Gérard Morisset (1898-1970)

1961.03 : Historiographie

  Textes mis en ligne le 24 mars 2003, par Kawthar GRAR, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Historiographie 1961.03

Bibliographie de Jacques Robert, n° :206

L'Administration paroissiale, vol. 1, n° 4, mars-avril 1961, p. 6-7.

Les archives paroissiales, sources principales de l'histoire de nos arts plastiques

N.D.L.R. Pour l'ensemble de son œuvre et plus particulièrement pour son ouvrage intitulé "La Peinture traditionnelle au Canada français", M. Gérard Morisset recevait, en avril dernier, le grand prix de littérature de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, le Prix Duvernay 1960.

En attribuant à M. Morisset ce prix "décerné chaque année pour signaler les mérites d'un écrivain dont l'œuvre et le rayonnement font honneur au Canada français", on ne pouvait faire un choix plus juste, plus heureux: il est peu d'écrivains qui aient déployé un zèle plus éclairé et un talent plus grand à faire connaître nos arts et nos artistes.

Nous remercions sincèrement M. Morisset de nous avoir permis d'offrir à nos lecteurs le texte de la conférence qu'il prononçait, le 12 avril, lors de la cérémonie de remise officielle du Prix Duvernay. C'est avec joie que nous publions cette conférence. Nous voulons par là rendre hommage au plus grand de nos historiens de l'art et rappeler à nos lecteurs son œuvre si imposante. Nous y avons vu aussi un témoignage probant du rôle primordial que notre clergé et nos paroisses ont joué dans l'épanouissement des arts plastiques au Canada français.

EN apprenant la nouvelle que le conseil de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal avait attribué le prix Duvernay 1960 à un historien de l'art, ma première réaction a été l'étonnement. Pourquoi décerner à un homme paisible, studieux, rat de bibliothèques et d'archives, un prix qui porte le nom d'un homme batailleur, assez violent parfois, infatigable fondateur de journaux, patriote jusque dans le bout des ongles, exilé volontaire pendant la tourmente de 1837, épris de revendications et de liberté? Epris de liberté, certes je le suis tout autant que l'a été votre fondateur. Mais là s'arrête, à mon sens, la similitude des caractères. Je n'arrivais pas à comprendre votre décision.

En y réfléchissant, j'ai trouvé le joint. On peut être patriote de plus d'une manière - et bien malin qui dira quelle est la meilleure. Duvernay, journaliste plein de pugnacité et de verve, a rendu à ses compatriotes d'innombrables et d'éminents services. Dans un tout autre domaine que le sien, et sans vouloir établir de comparaison, j'ai conscience d'avoir révélé aux hommes de ma génération une grande part de l'activité artisanale et artistique de nos ancêtres; j'ai conscience que j'ai pour ainsi dire ressuscité un grand nombre d'artistes et d'artisans, dont les noms et les œuvres étaient oubliés depuis plus d'un siècle. A ma manière, j'ai tenté de servir la collectivité en faisant revivre quelques aspects de notre ancienne civilisation. Vous avez bien voulu m'en récompenser. Je vous en exprime ma profonde gratitude.

Cependant, j'ai l'impression nette que l'honneur que vous avez bien voulu me faire ne s'arrête pas à ma personne. Il rejaillit, il doit rejaillir sur nos artistes et nos artisans, sans les œuvres desquels je n'aurais probablement rien découvert, ni rien écrit. S'ils me doivent une part de leur survivance, je leur dois à juste titre ma propre carrière, la joie du travail, l'envoûtement de la recherche, la périlleuse mais délassante tâche d'écrire - bref, ce que j'appellerais l'allégresse de mon existence.

Mes premières notes sur les arts du Canada français remontent à l'année 1916. Comme il se doit, c'est dans la monographie du Cap-Santé, mon patelin natal, que j'ai trouvé quelques noms d'artistes et d'artisans qui ont enrichi l'église de leurs ouvrages. Disons en passant que cette monographie - j'entends, la première partie, qui va de 1679 à 1830 - est la première du genre et assurément l'une des plus intéressantes et des mieux écrites; elle a été rédigée en 1830 par l'un des hommes les plus cultivés de son temps, l'abbé Félix Gatien; on y trouve nombre de renseignements sur les sujets les plus divers: la vie religieuse, bien sûr, mais aussi la vie économique et sociale, la géologie, la culture des terres et, cela va sans dire, les édifices paroissiaux et leur ornementation. C'est ainsi que je me suis familiarisé avec certains noms d'artistes et d'artisans qui étaient alors des inconnus - tels Paul Lambert, Laurent Amyot et François Sasseville, orfèvres à Québec; Pierre Renaud, qui a construit l'église actuelle en 1754 et qui, deux années auparavant, avait bâti l'hôtel Chevalier, à Québec; tels Joseph Légaré et Antoine Plamondon qui ont orné l'église de tableaux; tels enfin Louis Quévillon, Raphaël Giroux, Louis-Xavier Leprohon, sculpteurs, et Napoléon Déry, facteur d'orgues, qui ont parfait le décor de l'église. Comme apprentissage, on ne pouvait trouver mieux.

