
Textes mis en ligne le 24 février 2003, par Josée RIOPEL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Peintre - Beaucourt, François 1965.10
Bibliographie de Jacques Robert, n° 293
Société généalogique canadienne-française. Mémoires.,vol. 16, n° 4, octobre, novembre, décembre 1965, p. 195-199.
Généalogie et petite histoire
Le peintre François Beaucourt.
Dans l'active et heureuse Nouvelle-France de la fin du XVIIIe siècle, nombreux sont les hommes du peuple qui grâce à la prospérité publique, quittent leur classe sociale et accèdent presque sans étape à la bourgeoisie.
BOURGEOISIE du patient négoce intérieur et du fructueux commerce avec les îles lointaines, de la grande finance et des opérations bancaires naissantes, même du fonctionnarisme et de l'artisanat. Bourgeoisie bourgeoisante qui a pignon sur rue, attelages à l'écurie et somptueuses voitures à la remise, linge fins et tissus rares dans les armoires, argenterie massive à son chiffre dans le buffet de la salle à manger, meublée de noyer ou d'acajou dans les pièces de réception, portraits de famille et tableaux profanes à la cimaise du salon.
A cette époque prospère, la peinture canadienne retarde un peu sur les autres arts. Parce que l'apprentissage n'y est point de règle, notre peinture résiste mal aux ruses de la matière et aux méfaits du temps; et parce qu'il lui manque la chose la plus indispensable à l'éclosion d'une école, le milieu, l'atmosphère, elle a tendance à tourner en rond dans le portrait et le tableau de sainteté. En général, elle oscille d'un classicisme vénérable, qu'elle ne parvient pas à rajeunir, à un réalisme rude et terrien qui rappelle, de loin mais assez clairement, celui que les frères Le Nain ont fait fleurir dans le pays de Laon, à la fin du règne de Louis XIII. Cette comparaison que j'esquisse en passant, ne manque pas d'une certaine légitimité quand on sait que les Le Nain sont plus ou moins des autodidactes - même s'ils sont entrés à l'Académie en 1648, - et que nos peintres de l'époque 1785 font leur propre éducation artistique. Et la comparaison s'ancre davantage dans l'esprit quand on sait quer les frères Le Nain ont travaillé toute leur vie dans la région laonnaise, c'est-à-dire en province, et que nos peintres ont fait aussi leur carrière en province - la dernière province française, la plus éloignée et la plus soustraite à l'influence parisienne. Cela dit, admettons volontiers qu'il y a loin des admirables tableaux des Le Nain aux peintures sombres et souvent maladroites de nos artistes de la fin du XVIIIe siècle.
A cette époque, nos peintres ne sont qu'une poignée. Quand on a nommé le sculpteur Philippe Liébert qui cultive la peinture à ses heures, le Montréalais François Beaucourt, le Français Louis Dulongpré, l'Alsacien Louis Chrétien de Heer et le topographe John William Peachy, on croit avoir épuisé l'énumération. En réalité, il y en a d'autres: l'abbé Jean-Antoine Aide-Créquy qui brosse de grands tableaux de sainteté pendant les loisirs que lui laisse son absorbant ministère de la Baie-Saint-Paul et de lîle aux Coudres, le récollet Augustin Quintal qui occupe sa féconde vieillesse non plus à tracer des plans d'églises mais laver de pieuses aquarelles destinées aux missions pauvres de la vallée de la Madawaska: et on pourrait ajouter les noms de quelques officiers de la garnison de Québec, amateurs de peintures qui partent rarement en excursion sans apporter avec eux leur boîte d'aquarelle.
L'espace me manque évidemment pour retracer ici, même en quelques mots, la carrière de chacun de ces artistes. Je voudrais plutôt m'arrêter à l'uvre de l'un d'eux. Lequel? Choisissons un peintre qui a fait une partie de son apprentissage dans quelque grande école européenne, sans abdiquer toutefois son caractère provincial, même en conservant ses solides qualités d'artisan du terroir. Ce peintre est François Beaucourt.
