
Textes mis en ligne le24 février 2003, par Sophie MALTAIS, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Peinture - Influence française 1961.09
Bibliographie de Jacques Robert, n° 346
Vie des arts, no 24, 1961, p. 27-38.
HERITAGE DE FRANCE
En 1957-1958 avec la collaboration du British Council et la participation d'un grand nombre de collectionneurs, trois musées canadiens (Ottawa, Montréal et Toronto) et un musée américain (celui de Toledo) ont offert à leurs visiteurs une admirable rétrospective de la Peinture anglaise au XVIIIe siècle. Les grands artistes et les moins grands de cette brillante époque y figuraient avec plusieurs uvres bien choisies, de sorte que l'amateur moyen pouvait se faire une excellente idée de l'art de la peinture dans les îles britanniques, au temps où l'Angleterre forgeait sa puissance. Les rétrospectives de ce genre ont ceci de particulier qu'elles instruisent le public autant qu'elles lui plaisent.
Après la peinture anglaise, dont il existe au Canada nombre de tableaux de bonne tenue, on a pensé tout naturellement à une rétrospective de la peinture française, afin de rappeler le rôle qu'a joué la France dans la civilisation canadienne; et l'on a restreint au Régime français la période que couvrirait cette rétrospective. D'où son titre: Héritage de France.
Sous la direction générale de M. Martin Baldwin, quatre musées canadiens ont accepté d'y prendre part: la Galerie nationale d'Ottawa, le Musée des Beaux-Arts de Montréal, l'Art Gallery de Toronto et le Musée de la Province, à Québec. On trouvera dans le catalogue de l'exposition les noms des collectionneurs et des institutions qui ont accepté de se départir pendant plusieurs mois de quelques-uns de leurs chefs-d'uvre.
ON peut dire de cette rétrospective qu'elle montre, et avec beaucoup d'éloquence, de variété et de goût, l'évolution normale de la peinture française, de Simon Vouet à François Boucher. Tous les grands noms de ce siècle et demi sont à l'honneur : les italianisants comme Simon Vouet - qu'on a longtemps surnommé le Père de la peinture française - Sébastien Bourdon, Jean Jouvenet, Subleyras, François Lemoyne; les classiques comme Philippe de Champaigne, Nicolas Poussin, Claude Lorrain, Charles Le Brun, Antoine Watteau, Jean Baptiste-Siméon Chardin, François Boucher; les réalistes comme les Le Nain, Georges de La Tour, Claude Vignon; les portraitistes comme Rigaud, Largillière, Nattier, Perronneau... Mais d'autres noms, peu connus de l'amateur moyen, figurent au catalogue : tels Laurent de La Hyre, Antoine Coypel, François Desportes, Joseph Vernet, Jean-Baptiste Oudry, Jacques Linard, Louis Tocqué, Tournières, Charles de Lafosse, Louise Moillon. Et s'il avait été possible d'élargir les cadres de cette rétrospective, d'autres noms auraient pu être ajoutés à cette liste déjà imposante tels Jacques Blanchard - le Titien français - Baugin Maurice Quentin-Latour, Pierre d'Ulin, et combien d'autres.
Toutes les tendances sont donc ici représentées. Elles le sont même dans l'uvre de certains artistes. Ainsi le Vouet un peu froid des allégories disparaît complètement dans le portrait de l'artiste par lui-même; le métier lisse du peintre fait place à une touche vigoureuse, quasi romantique. Même chose à l'égard de François Boucher : on reconnaît aisément sa manière dans quelques-unes des peintures de la rétrospective; mais dans la Cueillette des cerises , qui est probablement l'esquisse d'une grande composition, le coup de pinceau est à la fois large et nerveux. Dans l'uvre de Sébastien Bourdon, un Paysage est tout de fraîcheur et de légèreté. En revanche, la Bacchanale à la Joueuse de luth , de Nicolas Poussin (Musée du Louvre), est composée à l'aide de lignes de force savamment établies, et peinte avec une verve qui contraste singulièrement avec les autres ouvrages de cet artiste, tel le Ravissement de saint Paul . L'unique toile de Claude Vignon qui figure à la rétrospective, la Mort de Sénèque (Musée du Louvre), marque parfaitement la hardiesse de ce peintre méconnu, qui a su allier un réalisme sain à un italianisme tempéré. Le Port de Cherbourg , de Joseph Vernet (Musée de la Province), est l'une des plus vigoureuses compositions de cet artiste; c'est une scène de tempête d'un dramatique puissant.
Au reste, maints tableaux de cette exposition peuvent être l'objet de réflexions analogues à celles qu'on vient de lire. Ils témoignent de la manière de certains peintres à certaines périodes de leur carrière. Ainsi s'expliquent les différences d'atmosphère et de métier qu'on remarque dans les uvres de Jean-Baptiste Pater et de Laurent de La Hyre, de Watteau et de Chardin, de l'excellent portraitiste Perronneau, de Claude Lorrain et de quelques autres.
