Gérard Morisset (1898-1970)

1966.06 : Québec

 Textes mis en ligne le 24 février 2003, par Josée RIOPEL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Québec 1966.06

Bibliographie de Jacques Robert, n° 275

La Revue des voyages, no. 61, été 1966, p. 54-57.

Le vieux Québec à pas perdus...

A l'arrivée du régiment de Carignan, maîtres-maçons, sculpteurs, charpentiers, serruriers, orfèvres, menuisiers, arpenteurs dessinent une ville robuste comme une forteresse, harmonieuse comme un paysage d'Anjou. C'était il y a 300 ans. Après tant de sièges et tant d'incendies, après tant de démolitions et tant de rénovations, où donc retrouver le visage original de la ville fondée en 1608 par le Saintongeais Samuel Champlain? Suivez Gérard Morisset, de la société royale du Canada.

A partir de 1608, date de sa fondation, et jusqu'en 1665, Québec est un bourg qui s'étire, du nord au sud, sur la rive gauche du Saint-Laurent. En ce temps où, faute de voies terrestres, il n'y avait que des sentiers le long des ruisseaux, la ville basse appartenait pour ainsi dire aux armateurs, aux charpentiers de navires, aux ouvriers du bâtiment et, cela va de soi, aux pêcheurs. A l'arrivée du régiment de Carignan (1665), qui comprend nombre d'hommes de métier, Québec, se transforme rapidement. Trois maîtres-maçons - Hilaire Bernard, dit Larivière, Jean Lerouge et Claude Baillif - construisent des édifices en pierre sur le plateau de la ville haute, car les terrains de la grève sont de plus en plus accaparés par les hommes de la mer et les ouvriers du bâtiment. Alors s'élèvent l'église paroissiale (1666), le séminaire des Missions étrangères (1678), la desserte de Notre-Dame-de-la-Victoire (1688), le palais de l'Intendant et quelques hôtels particuliers.

LES COMPAGNONS DE FRANÇOIS DE LAJOUE

En août 1682, un violent incendie réduit en cendre la plupart des maisons et des entrepôts de la ville basse. Il est nécessaire de reconstruire le quartier avant le début du mois de novembre. D'où une extrême activité dans ce qu'on appelait alors le . Les maçons forment de nombreux apprentis et embauchent des compagnons, de manière à loger convenablement les citadins avant les grands frois d'automne.

En 1688, un autre maître-d'œuvre d'envergure - François de Lajoue, originaire de Paris, prend la relève de l'équipe précédente. Il forme, lui aussi, d'habiles apprentis et il s'entoure de compagnons compétents. De ce bâtisseur infatigable, il existait autrefois des œuvres de nobles proportions - tels le château Saint-Louis, résidence des gouverneurs, le palais épiscopal de Mgr de Saint-Vallier, la porte Saint-Louis, etc. Seuls, les deux anciens pavillons de l'Hôtel-Dieu existent encore, de même que le majestueux retable de la chapelle des Ursulines, que Lajoue a dessiné en 1715. Par l'excellence de ses ouvrages et la diversité de ses dons, Lajoue a exercé une influence profonde sur les bâtisseurs québécois de la première moitié du XVIIIe siècle. Les frères Joseph et Jean Maillou, Antoine Carpentier, l'ingénieur militaire Chaussegros de Léry, Pierre Janson, dit Lapalme, architecte et maître-maçon, se sont engagés, chacun selon son talent, dans la tradition de Baillif et de Lajoue. A la veille de la guerre de Sept ans, il ne reste presque plus de terrains à bâtir dans la ville basse. C'est le moment où les maîtres-maçons construisent les plus beaux et les plus solides monuments du Régime français - tel l'hôtel Chevalier, que Pierre Renaud construit en 1752 pour un armateur originaire de Moulins (Allier).

Ce qui remarquable dans cette architecture urbaine, ce sont les proportions, toujours étudiées avec soin; c'est l'importance des cheminées; c'est aussi la mouluration des portes et de fenêtres; c'est enfin, l'aspect rugueux de la maçonnerie, qui donne une agréable impression de puissance et de solidité.

LES ORFEVRES DE PARIS

On peut se demander d'où venait cette architecture. En consultant l'état civil des principaux maîtres-maçons qui ont travaillé à Québec sous le Régime français, on fait la constatation suivante: étaient de Paris - Jean Lerouge, Pierre Janson, Hilaire Bernard, Claude Bailiff, François de Lajoue. Pierre Gratis et André Coutron venait du Limousin. Sylvain Duplaix venait du Berry et Guillaume Jourdain, de la Saintonge. La famille REnaud était originaire de l'Aunis... Cette diversité d'origines existe aussi chez les sculpteurs, les orfèvres, les menuisiers et les serruriers de Québec. Pendant une grande partie du XVIIe siècle, on remarque des différences notables dans les techniques de la pierre et du bois. Mais au milieu du siècle suivant, elle se sont uniformisées, mais sans déchéance ni mollesse.

Les sièges que la ville a subis en 1759 et en 1775 l'ont durement affectée, surtout dans le quartier du port. Mais telle était la solidité des murailles que la restauration de la ville a été plus l'affaire des charpentiers que celle des maîtres-maçons. Et la vie continue dans la petite ville gesogneuse.