Il est le second dans la famille à cultiver la peinture, en effet, son père, Paul Beaucourt, ancien sergent dans les troupes de la marine, réformé en 1745 et établi à Québec où il est mort en 1756, a peint quelques tableaux, entre autres des ex-votos maladroits mais exprfessifs. On suppose que François Beaucourt a puisé les rudiments de son art auprès de son père, tout au moins son goût pour la peinture; à la vérité, on n'en possède aucune preuve. De la date de sa naissance enregistrée dans l'état civil de Laprairie le 25 février 1740 - son père y était en garnison, - jusqu'en l'année 1773, on ignore à peu près tout de son existence. Le 12 juillet 1773, il épouse dans l'église Saint-Séverin de Bordeaux (France), la fille du peintre Joseph Camagne; naturellement on en déduit qu'il a épousé la fille de son maître; encore là, il s'agit d'une hypothèse. Cependant s'il faut en juger par la manière du peintre, par ses qualités de technique et par ses harmonies de couleur, on en arrive à la conclusion que notre artiste a sûrement fréquenté, soit l'ateler de son beau-père, soit l'Académie royale de peinture de Paris.
Quoi qu'il en soit, le silence se fait sur notre peintre pendant plus d'une dizaine d'années. Tantôt on l'appelle Malépart, tantôt on le nomme Beaucourt. Il est juste d'ajouter que chaque fois qu'il signe son nom, c'est le patronyme Beaucourt qu'il choisit; et il le fait suivre d'ailleurs, en bon frère du Grand-Orient, des trois points rituels disposés en triangle. Dans un manuscrit intitulé Le Panthéon canadien - et qui est assez différent du livre publié en 1857 sous le même titre, - Maximilien Bibaud nous apprend que François Beaucourt voyagea en Europe, qu'il exerça son art en Russie et qu'il se portraitura soi-même en costume russe, portrait qui se trouvait, assure-t-il, dans l'Album de Jacques Viger. Aujourd'hui, cet Album se trouve à la Bibliothèque municipale de Montréal; on y chercherait en vain le portrait de Beaucourt; car celui-ci appartient depuis quelques années à la Galerie nationale d'Ottawa.
C'est un petit portrait peint à l'huile sur une toile de jute; l'artiste, encore jeune, le teint rosé et le regard très doux, est vu de trois-quarts à droite; il porte un bonnet à poil du type en usage en Russie; l'ensemble est fort agréable de dessin et de couleur. Mais revenons à la biographie de notre artiste.
Il faut attendre l'année 1786 - Beaucourt a alors quarante-six ans - pour trouver des renseignements précis sur notre peintre. Cette année-là, il signe et date le portrait de son esclave, gentille négresse qui porte dans ses mainsune nature morte de fruits; le tableau, qui appartient au Musée McCord, à Montréal, est exposé à la galerie nationale, Ottawa. La même année, il peint une "Madone" pour l'église de Varennes. Les années suivantes, les documents relatifs à Beaucourt ne manquent pas; ils abondent: lettres, pièces d'archives paroissiales, peintures signées et datées. En 1791, le 22 juin, l'artiste meurt subitement; on l'enterre trois jours après; et l'officiant, l'abbé Desaulniers, rédige, écrit monsieur Massicotte l'acte, "le plus bizarrement orthographié qui soit dans nos régistres paroissiaux." Seize ans plus tard, la veuve Beaucourt convole avec le célèbre coureur de bois Gabriel Franchère. Elle meurt à son tour le 13 janvier 1843.
Dans un ouvrage publié à Paris en 1919 et bien oublié de nos jours, le Canada illustré, Dupré et Noville écrivent cette phrase que je tiens à citer intégralement: "Le peintre Beaucourt, après avoir étudié en France, embellit les églises canadiennes de peintures dans le genre de Watteau". C'est souligner exagérément une certaine élégance de pinceau que l'abbé Caron, historien de la paroisse d'yamachiche, signale plus simplement, "Beaucourt avait un peu de la touche des Grands Maîtres."
En effet, François Beaucourt est tout imprégné de l'esprit gentiment frivole, même sensuel de l'aimable XVIIIe siècle. Pendant son séjour à Paris, il a assimilé la technique et les harmonies de couleur des peintres du groupe de Fragonard; chez son maître et beau-père Camagne, ce sont probablement les mêmes harmonies et la même technique qu'il met en uvre. On peut s'en rendre compte dans les quatre grandes toiles qu'il a peintes en 1792-1793 pour l'église de Varennes et dont les nombreux et médiocres vernissages ne masquent point la touche alerte et le coloris velouté; on peut encore le constater dans les Miracles de sainte-Anne de l'église d'Yamachiche et dans la Sainte Jeanne de Chantal de l'église de l'île Perrot, dans deux compositions aux harmonies chaudes, qui se trouvaient naguère dans la chapelle Notre-Dame-des-Anges, à Montréal, et dans les tableaux de l'église de Saint-Martin (île Jésus).
