en 1815. C'est alors qu'on a construit le clocher actuel et la façade. Elle est entourée d'un mur de cimetière qui comporte aussi un portail de chaque côté. Comme ensemble, on peut difficilement trouver quelque chose de mieux proportionné. Quand on fait le tour de cette église, on est émerveillé par la variété de silhouettes qu'elle offre au visiteur. On en fait le tour par exemple à l'intérieur du terrain du mur du cimetière et ces différents sommets changent d'aspect à mesure qu'on avance. C'est vraiment curieux de voir que c'est une église dont, comme certaines églises européennens, je pense par exemple à la cathédrale du Mans ou encore Chartres ou encore Amiens. [sic] on peut faire le tour parfaitement [sic] Ici, au Canada, peu d'églises offrent cette facilité de pouvoir en faire le tour. Je ne connais guère que l'église de Saint-Jean-Port-Joli dont on puisse faire le tour, comme à Saint-Mathias.

L'église de Saint-Mathias avait été bien abîmée au cours du 19e siècle. Des peintres et des sculpteurs n'ont pas craint de s'attaquer à cette belle nef qui avait été sculptée entre 1808 et 1840 par Louis Quévillon d'abord, ensuite par René Saint-Jean dit Beauvais et enfin par Jean-Baptiste Barrette. La sainte population de plâtre était devenue nombreuse avec les années. On avait installé une horloge sur un tout petit portail. Bref on n'avait pas laissé deux pouces carrés sans peinture ou sans un petit morceau de bois mal sculpté. Il fallait tout de même restituer à ce monument sa simplicité d'autrefois. On a enlevé les imitations à la peinture dans les jours des fenêtres, le chemin de croix de plâtre peint, Dieu sait de quelles couleurs effroyables, on a fait disparaître dans la voûte de sanctuaire et dans celle de la nef les motifs peints au pochoir qui avaient été exécutés, vers 1885, par un homme qui a eu une destinée bizarre, étrange, et qui a abîmé bien des monuments. C'est un nommé Meloche. Il a sévi, dans la Province, pendant une cinquantaine d'années.

Voici un autre détail de Saint-Mathias. C'est la chaire de Louis Quévillon, 1808 à peu près, avec cette jolie petite tribune qui a été construite par Jean-Baptiste Basrin et qui est un exemple assez frappant de style de la Renaissance avec cette mouluration si peu accusée, avec cette finesse dans la répartition des ornements et surtout dans cette partie-ci, d'abord la finesse du plafond et ensuite ces deux colonnes de style ionique qui supportent l'ensemble. C'est d'ailleurs l'un des ensembles les plus charmants que je connaisse dans la région de Montréal.

Dans le sanctuaire, il y a deux grands bas-reliefs de Jean-Baptiste Barrette que nous avons restaurés. L'un représente la naissance de l'Enfant Jésus avec un berger, la Madone et puis le petit Enfant ici. En bas, un autre, voici l'âne et le bœuf. Il y en a un, je crois, il doit y avoir l'un des deux en tous cas, et puis ici, un petit mouton. Ce sont des bas-reliefs extrêmement naïfs. Vous allez voir par exemple dans le suivant, c'est-à-dire le Christ dans le désert, que le Christ est entouré d'animaux et puis, regardez comment les arbustes sont dessinés. Ce sont des bas-reliefs qui ont à peu près les dimensions de celles qui paraissent sur l'écran, environ 5 pieds ou 6 pieds de hauteur.

A l'église de l'Acadie, qui se trouve près de Saint-Jean, le visiteur est frappé par les proportions de l'ensemble. D'abord la finesse du clocher à deux lanternes, ensuite le transept assez peu développé, assez peu profond, et qui monte assez haut, contrairement à certaines églises comme celles de Cap Santé et Lotbinière. Je le répète, cette église construite en 1800, 1801 est de proportions fort agréables surtout lorsqu'on la voit d'un certain angle. Enfin elle est construite sur une pointe, de sorte qu'on peut même en faire le tour.

Près de l'église se dresse le presbytère en pierres des champs, long d'environ 80 pieds, l'un des plus considérables de la Province. Il comporte de grosses cheminées aux deux bouts. On comprend qu'autrefois il y ait eu des presbytères aussi considérables, car les presbytères servaient d'abord de résidence au curé, ensuite de salle des habitants, et enfin d'entrepôts pour la dîme du curé. La dîme se payait sur des grains et même parfois sur des légumes. Son entreposage exigeait un espace assez considérable.

