
Textes mis en ligne le 7 mars 2003, par Marie-Andrée CHOQUET, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Québec - Palais législatif 1960/11
Bibliographie de Jacques Robert, n° 260
Habitat, vol. 3, n° 6, novembre-décembre 1960, p. 25-28.
LE PARLEMENT DE QUÉBEC
Les photographies qui illustrent cet article ont été fournies par le service de ciné-photographie de la province de Québec.
Le premier Parlement du Bas-Canada a siégé dans la chapelle de l'ancien Palais épiscopal de Mgr de Saint-Vallier. Ce palais avait été construit en 1693-1695 par le maître-maçon Claude Bailiff, d'après ses propres plans; il se trouvait sur le terrain du parc Montmorency. On en connaît les formes par d'anciennes gravures et par la maquette Duberger.
Au cours du siège de la ville en 1759, le Palais épiscopal a été fortement endommagé par les bombes, comme on peut s'en rendre compte en examinant certaines gravures de Richard Short; par contre la chapelle a subi des dommages facilement réparables. Après avoir loué le palais en 1777, le gouvernement le fit transformer en bureau; quant à la chapelle, elle fut aménagée en Chambre d'Assemblée. Le Journal du sculpteur François Baillairgé contient des détails précis sur le décor de cette grande salle; la sculpture de la Masse d'armes et du Sceptre était de Baillairgé, ainsi que les Armes royales et un certain nombre de meubles. En somme, la peinture murale de Charles Huot, dont il sera question plus loin, est une reconstitution fort acceptable de la chambre d'Assemblée telle qu'elle était après la rénovation de 1792.
En 1830, le Gouvernement prend la décision de reconstruire l'ensemble du Palais. Il charge Thomas Baillairgé, fils de François, d'en établir les plans. L'architecte conserve l'ordonnance de l'ancien palais: un long corps de bâtiment à trois étages, flanqué de deux ailes en saillie; les toitures sont à deux versants. Comme il faut un sommet à cet ensemble, Thomas Baillairgé n'hésite pas à le coiffer d'une jolie coupole de style classique, assise sur un tambour de belles proportions. En 1831, Louis-Thomas Berlinguet prend la direction du chantier. Des dessins de Russel et de Coke Smyth, une peinture de Joseph Légaré, un tableau anonyme conservé aux Archives de la Province nous donnent une idée juste de l'ampleur et de la beauté toute simple de ce monument. Il n'a pas duré un quart de siècle.
Le sinistre du 1er février 1854 a été un désastre: tout était à recommencer. En 1859, l'architecte George Brown dresse les plans d'un nouvel édifice à pilastres et à toit plat, qu'il construit sur les fondations du parlement incendié. L'uvre de Brown n'avait rien de spectaculaire; elle était même assez banale d'aspect et lourde de formes. Il est juste d'ajouter que cet édifice ne devait servir de parlement que d'une façon provisoire; il avait d'abord été conçu pour être un bureau de poste. Il a été détruit par le feu en 1883.
En 1875, un architecte québecois, Charles Baillairgé (neveu de Thomas), a l'idée saugrenue de raser l'ancien collège des Jésuites, face à la cathédrale, et d'y ériger un nouveau parlement - d'après ses propres plans, cela va sans dire. Ses plans sont vite écartés; mais l'idée de démolition du collège des Jésuites fait son chemin: en 1878, la pioche du démolisseur et la dynamite auront raison de ce chef-d'uvre d'architecture conventuelle.
Les déficiences du Parlement bâti par Brown se font vite sentir. Aussi bien les autorités gouvernementales songent-elles à construire, au lieu dit Garrison Cricket Field, un parlement mieux adapté à ses multiples services; et elles confient à Eugène Taché, à Jean-Baptiste Derome et à Pierre Gauvreau - l'un arpenteur, les deux autres architectes - le soin d'en préparer les plans et les devis. Ceux-ci sont prêts dès l'automne 1876. Le chantier s'ouvre l'année suivante. En 1878, l'aile de la Grande-Allée est entièrement finie. Trois ans après, les fondations de la façade principale sortent de terre; en même temps, on travaille aux deux autres ailes de l'édifice. En 1887, le gros uvre est terminé.
On a souvent écrit que le style du Parlement de Québec est de "la Renaissance française du XVIIe siècle". L'expression est trop vague, même vicieuse. Précisons qu'il s'agit ici d'un monument d'un style Louis XIII assez fleuri, qui contient des réminiscences du milieu du XVIe siècle. Le plan même de l'édifice, c'est-à-dire la distribution symétrique, à chaque étage, des bureau et des couloirs, a obligé l'architecte à tenir compte des relations de ces éléments dans l'ordonnance des façades. D'où une certaine gracilité dans les proportions des avant-corps et le dessin des saillies. La même gracilité se retrouve d'ailleurs dans la tour centrale et dans le toit à la Mansart qui recouvre l'édifice. Sur d'ancienne photographies de l'époque 1890, on voit le Parlement entièrement dégagé; aucune verdure n'en masque la moindre partie. Le caractère de gracilité y apparaît nettement, surtout dans le galbe de la tour.