L'un de ces derniers, Marie, secours des chrétiens, est aujourd'hui réduit à une demi-douzaine de fragments; la toile a tant souffert de l'incendie de mai 1942 qu'il a fallu la dépecer. C'était, je l'avoue volontiers, une composition trop vaste, donc un peu vide, mal meublée de personnages trop grands et d'anges trop petits. En revanche, elle contenait des détails ravissants. En écrivant ces lignes, j'ai devant les yeux des têtes d'anges qui escortaient le personnage principal de la composition. Ce ne sont pas des têtes enfantines, de ravissantes têtes de bébés comme dans les peintures du XVIIe siècle. Ce sont des têtes de fillettes, de jeunes filles délurées et mondaines, déjà assurées du pouvoir de leurs charmes, volontiers aguichantes, un tantinet romantiques. Elles sont peintes en pleine pâte, de cette touche à la fois grasse et généreuse, savoureuse et souple des discipes de Fragonard; en des tons ambrés, relevés de grenat et de vert pomme, elles se détachent sur des tons neutres. Rien de céleste dans leur expression. Au contraire. C'est plutôt une langueur fascinante dans le regard, une féminité grassouillette et attirante dans le maintien, une sorte d'éveil nonchalant et tendre à la sensualité. Même leurs petites ailes presque diaphanes sont toutes terrestres: dans les sollennités de la Fête-Dieu, les jolies Versaillaises en portaient de semblables au temps de Greuze et de madame du Barry...Tel est le côté aimablement dix-huitième siècle de François Beaucourt.
Voici maintenant ses uvres de caractère paysan. Ce sont pour la plupart des portraits. Les plus connus représentent des religieuses et des écclésiastiques de la région de Montréal; par exemple les Mères d'Youville et Despins, premières supérieures des Soeurs Grises de Montréal; les abbés Claude Poncin et François Féré-Duburon, respectivement supérieur de l'Hôpital-général et curé de Varennes.
Le portrait de l'abbé Duburon, que j'ai reproduit dans mon petit livre sur Varennes, est assurément le plus typique de l'uvre de Beaucourt; certainement celui dont le dessin est le plus volontaire; la composition, la plus simplement savante; la couleur, la plus finement harmonieuse et la mieux appliquée. Tout ici contraste avec les peintures mondaines que j'ai signalées tout à l'heure. C'est que le portrait, quoi qu'on en pense parfois, est souvent la sauvegarde de la peinture saine. Dans le portrait, point de tricherie - car le bourgeois ne badine pas sur la ressemblance; point de laisser-aller - car l'auguste portraituré exige que son peintre ait bien en mains sa monture de procédés, son entière collection de couleurs, toute l'éloquence de ses moyens techniques; point de copie - car tout commerce avec le déjà-vu serait une atteinte grave à l'excellente personnalité de celui qui daigne poser devant le peintre. Et quand celui qui pose est un curé quinquagénaire, un peu grand seigneur plein d'activité,d'intelligence et de talent, pas beau de visage, mais d'une expression sereine et réfléchie, peu élégant de sa personne, mais conscient de la sobriété de ses gestes, le peintre se sent tout de même aux prises avec un problème peu banal, essentiellement humain, et tend la force de son esprit et l'énergie de sa main vers la réalisation d'une uvre qui soit à la fois un document irréfutable et une peinture plaisante à l'il.
Telle est la double qualité du portrait de l'abbé Duburon, de cet homme simple et bienveillant, architecte et vaguement artiste à ses heures, qui a fait construire la plus belle église canadienne de son temps - celle de Varennes, démolie en 1883 - et qui l'a fait orner par les plus fameux sculpteurs de son temps. J'évoquais tout à l'heure l'uvre des frères Le Nain. Sans les connaître, donc sans vouloir les imiter, François Beaucourt a retrouvé dans quelques unes de ses uvres leurs plus solides qualités de composition, de dessin, de couleur, de vérité psycologique et de profond réalisme. C'est le plus bel éloge qu'on puisse faire de sa peinture.
Bas de vignettes:
[1]- Fragment d'une toile de François Beaucourt, conservée naguère dans l'église de Saint-Martin , île Jésus. Coll. Gérard Morisset.