Ensuite, j'ai consulté d'autres monographies. Non pas par vice, mais afin d'y trouver des notes sur les artistes que je connaissais déjà et ceux qui m'étaient inconnus. Poussé dans cette voie, j'ai dû dévorer un nombre considérable de monographies - Boucherville, Longueuil, Lotbinière, Neuville, Sorel, St-Denis-sur-Richelieu, le Sault-au-Récollet, Lacadie, etc. Ces plats lourds et indigestes - j'en sais quelque chose, puisque j'en ai produit quelques-uns - offraient une matière utilisable vraiment maigre, et naturellement, désordonnée. Vers les années 1924-1929, j'avais l'impression de n'être pas beaucoup plus avancé que les hommes de l'époque 1840. Mes fiches comprenaient un grand nombre de noms d'artistes et de mentions d'œuvres d'art, mais il y manquait la vie qui anime des faits superposés, ou placés côte à côte.

C'est alors que j'ai compris les mots qu'un contemporain de Duvernay s'est permis d'écrire dans un trop fameux Rapport : "Peuple sans histoire et sans littérature." Lord Durham ne dit pas: "Sans arts." Tout au long de son tortueux mémoire, il n'en est pas question. Et pourtant, il a dû, comme les mémorialistes anglais et américains, voir l'architecture de nos villes et de nos villages de l'époque 1838, la sculpture sur bois de quelques-unes de nos églises, la somptueuse orfèvrerie qui avait été sauvée du sinistre du château Saint-Louis en 1834; il a sûrement connu des artistes - tel Antoine Plamondon, puisqu'il lui a acheté un tableau, le Dernier Huron ; il a dû se rendre compte, par le costume, le meuble, la ferronnerie d'art, la poterie de terre et d'étain, les arts décoratifs, que le peuple du Bas-Canada, ainsi que les Etats-Unis et le Mexique, prolongeait alors la civilisation de l'Europe occidentale et la faisait fleurir à sa manière.

A l'époque où le gouverneur rédigeait son Rapport , rares étaient les écrivains qui s'intéressaient à nos arts plastiques et à leur histoire. Je n'en cite que deux: Michel Bibaud et Napoléon Aubin, deux journalistes dont les connaissances artistiques ne remontaient pas très loin dans le passé. Au reste, où auraient-ils pu puiser des renseignements utiles sur les arts en Nouvelle-France? Il n'y avait alors aucun ouvrage de consultation, aucun manuel. Il y avait bien les archives notariales, judiciaires et paroissiales, les livres de raison, les livres de comptes et les journaux conventuels, les périodiques; mais les écrivains de l'époque n'avaient ni le temps ni la préparation requise pour se livrer efficacement à la recherche. En somme, la nation ne ressentait pas encore le besoin des grands inventaires culturels, auxquels se livraient, depuis le début du XVIIIe siècle, la plupart des pays européens. (En disant cela, je songe à l'Encyclopédie de Diderot, dans laquelle les arts et métiers tiennent une place de choix; les textes y sont extrêmement soignés et leur illustration parfaite.) Chez nous, le besoin d'un grand inventaire culturel ne s'est vraiment fait sentir qu'à l'époque où des écrivains ont voulu étudier et faire connaître les œuvres que la nation a produites dans le domaine des arts plastiques. Disons toutefois que l'organisation systématique de la recherche et son utilisation ne remontent pas au-delà d'un demi-siècle. Mais depuis ce temps-là, nous avons rattrapé le temps perdu.