Des uvres des grands peintres du XVIIe siècle et de la première moitié du XVIIIe, il se dégage une idée tout à fait différente de celle qu'on entretient une fois pour toutes sur cette période de la peinture française. On la voit solennelle, grave, quelque peu empesée; souvent en costumes d'apparat et en riches dentelles; parfois en allégories fastueuses et en mythologies mignardes; souvent en scènes religieuses à multiples personnages qui forment de majestueuses pyramides avec des jambes qui rament dans l'espace et des ailes magnifiquement dessinées, mais d'un symbolisme douteux. On la voit telle précisément parce qu'elle l'est en maintes occasions. Mais elle est aussi autre chose. Qu'on songe à Watteau, à Georges de La Tour, aux Le Nain. Il faut remercier les connoisseurs qui ont fait le choix de ces chefs-d'uvre d'avoir apprécié à sa valeur l'extrême diversité de la peinture de cette belle époque - ce qui nous donne l'occasion de voir des toiles que nous connaissions assez peu à cause de leur dispersion. Ecrivons-en quelques mots :
Du Musée de Saint-Louis (Missouri) vient un tableau intitulé A Musical Party. En réalité, il s'agit d'un dîner de trois convives servis par une femme; à droite, un joueur de luth. En voyant ce tableau de Nicolas Tournier, établi à Toulouse en 1630, on songe aussitôt aux ouvrages de Georges de La Tour.
Tout autre est une nature morte - Verres et pâté, avec lettre à Monsieur Téniers - du peintre strasbourgeois Sébastien Stoskopf (1597-1657); la composition un peu vide, est rendue avec une candeur désarmante.
Dans la même veine, signalons deux autres natures mortes : l'une de Louise Moillon, prêtée par le Musée des Augustins, à Toulouse; l'autre de Jacques Linard, peintre parisien de la première moitié du XVIIe siècle.
Le Musée de Caen a prêté un fort beau portrait du graveur lyonnais Jean Audran (1667-1756), par le peintre caennais Robert Levrac-Tournières (1667-1752); la figure franche du personnage, la souplesse de la grande perruque, le drapé des vêtements, tout dans cette uvre est sympathique.
De François Desportes (1661-1743), peintre de scènes de chasse, le château de Compiègne a fourni une Nature morte d'un coloris sourd et charmant.
Tout autre est le Tabouret de laque que Jean-Baptiste Oudry (1686-1735) a peint en 1732. Cette nature morte, prêtée par un collectionneur parisien, est d'une somptuosité étonnante et d'une facilité de pinceau qui tient du prodige.
Signalons brièvement : un portrait de Pierre Jéliotte en Apollon de Louis Tocqué; un Portrait de famille, de Rigaud (Galerie nationale); un portrait de Mlle Duclos en Ariane par Largillièrre, et arrêtons-nous à quelques toiles qui suscitent nombre de réflexions.
L'une des pièces de résistance de la rétrospective est le Saint Jérôme de Georges de La Tour (Galerie nationale). Devant tant d'originalité, d'ingénieuse disposition des éléments et de simplicité, on se demande pourquoi on a attendu jusqu'à l'année 1927 pour placer l'auteur de ce chef-d'uvre au premier rang des peintres de son siècle. Et en examinant avec attention le tableau de Charles Le Brun, Hercule et Diomède, on se demande pour quelle raison profonde l'auteur de cette médiocre composition a eu de son vivant, et a encore, de nos jours, tant de prestige et d'influence, alors que son protégé, Charles de Lafosse (1636-1716), fort célèbre en France et en Angleterre à la fin du XVIIe siècle, n'est plus aujourd'hui qu'un nom. Et pourtant, les deux toiles qui figurent à la rétrospective, Vénus trouvant Mars endormi et L'Enlèvement d'Europe, sont des compositions fort bien meublées, ordonnées avec plénitude et peintes avec un sens décoratif très sûr. Voilà deux excellentes esquisses de cartons de tapisserie; il n'y manque que la bordure.
Tout comme Charles de Lafosse, Jean-Baptiste Monnoyer (1634-1699) a laissé dans les îles britanniques une grande part de son uvre; et c'est d'une collection écossaise qu'est venue la somptueuse peinture de Fleurs de cet artiste, toujours égal à lui-même, virtuose du dessin et de la couleur.
Chez Siméon Chardin, la poésie s'ajoute à la virtuosité; une poésie discrète qui vient plus de l'âme du peintre que des choses qu'il représente. Peintre sédentaire, Chardin a exploré les choses qui l'entouraient et en a tiré des compositions toujours équilibrées, parfois d'une simplicité admirable. Telle est la Nature morte que le Musée des Beaux-Arts de Boston a bien voulu prêter à la rétrospective.
Cette magnifique exposition est plus qu'une source de délices infinies. Elle est, pour nous Canadiens français qui avons tant négligé notre patrimoine artistique, une leçon. Dans ce patrimoine encore considérable, il y a les uvres de nos propres artistes et artisans; et l'Inventaire des uvres d'art a fait beaucoup pour leur connaissance et leur conservation. Mais il y a aussi un certain nombre d'uvres d'art de l'Ecole française; et parmi elles, des peintures du XVIIe siècle et du XVIIIe. Ce sont en général des tableaux d'église.