Voyons l'intérieur de l'église de l'Acadie, tel qu'il était il y a quelque années. Là aussi Meloche était passé. Il avait laissé partout dans la voûte des motifs au pochoir. Le malheureux avait même eu la maladresse, d'aller faire de mauvaises copies dans les médaillons qu'il y a dans la voûte. Il avait mis de la couleur assez mal arrangée, assez mal proportionnée. Il a fallu faire disparaître complètement tout ce que monsieur Meloche avait accumulé de mauvais goût dans cette église. La Commission a cherché à donner aux monuments l'aspect qu'ils avaient autrefois. Alors - on le constate par les livres de compte - l'architecture jouait un plus grand rôle que l'ornement. Le bibelot existait, mais il existait en argent massif et il servait au culte. On n'exhibait pas les bibelots, sauf les lampes de sanctuaire. Il n'y avait pas de statues en plâtre autrefois et les quelques statues qu'il y avait dans les retables étaient en général soit dorées ou parfois peintes oui, mais en des tons absolument conventionnels. Nous avons fait disparaître les motifs de monsieur Meloche, des motifs qui contredisaient souvent la sculpture. Maintenant on voit très bien les motifs qu'ont sculptés les Filsterer, père et fils. La chaire a été sculptée par les mêmes, les Filsterer. Elle est beaucoup moins belle que celle de Saint-Mathias, mais elle a tout de même beaucoup d'envolée.

Voici un tableau de Louis Du Longpré qui représente je crois, le Miracle de saint René. Un détail du petit ange qu'il y au-dessus du grand fronton central du sanctuaire. Il est sur l'entablement. C'est un petit ange en bois sculpté et si vous l'aviez vu avant la restauration, il était peint ton avec du rouge sur les lèvres, et puis une chevelure atroce d'un brun marron assez sombre et assez sale.

Pas loin de Saint-Hyacinthe, à la Pésentation, il y a une église qui a été construite de 1817 à 1823 par l'abbé Martial Bardy. Il était l'oncle du fondateur de la St-Jean Baptiste de Québec. Ce nommé Bardy était un ami de l'abbé Godefroy et un ami de l'abbé Cherrier, curé de Saint-Denis. Il s'intéressait beaucoup à l'architecture. Entre 1810 et 1817, il a dessiné les plans de la Présentation. Il a dessiné également les plans des trois portails, qui sont d'ailleurs vraiment extraordinaires au point de vue du dessin, des proportions. Il a même rédigé certaines phrases qu'il a fait graver sur l'imposte des portails. C'est lui également qui a dessiné le grand clocher, qui est un peu différent des clochers de l'époque. Dans l'ensemble, il a suivi assez exactement les proportions et le dessin des clochers de la région de Montréal.

Voici une vue prise de l'est de cete belle église de la Présentation. Elle se termine, vous voyez, par une sacristie. Ce petit édifice en briques est destiné à disparaître, c'est un charnier, qui tombe un peu en ruines de l'autre côté. Il va probablement disparaître pour faire place ici à une avenue.

Mais, regardez comme l'ensemble tout de même pyramide très bien. C'est l'une des belles églises de la région de Montréal. L'intérieur est un peu moins complet que Saint-Mathias.

Je relève par exemple un détail, une tête d'ange du tombeau du maître-autel.

Nous arrivons à la maison des métayers du Séminaire à Giffard. Elle a été commencée en 1689, plutôt 90, continuée au 18e siècle, vers 1740. C'est une grande maison qui, autrefois appartenait au Séminaire, après avoir appartenue aux Jésuites. C'était la maison des métayers des Jésuites, de la Seigneurie de Notre-Dame des Anges. Elle était menacée de démolition. On a réussi à la restaurer en 1947 ou 48. Maintenent elle est bien mal en point avec ces patinoires tout autour, avec ces clôtures qui l'encerclent de tous côtés. J'espère que nous aurons l'occasion de la sauver de nouveau et de lui redonner un peu l'aspect qu'elle avait autrefois avec ses grands arbres et aussi avec son petit parterre.

Voici l'intérieur de l'église de Saint-Jean, à l'Ile d'Orléans, que la Commission a restauré en 1951 ou 52. Là aussi il y avait autrefois un très beau maître-autel. Comme Saint-François, on l'a donné ou vendu et on a fait construire les trois meubles insignifiants qu'on y aperçoit aujourd'hui. L'ensemble n'a pas la valeur de dessin, ni non plus d'exécution de l'église voisine de Saint-François. D'ailleurs, ce n'est pas le même sculpteur qui a travaillé à l'église de Saint-Jean. La chaire et le banc d'œuvre ont été sculptés vers 1812 ou 13 par un sculpteur de la région de Montréal, Louis-Basile David, le même qui a fait la voûte de l'église de la Sainte-Famille.

La Comission a également restauré des objets, par exemple une Madone qui a été sculptée en 1716, par un ancien curé de Sainte-Foy, l'abbé Pierre-Gabriel Le Prévost. C'est une des plus anciennes madones canadiennes. Cet abbé Le Prévost avait été élevé à l'École des Arts et Métiers de Saint-Joachim et ensuite professeur. Il a été nommé curé de Sainte-Foy en 1714, je crois, et il y est resté jusqu'à sa mort. A Sainte-Louise, la Commission a restauré plusieurs statuettes de François Baillargé, entre autres une Madone qui n'a absolument rien d'une madone en plâtre et surtout un saint Joseph qui est un petit peu abîmé, il lui manque la main droite, mais qui semble assez résolu. Nous sommes loin des statues mornes de saint Joseph, de ces statues de plâtre qui se vendent sur le marché et qui n'ont aucune espèce de valeur artistique. Cette statuette, elle a environ 13 ou 14 pouces de hauteur au plus, cette statuette se tient très bien. Ces statues se trouvent dans les niches du tabernacle de Sainte-Louise, qui , lui, vient de Saint-Roch-des-Aulnaies.