Heureusement, le feuillage arrange tout; et les ormes d'ornement qui entourent l'édifice lui sont un accompagnement précieux. Quand on se rapproche du monument, les jeux de perspective et d'ombre donnent aux saillies un peu de vigueur et aux détails toute leur finesse. Si Eugène Taché s'est quelque peu mépris sur la silhouette de l'ensemble, il s'est rattrapé avec bonheur sur les détails d'architecture et de décoration. Il les a fignolés avec une étonnante élégance de dessin et une maîtrise admirable. Chaque détail est traité comme une fin, avec un sens décoratif très sûr et une grande habileté dans la répartition des vides et des plein. "La poésie est faite de beaux détails", écrivait Voltaire. Ici, le détail est roi. Il est malheureux qu'il ne soit pas tout à fait à l'échelle du monument.
En pénétrant dans l'édifice par le portail des Abénaquis, on observe que ce n'est pas de la sculpture qui orne les lambris d'appui et les rampes des volées d'escalier; c'est de la gravure finement burinée, encadrant des armoiries et des devises, le tout dessiné avec minutie et exécuté sans défaillance, dans un franc bois de noyer noir. On retrouve ces qualités dans le décor des deux Chambres. Même élégance, même minutie, même caractère décoratif. Peut-être l'architecte a-t-il abusé quelque peu des motifs d'architecture; il se rachète par la perfection des éléments décoratifs.
Sans vouloir insister sur le caractère symbolique de la façade principale, précisons que l'architecte a voulu en faire un hommage vivant aux hommes qui ont fait la nation. D'où la présence de nombreuses niches peuplées de statues de bronze, et de socles dont la taille est proportionnelle à l'importance des personnages qui s'y tiennent. Ces bronzes sont, pour la plupart, des uvres de Philippe Hébert; d'autres sculpteurs ont collaboré à ce décor: Henri Hébert, Alfred Laliberté, Elzéar Soucy, Jean Bailleul.
L'attrait principal de cette façade est la fontaine des Abénaquis. Elle est l'uvre de philippe Hébert. Au sommet de la fontaine, un bronze de grande taille représente la Halte dans la forêt; au-dessous, c'est le Pêcheur à la nigog. L'ensemble, sans doute inspiré par Fontainebleau, a une allure martiale fort plaisante. Il faut le voir tôt le matin, quand le soleil de juin le dore de ses rayons.
Le Parlement contient un assez grand nombre de tableaux. Ils représentent, pour la plupart, les anciens présidents de la Chambre haute et de la Chambre basse, portraits d'apparat qui portent les signatures d'Eugène Hamel, de Joseph Saint-Charles, de Joseph Franchère, de Lucien Martial, d'Emile Vézina, etc. La pièce de résistance est le vaste tableau d'histoire que Charles Huot a peint pendant les années antérieures à 1914, La Première séance du premier parlement du Bas-Canada, en 1792; cette murale orne la Chambre basse. On sait que dès la première réunion des députés, la question de l'emploi de la langue française au cours des débats s'est violemment posée. Dans un mouvement d'éloquence irrésistible, M. de Lotbinière a revendiqué fermement le droit de parler sa propre langue. C'est le moment que le peintre a voulu illustrer. Il l'a fait dans une note romantique qui rappelle la peinture d'histoire française du milieu du XIXe siècle. En bon élève de Cabanel, Charles Huot a brossé là une murale qui a des qualités de tableau de chevalet.
Les autres immeubles groupés autour du Parlement de Québec sont des édifices administratifs de construction relativement récente. La Bibliothèque a été construite en 1912 d'après les plans de l'architecte Omer Marchand. L'aile de la rue Sainte-Julie, reliée à la Bibliothèque, date de 1924. Quant aux édifices qui abritent les ministères de la Voirie et de l'Agriculture, ils ont été érigés quelques années après.***
Bas de vignettes:
[1] Le Parlement provisoire construit en 1859 d'après les plans de George Brown et conçu pour être un bureau de poste. Détruit par le feu en 1883.
[2] Dessin de Coke Smyth représentant l'ensemble du Palais à trois étages, surmonté d'une coupole de style classique, reconstruit en 1832 d'après les plans de Thomas Baillairgé, et détruit par le feu en 1854.
[3] (à droite) La façade du Parlement. Il s'agit d'un monument d'un style Louis XIII assez fleuri qui contient des réminiscences du milieu du XVIe siècle. Le caractère de gracilité qui en résulte apparaît dans le galbe de la tour.
[4] (Ci-dessous) La fontaine des Abénaquis, uvre de Philippe Hébert. Elle représente en haut la Halte dans la forêt et en dessous le Pêcheur à la nigog.
[5] Cette murale représentant la première séance du premier parlement du Bas-Canada, en 1792, orne la Chambre basse et illustre le moment où M. de Lotbinière revendique le droit de parler sa propre langue.
[6] Monsieur Gérard Morrisset est le conservateur du Musée de la province de Québec. Diplômé de l'Ecole du Louvre (Paris, 1934); prix littéraire de la province de Québec (1936 et 1949); prix de l'Académie des Beaux-Arts de Paris (1938 et 1946); médaille Pierre-Chauveau par la Société royale du Canada (1954).