Quelques-uns de ces tableaux ont été acquis sous le Régime français. Tels les tableaux de Nicolas Lefebvre et de Jean-Charles Frontier à l'église d'Oka, les Coypel de l'Hôtel-Dieu de Québec, les toiles de Chantereau et de Cherche à l'église de Saint-Augustin (Portneuf), les petits tableaux de l'église de Champlain, etc.
Les autres tableaux, plus d'une centaine, proviennent de la collection Desjardins, qui a été vendue à l'Hôtel-Dieu de Québec en 1817 et dispersée. parmi les principaux peintres français représentés dans cette collection, citons sommairement : Simon Vouet, Claude Vignon, Claude-Guy Hallé, Philippe et Jean-Baptiste de Champaigne, Jacques Blanchard, Pierre Puget, Antoine Coypel, Pierre d'Ulin, Michel-Ange Challes, Fr. Guillaume Ménageot, Jean-Jacques Lagrenée...
En général, ces tableaux sont en médiocre état de conservation; de plus, ils sont enfumés. Exprimons ici le souhait que les plus intéressants d'entre eux soient restaurés consciencieusement et fassent ensuite l'objet d'une vaste exposition. Le public aurait ainsi une nouvelle occasion de prendre conscience de notre héritage français.
Bas de vignettes:
[1] Jean-Marc Nattier. Paris (1685-1766). Portrait du duc de Penthièvre. 31 3/4" x 21 1/2" (81 x 55cm). Collection de Mrs. E.W. Edwards, Musée de Cincinnati, U.S.A.
[2] Page de gauche : Georges de La Tour. (Vic-sur-Seille. 1593 - Lunéville 1652). Saint Jérôme en Cardinal. 48" x 36 1/2" (122 1/4 x 93cm) Musée du Louvre, Paris.
[3] Ci-dessus : Louis Le Nain. (Laon vers 1593 - Paris 1648). Paysans. 21 7/8" x 26 5/8" (55 3/4 x 67,85cm). Palais de la Légion d'honneur, San Francisco, U.S.A.
[4] Nicolas Poussin. (Villers 1594 - Rome 1665). Eliézer et Rébecca. 46 1/2" x 77 1/2" (118,50 x 197,45cm). Musée du Louvre. Photo Agraci, Paris.
[5] Claude Gelée dit Le Lorrain. (Chateau de Chamagne 1600 - Rome 1682). Carlo et Ubaldo. 36 1/2" x 54 1/2" (93 x 138,85cm). Collection du colonel de l'air H.L. Cooper, AFC. Wiltshire, Angleterre.
[6] Sébastien Bourdon. (Montpellier 1616 - Paris 1671). Paysage. 33 7/8" x 41" (86,30 x 104,45cm). The Providence Museum of Art. U.S.A.
[7] Ci-contre : Pierre Mignard. (Troyes, 1612-Paris, 1695). Henriette, duchesse d'Orléans. 30" x 23 1/2" (73,85 x 60cm). Collection R. Hon. The Earl Spencer Northampton, Angleterre.
[8] Page de droite, haut : Jacques Linard (vers 1600-1645). Nature morte. 19 1/8" x 25 3/8" (48,75 x 64,65cm). John Harron Art Institute, Indianapolis, U.S.A.
[9] Page de droite, bas : Louise Moillon. (Paris, 1609 ou 1610 - 1696). Les prunes et les fraises. 18 1/2" x 24 1/4" (47 x 59cm). Musée des Augustins, Toulouse.
[10] Page de gauche, haut : Nicolas de Largillièrre. (Paris, 1656 - 1746). Portrait d'un gentilhomme. 32" x 25" (81.50 x 63.70cm). Galerie Wildenstein, New York.
[11] Bas : Jean-Baptiste Oudry. (Paris, 1686 - Beauvais, 1755). Le tabouret de laque. 36] x 28 1/4" (91,70 x 71,95cm). Collection de Paul Cailleux, Paris.
[12] Ci-dessus : Nicolas Lancret. (Paris, 1690 - 1743). Le repas d'une partie de chasse. 22" x 29" (56 x 74cm). The Detroit Institute of Arts., U.S.A.
[13] Ci-contre : François Boucher. (Paris, 1703 - 1770). Scène d'idylle. 25 1/4" x 21 1/4" (64,35 x 54,15cm). The Walters Art Gallery, Baltimore, U.S.A.
[14] Jean-Baptiste François Pater. (Valenciennes, 1695 - Paris, 1736). Concert champêtre. 11 1/2" x 8 1/2" (29,35 x 21,65cm). Musée des Beaux-Arts de Houston, Texas, U.S.A.
[15] Jean-Baptiste Siméon Chardin. (Paris, 1699 - 1779). Gobelet et fruits. 13" x 17" (33,15 x 43,30cm). Musée des Beaux-Arts de Boston.