A Saint-Isidore, la Commission a contribué à la restauration de l'intérieur de l'église. Celle-ci date de 1854. C'est un des dernières églises de la Province érigées suivant le dessin, les plans et les devis de l'abbé Pierre Godefroy. C'est une église de style absolument traditionnel. Le sculpteur n'est autre que Ferdinand Villeneuve. C'est lui qui a fait le maître-autel et toute cette sculpture décorative. Le tableau du centre est l'œuvre d'Eugène Hamel. Toute la sculpture a été faite vers 1870. On peut constater que le style Louis XVI s'est prolongé ici assez longtemps.

A Neuville, la Comission a fait un effort considérable. D'abord elle a restauré l'orgue de Déry qui datait de 1885; ensuite elle a restauré tout le sanctuaire. La nef elle-même n'est pas intéressante. L'église n'a d'intéressant que le sanctuaire qui date de la fin du 17e siècle, 1698, et les meubles de ce sanctuaire. Le plus ancien est certainement le baldaquin, un baldaquin en noyer tendre qui a été commencé par Gilles Bolevin en 1762 et terminé par François-Noël Levasseur, vers 1778. Le maître-autel ainsi que les autels latéraux ont été faits par François Baillargé. Enfin la voûte et le retable du sanctuaire ont été faits, en 1826, par François Normand, un sculpteur des Trois-Rivières.

Le trône curial, que vous allez voir maintenant, date de 1826 et il a été fait pour rappeler le passage à Neuville de monseigneur Bailly de Messin dont vous voyez ici les armoiries, et vous allez voir maintenant un détail de cette tête d'ange qui se trouve ici sous le fronton. C'est une tête d'ange qui a été sculptée par François Normand.

A Neuville encore, on trouve une petite chapelle de procession qui a été construite vers 1735 et qui est certainement l'une des plus belles de la province de Québec. Elle est en pierres des champs. La porte n'est pas placée tout à fait dans l'axe. Son petit clocher est un peu différent de ceux qu'on a faits après 1735, il se rapproche tout de même, par la ligne générale, du clocher du Séminaire de Québec.

Nou avons aussi restauré quelques édifices civils, par exemple le Château de Ramsay, à Montréal. Toute la partie de la maçonnerie et de la toiture a été refaite, a été restaurée par la Commisiion des Monuments historiques. Aussi le moulin du Cap Saint-Ignace, qui s'appelle le Moulin de Vincelotte, et qui a été construit au 18e siècle. Il ne servait plus depuis longtemps. Nous l'avons restauré pour conserver à cette pointe du Cap Saint-Ignace l'aspect qu'elle a depuis au moins deux siècles. C'est un moulin à vent qui a perdu ses ailes du reste. Il avait perdu également toute la partie supérieure. Il a fallu le refaire. Tout de même, il est témoignage de ces constructions d'autrefois qui se trouvaient dans chacune des seigneuries canadiennes.

A l'Islet, la Commission a contribué à restaurer la salle des habitants. Ce n'est pas un monument de première valeur. Elles est tout de même un témoignage de cette construction de bois de l'époque 1828, 1830. Nous l'avons conservée aussi intégralement que possible. Autrefois elle se trouvait le long de la route. Nous l'avons placée au fond et elle se dégage maintenant sur un fond de feuillage.

Je termine par deux statuettes que la Commission a restaurées il n'y a pas très longtemps. C'est d'abord un saint François Xavier, par l'un des Levasseur, probablement Pierre-Noël Levasseur. Cette statuette se trouve à la chapelle des Hurons, de Lorette. La dernière est une belle madone qui se trouve également chez les Hurons de Lorette et qui, à l'heure actuelle, est exposée au Musée de la Province. Cette statue ressemble beaucoup à celle qu'il y a chez les Jésuites de la rue Dauphine et qui est l'œuvre, elle aussi, de Pierre-Noël Levasseur.

Noua avons essayé d'aller au plus pressé, de sauver d'abord de la démolition des œuvres d'art qui méritent d'être conservées et ensuite de restaurer les objets qui avaient été défigurés par les dernières générations. Avec l'aide des autorités, aussi avec l'encouragement du public, nous espérons continuer dans cette même voie afin que nous puissions conserver pour nos enfants, nos petits-enfants et nos arrière-neveux un peu de l'éclat qu'avait la Province de Québec autrefois.

 

 

 

web Robert DEROME

Gérard Morisset (1898-1970)