
Textes mis en ligne le 5 mars 2003, par Stéphanie MOREL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Peintre - Plamondon, Antoine 1960.05
Bibliographie de Jacques Robert, n° 247
Concorde, vol. 11, n° 5-6, mai-juin 1960, p. 14-15.
...Un grand portraitiste
ANTOINE PLAMONDON
Sauf quelques copies de peu d'importance - telle la copie du portrait du premier archevêque de Québec, Mgr Plessis -, on ne connait pas de portrait original qu'Antoine Plamondon aurait fait avant son départ pour l'Europe en 1826. Élève de Joseph Légaré depuis le 1er mars 1819, il a sans doute travaillé à la restauration de quelques toiles de la collection Desjardins, puis il a peint quelques tableaux religieux, comme les Miracles de sainte Anne, à l'église du Cap-Santé.
Après son retour de Paris en 1830, il peint des tableaux d'église puisqu'il lui faut gagner sa subsistance; ce ne sont pas les plus intéressantes de ses uvres. Avant tout, Plamondon est portraitiste; et c'est assurément comme tel qu'il a peint des ouvrages remarquables par l'acuité de l'observation et la qualité de l'exécution. En cela il doit beaucoup à son maître Paulin Guérin, peintre de la Restauration et de la Monarchie de Juillet, qui n'a guère laissé que des portraits; à son école, Plamondon s'est formé à voir juste et à peindre avec minutie, honnêtement. déclarait-il avec une certaine emphase; il l'a été assurément, en ce sens qu'il a adopté sans discussion l'enseignement officiel et que l'esprit romantique de Delacroix et de Bonington ne l'a guère touché pendant son séjour en France. C'est dans la seconde moitié de son existence qu'il devient romantique; mais alors, il se perd dans un flot de théories fumeuses, infécondes et fort mal assimilées.
L'un de ses premiers portraits, et aussi l'un des plus beaux, est celui d'un adolescent, Cyprien Tanguay, le futur auteur du Dictionnaire généalogique des familles canadiennes. Élève au Séminaire de Québec, Cyprien Tanguay en porte le costume officiel: tunique bleu marine à passe-poil blanc, fraise flasquée au cou et jabot rose et blanc. L'année où cet admirable portrait a été peint (1832), le jeune Cyprien a treize ans; il a le regard vif, le maintien assuré; il est un peu crispé par quelques heures de pose, mais cela nous vaut des morceaux de peinture enlevés avec maîtrise.
Il faut en dire autant de certains portraits exécutés en 1834 et 1835. Le Musée de la Province en possède quatre, qui sont peut-être les chefs-d'uvre du peintre, Amable Dionne, Mme Dionne et sa soeur Mlle Perrault ; le quatrième représente un riche négociant de cette époque, Pierre Pelletier. Ces ouvrages sont à la fois minutieux et larges; minutieux dans le modelé des visages, larges dans le rendu des accessoires vestimentaires et dans les chevelures; à la date de 1834, peu d'artistes ont modelé d'une façon plus vive une coiffure comme celle de Mme Dionne.
De la même époque, 1836-1838, datent deux portraits d'adolescents dont la qualité principale est la vivacité. L'un est conservé à la Galerie nationale; on en trouvera une reproduction en couleur dans le tome II de l'Encyclopédie du Canada français. L'autre appartient à une collection particulière, à Québec; on peut en voir ci-contre une reproduction en camaïeu. Ce sont des uvres d'une spontanéité charmante, d'une fraîcheur et d'une gentillesse inconparables. On est tenté d'établir une comparaison entre ces attachants portraits d'enfants et ceux que Théophile Hamel, élève de Plamondon, a peints vers 1866; ils sont différents sans doute; les portraits de Plamondon n'ont peut-être pas la poésie, la tendresse de ceux de son ancien élàve; mais ils sont plus personnels, ils ont plus de style.
En 1841-1842, Plamondon a produit un nombre considérable de peintures. Michel Bibaud l'a noté dans un article plein de naïveté et de non-sens. , écrit-il dans l'enthousiasme. Que pouvait-on voir en ce temps-là à l'atelier de Plamondon? D'abord un grand portrait de Grégoire XVI d'après Gagliardi et l'effigie d'un homme alors célèbre, l'abbé Charles Chiniquy; puis Mgr Signay et son successeur à l'archevêché de Québec, Mgr Turgeon; quelques compositions comme les Petits Savoyards, sainte Catherine de Sienne et sainte Philomène; enfin une bonne vingtaine de portraits, dont six de la famille Guillet, dit Tourangeau.
L'un de ces portraits, celui de la Mère Sainte-Anne, est un chef-d'uvre d'exquise sensibilité. C'est une uvre d'une vie discrète mais intense,d'une grande facilité d'exécution. On ne sait ce qu'il faut admirer le plus dans cette toile: les chairs modelées avec une extrême souplesse, ou les étoffes peintes largement avec une parfaite exactitude de tons. Au reste, la physionomie intelligente et concentrée de l'hospitalière, son expression mélancolique et soucieuse, son regard profond et la distinction de ses traits, tout dans cette composition est d'une qualité telle qu'on songe aux plus beaux ouvrages de Philippe de Champaigne.
Il serait fastidieux de citer ici tous les portraits que Plamondon a peints pendant sa longue carrière. Il y en a de très beaux; il y en a aussi de bien médiocres. Je voudrais terminer cette courte étude par la Chasse aux tourtes (1853). En dépit du sujet, il s'agit d'une collection de portraits. Des jeunesses de Neuville ont posé pour la composition de cette grande toile que le peintre a meublée avec une certaine hardiesse. Comme portraits, ils sont excellents: les figures sont expressives; les vêtements sont rendus avec maîtrise; les accessoires sont peints avec beaucoup de largeur de pinceau; même le fond de feuillage forme un second plan d'un bon effet décoratif. Les lointains n'ont pas la même qualité dans le dessin ni dans les harmonies de couleur. Peut-être l'esquisse que Plamondon a brossée en 1850 était-elle supérieure au rendu définitif? Comme cette esquisse n'a pas été retrouvée, il est impossible de se prononcer à ce sujet. Quoi qu'il en soit, la Chasse aux tourtes est la pièce de résistance de la peinture canadienne du milieu du siècle dernier.
En 1882 - il y a soixante dix-huit ans -, Plamondon fait son propre portrait (Musée de l'Université Laval). Le patriarche qu'il est devenu avec les années est imposant. Il n'a peut-être pas encore perdu ses illusions, mais il a acquis la bienveillance, même la douceur. Il survit à son uvre. Tel nous le montre cette toile peu séduisante mais sincère, dépouillée de tout accessoire - sauf la palette de l'artiste et ses pinceaux -, chaude de couleur et empreinte d'une agréable gravité.
Comme portraitiste, Antoine Plamondon a été un vaillant . Pendant un demi-siècle, il a besogné ferme, pas toujours dans la joie, souvent avec hargne, mais toujours avec le respect de ses modèles et de son art. Les quelques chefs-d'uvre qu'il a laissés suffisent à sa gloire.
Bas de vignettes:
[1] Portrait d'Antoine Plamondon par lui-même. (Peint en 1880.) Musée de l'université Laval.
[2] Portrait de fillette, de la famille Pelletier. (Peint vers 1838.) Collection particulière à Québec.
[3] Portrait de Mlle Perrault. (Peint en 1834.) Musée de la Province.