
Textes mis en ligne le 24 mars 2003, par Kawthar GRAR, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Historiographie 1964.12.24
Bibliographie de Jacques Robert, n° :202
Le Soleil, 24 décembre 1964, p. 5.
L'HISTOIRE DE L'ART AU CANADA FRANÇAIS VUE PAR GÉRARD MORISSET
Il y a un peu plus d'un siècle, des historiens faisaient remonter la peinture française à Simon Vouet et à Jacques Blanchard, celui qu'on appelait naguère le "Titien français." Pour eux, la peinture romane, l'enluminure, Jean Fouquet, Jean Perréal, les Clouet et bien d'autres n'existaient pas.
Il n'y a pas longtemps, des critiques d'art faisaient remonter la peinture canadienne à Cornelius Krieghoff. Dans leur esprit, il apparaissait nettement que les Canadiens d'avant Krieghoff, pauvres, frustrés et bornés, n'eussent pu faire autre chose de mieux que de cultiver médiocrement leurs terres, avoir beaucoup d'enfants et d'amuser d'une façon grossière. Et on laissait entendre que les Canadiens de l'époque 1860 n'avaient pas compris l'art de Krieghoff - ce qui était le comble de l'infamie! - et que leurs petits-enfants ne s'étaient, enfin, éveillés à la peinture qu'à la contemplation des uvres du "Groupe des Sept." Evidemment, l'histoire de la peinture canadienne comportait nombre d'insuffisances.
Et pourtant, en 1898, Robert Harris a publié, dans Canada, An Encyclopedia of the Country, une étude incomplète mais solidement documentée sur la peinture canadienne. Apparemment, ce long article n'a eu que peu d'échos chez les chroniqueurs puisqu'en 1914, l'un des rédacteurs de Canada and its Provinces a ignoré la plupart des faits que Harris a mis au jour. A seize ans d'intervalle, l'acquis s'était dissipé.
L'histoire de l'art est un genre assez nouveau dans la littérature canadienne. En général, nos historiens ont ignoré l'art - cette manifestation collective d'un peuple sensible et sain, dont le langage et les formes plastiques, les objets usuels et d'agrément jouent un rôle primordial dans l'évolution de sa culture. Le Rapport de Durham leur a peut-être enlevé toute envie d'y aller voir - et c'est regrettable. Je crois plutôt que, dans la pénombre d'un cabinet d'historien, on discerne mal cet étrange besoin de beauté qu'éprouvent certains groupements humains; on prête peu d'attention aux uvres que nos ancêtres ont façonné dans une sorte d'allégresse collective - d'abord parce qu'on les connaît peu à cause de leur dispersion, ensuite parce qu'on néglige la valeur sociale de l'art et l'action éminente qu'il exerce dans toute civilisation. Et puis, que valeur l'église de Saint-Mathieu [sic], le sanctuaire de Saint-Joachim, le calice en or de Ranvopsé [sic], le portrait de Mme Poulin de Courval, ou bien toute notre sculpture sur bois ou toute notre orfèvrerie, comparée à la bataille de Carillon, à l'escarmouche de Près-de-Ville ou à la déroute de Saint-Eustache? Il est difficile de concilier des points de vue très différents. Mais enfin, la concilliation s'impose, sous peine d'incompréhension.
Car l'histoire comprend deux genres de fait: ceux qui façonnent l'homme par une suite d'épisodes imprévisibles et implacables, et ceux que l'homme façonne au gré de ses besoins et de sa fantaisie: ce sont les uvres d'art. L'appréciation des premiers relèvent d'un examen aussi objectif que possible de leurs éléments; les seconds relèvent de la sensibilité - et l'il et l'oreille doivent conjuguer leur action pour bien saisir les uvres de l'homme, en faire le tour et essayer de les comprendre dans le cadre même où elles ont été façonnées.
Pendant près de deux siècles, le peintre canadien de la province de Québec doit satisfaire à deux besoins majeurs: le tableau d'église et le portrait; il y est abstreint comme le sculpteur aux retables, aux chaires et aux bancs d'uvre, comme le menuisier aux meubles de maison, comme l'orfèvre aux vases d'église et de table. Je sais bien qu'on trouve des paysages dans certaines peintures religieuses, mais elles sont là pour équilibrer la composition ou pour soutenir la vraisemblance. Le paysage n'apparaît vraiment dans notre art qu'avec deux officiers anglais, Richard Short et Hervey Smyth; il ne se développe, tardivement d'ailleurs, qu'avec Thomas Davies, Georges Heriot, James-Pattison Cockburn et Joseph Légaré. Quand à la nature morte proprement dite, il faut attendre la seconde moitié du XIXe siècle pour en constater la vogue naissante et, plus tard, l'épanouissement.
Que cette peinture d'église et de portrait ait été un art populaire - comme la sculpture sur bois, l'architecture domestique, l'orfèvrerie -, il faut loyalement l'admettre. Mais art populaire n'est pas synonyme d'image d'Epinal. C'est un art auquel le peuple participe par instinct et par goût; un art fait à sa mesure. A son tour, le peuple lui communique son esprit, son caractère, son bonhomme, même son aimable jovialité.
Longtemps notre peinture a été fonctionnelle et sociale, comme nos autres arts d'ailleurs. Voilà pourquoi elle nous aide à comprendre notre passé, à déchiffrer l'âme de ces bourgeois et de ces paysans qui avaient moins que nous le sens du drame et plus que nous le sens de la vie lente et de la véritable gravité. Chez eux point ou peu de romantisme, mais un réalisme sain, une vaillance constante et une certaine indifférence à l'égard des catastrophes. Ainsi ont-ils duré jusqu'à nos jours en essayant de faire de leur mieux.
Cette magnifique synthèse de la vie artistique au Canada a été recueillie dans l'avant-propos de l'uvre de M. Morisset, intitulée: "La peinture traditionnelle au Canada-français", de l'encyclopédie du Canada français, édition: Le Cercle du Livre de France, copyright Ottawa, 1960, (16 30)