Comme il n'y a plus de terrain vacant à l'intérieur de la forteresse, la population déborde vers l'ouest. Le faubourg Saint-Roch prolonge, dès le milieu du XVIIIe siècle, le quartier du Palais. Presque en même temps, le faubourg Saint-Jean, c'est-à-dire le coteau Sainte-Geneviève, se développe rapidement. Qu'elles soient construites en pierre ou en brique d'Ecosse, les maisons et leurs dépendances sont soumises à la même architecture, aux même proportions.

Au début du siècle dernier, Québec apparaît aux yeux des touristes - et ils sont alors nombreux - comme une ville essentiellement française.

LA MAQUETTE DE L'ARPENTEUR JEAN-BAPTISTE DUBERGER

Le cheminement et l'étroitesse de ses rues, ses nombreuses ruelles, ses côtes abruptes, ses maisons robustes comme des forteresses, sa cathédrale dissymétrique, dont la sculpture sur bois émerveille les mémorialistes, ses maisons conventuelles - tels le collège des Jésuites et le monastère des Ursulines, ses fortifications et ses portes de ville, ses tours Martello et ses redoutes, tout attire le regard, pique la curiosité, provoque à la fois l'étonnement et l'admiration. Et parmi les visiteurs, il y a des artistes - aquerellistes comme Heriot et Cockburn, dessinateurs comme Smyth, Bartlett, et bien d'autres. Les milliers d'œuvres qu'ils nous ont laissées sont précieuses, tant au point de vue artistique qu'au point de vue historique. On a l'impression qu'ils aimaient la ville, qu'ils la choyaient, qu'ils adoraient y cheminer à pas lents et dessiner à loisir des coins les plus pittoresques de cette aimable capitale. L'un d'eux, l'arpenteur Jean-Baptiste Duberger, a fait davantage. Tout en arpentant le rocher de Québec pour le compte des ingénieurs militaires, il a fait le relevé de toutes les maisons de la ville et des faubourgs, et en a exécuté, en bois, une maquette à l'échelle d'un seizième de pouce. Ainsi peut-on se faire une idée aussi exacte que possible de l'architecture de la cité.

Voici les grandes épreuves de la ville. En 1845, le 28 mai, le faubourg Saint-Roch est aux trois quarts rasé; le 28 juin de la même année, le feu détruit la moitié du faubourg Saint-Jean. En 1866, le faubourg Saint-Sauveur est à son tour rasé. Viennent ensuite les destructions dues à l'homme. En 1878, le collège des Jésuites est démoli. En 1922, c'est la cathédrale qui flambe, avec la sculpture de François Baillairgé et quelques tableaux de l'Ecole française du XVIIe siècle. L'ère des démolitions se serait sans doute prolongée indéfiniment si un certain nombre de citadins et d'amateurs de belle architecture n'avaient pas réagi fermement contre la fâcheuse manie de démolir un bel édifice sous prétexte de vétusté, et le remplacer par une construction médiocre, qui, hélas! est à l'épreuve du feu. Il est plus facile d'acquérir que de conserver. Souhaitons donc aux Québecois de savoir conserver leur patrimoine, source de joie et de fierté.

Bas de vignettes:

[1] Le château Frontenac est à Québec ce que la Tour Eiffel est à Paris. Les deux monuments ont d'ailleurs à peu près le même âge. Le château a 73 ans et la tour 77. Tous deux dominent "leur ville": en comptant la colline sur laquelle il est construit, le premier atteint presque les 316 mètres de la seconde... Mais le château Frontenac est un imposant monument de pierres et de briques construit dans le style de certains palais français avec tours et poivrières d'angle. Il est un des hôtels les plus célèbres au monde (Page précédente).

The Château Frontenac is to Quebec what the Eiffel Tower is to Paris. Both of them are about the same age - the former 73 years, the latter 77; and both of them dominate their respective cities. The Château Frontenac and the hill on which it is built rise to a height of over 1,000 feet. However, the Château is not a steel structure, but an imposing edifice of brick and stone built in the French style, featuring corner turrets and towers. It is one of the world's most famous hotels. (Preceding page).

[2] Cette image du Vieux Québec, représentant la ville basse et Notre-Dame-des-Victoires, a été scrupuleusement reproduite en maquette, elle provient de l'inventaire des œuvres d'art du Québec.

This picture of Old Québec, depicting the Lower Town and Notre-Dame-des-Victoires, has been scrupulously reproduced in the form of a model.

[3] Chaque jour, chaque nuit, traversant Québec, de grands cargos montent ou descendent le majestueux St-Laurent; celui qui forme, avec les grands lacs auxquels il a été relié par de gigantesques canaux, la grande voie d'eau qu'empruntent de plus en plus les bateaux de commerce desservant les grands ports fluviaux du Canada et les grands centres industriels et agricoles du nord des Etats-Unis.

Day and night, big cargo ships pass through Quebec, sailing up or down the Saint Lawrence, which along with the Great Lakes to which it is linked by wide canals forms a major waterway used by an increasing number of vessels serving Canada's river ports and the industrial and agricultural centres of the Northern U.S.A.

 

 

web Robert DEROME

Gérard Morisset (1898-1970)