Parmi les sources principales de l'histoire de nos arts plastiques, les plus pittoresques sont sans contredit les archives paroissiales et conventuelles. Elles contiennent sans doute un certain déchet, des redites, des omissions inexplicables. Bien sûr. Mais que de richesses insoupçonnées dans les livres de comptes de paroisses! Quand je me plonge dans la lecture attachante de ces étonnants romans que sont les livres de comptes, c'est une large tranche du passé qui ressuscite à mes yeux; un passé extrêmement vivant, pittoresque, mélancolique ou joyeux au gré même de la vie, égayé de sourires narquois, de fine ironie et de sensible humanité; un passé tout vibrant encore de la grande civilisation des derniers siècles, la civilisation française; un passé qui s'écarte assez peu, en somme, de la vie provinciale d'avant la Tourmente révolutionnaire. Et en étudiant avec attention ces écritures jaunies, on s'aperçoit que nos ancêtres ont essayé de vivre ici tout comme en France; avec leurs coutumes immémoriales et leur train de vie habituel; avec leur propre économie domestique et leur sens aigu de la réalité. Et l'on comprend qu'ils aient édifié une architecture domestique et religieuse d'une aimable simplicité et d'une grande perfection de lignes; qu'ils aient sculpté tant de riches retables et de nobles statues; qu'ils aient façonné, dans leur style propre, tant de meubles en bois de pin, tant de pièces d'orfèvrerie de table et d'église, tant de portraits, dont quelques-uns sont des chefs-d'œuvre.

1770-1845, c'est l'âge d'or de nos arts plastiques. En trois quarts de siècle, le style canadien s'épanouit. Les vases d'or et d'argent de François Ranvoyzé le Grand; l'œuvre sculptée de Philippe Liébert; les statues et les meubles d'église de la dynastie des Levasseur; les ensembles décoratifs de François Baillairgé et de son fils Thomas; les nombreux ouvrages de Louis Quévillon et de l'atelier des Accores, à Saint-Vincent-de-Paul; les pièces d'orfèvrerie de Pierre Huguet, de Marion, de Laurent Amyot et de François Sasseville; les églises de Saint-Mathias, de Lacadie, de Lotbinière et de Saint-Joachim; enfin les portraits de Dulongpré, de Roy-Audy, de François Baillairgé, de Légaré, de Plamondon et de Théophile Hamel; voilà des œuvres qui marquent la généreuse fusion de l'esprit français et du caractère terrien des Canadiens.

Et comme ces générations sont simples, réfléchies, naturelles en leurs mouvements d'orgueil, spirituelles en leurs réactions! On le voit bien dans les œuvres que je viens d'évoquer. On le voit encore dans les livres de comptes paroissiaux, ces étonnants romans dont je parlais tantôt. Là, c'est la vie même de l'époque qui s'exprime au jour le jour par le truchement du curé ou du marguillier en charge; une vie encore toute chaude des discussions, des mots d'esprit, des bonnes blagues des fabriciens; une vie dont la saine essence éclate en alliances de mots ingénues ou en humour délicieux, tout cela exprimé en une langue savoureuse. Pour terminer, qu'on me permette d'en citer trois exemples.

En 1807, la foudre tombe sur l'église de Saint-Pierre de Montmagny; et le curé d'écrire au livre de comptes: "Payé 2 £ sols pour raccomoder les fracas du tonnerre." - Dans les comptes de la Fabrique de Charlesbourg, je lis à la date de 1749: "Offrande faitte à Saint Charle par les paroissiens. Premièrement… Secondement En une (messe) chanté pour jnviter le ciel à purger les jnsectes qui offençoient les Bleds, 30 livres." - Mais il y a mieux. En 1777, les fabriciens de la Sainte-Famille, en l'île d'Orléans, commandent une balustrade pour leur église; et l'abbé Gilles Eudo, dont il existe, à la Sainte-Famille, un ex-voto fort plaisant, trace dans les comptes de l'année les lignes suivantes: "Payé à l'ouvrier pour le plan de la balustrade, 100 £; payé au même pour avoir tourné les balustres, 600 £; payé quatre pots d'eau-de-vie pour avoir aidé à les tourner, 20 £." La réalité dépasse la fiction.

Quand nous connaîtrons mieux la civilisation de nos pères, cette civilisation qui me paraît à la fois si brillante et si simple, nous l'aimerons davantage et nous voudrons probablement l'étudier en profondeur, tant elle offre de possibilités de mieux connaître l'homme. Sans la prendre comme exemple, nous essaierons peut-être de percer le secret de sa vivacité, de son charme infini et de sa bonne humeur.

 

 

 

web Robert DEROME

Gérard Morisset (1898-1970)