
Textes mis en ligne le 24 février 2003, par Josée RIOPEL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Québec 1967
Bibliographie de Jacques Robert, n° 261
Habitat, vol 10, no. 3-6, 1967, p. 30-33.
CHARME DE QUEBEC
"Champlain, semble-t-il, a vu d'avance, à la manière d'un tour d'horizon, les possibilités matérielles de ce site enchanteur."
Certaines villes canadiennes possèdent suffisamment d'édifices anciens pour qu'elles offrent aux visiteurs attentifs des carrefours intéressants ou des avenues agréables. C'est le cas de Halifax, dont certains monuments remontent au milieu du XVIIIe siècle. C'est aussi le cas de Kingston, où le feuillage encadre avec bonheur des maçonneries massives et des tours imposantes. C'est aussi le cas du vieux Montréal, réduit à sa plus simple expression, il est vrai, mais évocateur d'un passé lointain et magnifique.
Si la ville de Québec l'emporte, et de beaucoup, sur les autres villes canadiennes, c'est qu'après chacun des malheurs qu'elle a subis au cours de ses trois cent cinquante-neuf années d'existence, elle a eu de bons maîtres d'uvres pour panser ses plaies et d'excellents hommes de métiers - architectes, charpentiers, menuisiers, serruriers - qui ont procédé, avec beaucoup de soin, même de scrupule, à sa restauration.
Il n'est pas étonnant que Champlain ait choisi le massif rocher de Québec pour y fonder sa ville. Ce lieu-dit l'a particulièrement attiré par son plateau planté de noyers; par son cap pittoresquement juché au sommet de cette fortification naturelle, d'où partent, chaque année, les lots des ruisseaux et des torrents qui se forment à la fonte des neiges et qui, à la longue, sont devenus les artères principales de la petite ville; par l'estuaire de la Saint-Charles, havre sûr promis à la construction des navires. Champlain, semble-t-il, a vu d'avance, à la manière d'un tour d'horizon, les possibilités matérielles de ce site enchanteur. Dans ses VOYAGES, il en a publié un dessin à vol d'oiseau. Les possibilités spirituelles ne sont pas moindres. Le fondateur les pressent. Il les voit. Il les touche, pour ainsi dire, du doigt. Si logique est son plan, et ferme est sa ferveur, que ses successeurs n'auront qu'à prolonger son action et perfectionner ses moyens.
Bâtie lentement par des hommes de métier venus des quatre coins de la France, Québec surgit du rocher dans une architecture de pierre et de bois, avec des proportions agréables dignes de ces maîtres-artisans qui connaissent la règle d'or et se gardent de l'oublier. C'est le secret de cette architecture simple, sans ornementation, sans prétention non plus, qui envahit les bosquets de noyers et de trembgles et esquisse à grands traits la silhouette du "Cap aux Diamants". Telle se présentait la capitale de la Nouvelle-France, à l'arrivée de Jean Talon et du régiment de Carignan.
A partir de 1665, Québec, simple bourgade, devient en quelques années une petite ville. Siège du gouvernement civil et du gouvernement religieux, elle devient aussi capitale de la construction navale et terminus de la voie maritime.
Un nombre considérable d'ouvriers du bâtiment se sont appliqués à bâtir leur ville et, du même coup, leurs logis, tout au moins, leurs quartiers respectifs. Au cours de l'été de 1682, un incendie éclate dans l'atelier du maître trailleur d'habits Etienne Blanchon et s'étend rapidement à toute la ville basse. En quelques heures, c'est le désastre: il ne reste de ce quartier que des cheminées en terre cuite et des solages en pierre calcinée. Loin de se décourager, les ouvriers du bâtiment rouvrent les chantiers, embauchent les maîtres maçons et tailleurs de pierre, s'abouchent avec les charpentiers, les menuisieurs et les serruriers. En même temps, les maçons et les ingénieurs militaires s'apprêtent à défendre Québec contre les entreprises des Bostonnais. De 1680 à l'année 1700, Québec est un immense chantier bourdonnant des bruits des tireurs de pierre et du crissement des bouchardes.
Il est heureux que Québec ait eu, à cette période de son histoire, des maîtres d'uvre compétents et actis. L'un des plus entreprenants est un architecte d'origine parisienne. Claude Baillif. Arrivé à Québec en 1675, il a construit le Séminaire de la ville, l'ancienne église de Sainte-Anne-de-Beaupré, dont il existe le joli clocher de 1696, l'église de Notre-Dame-des-Victoires, et quelques maisons de pierre de la ville basse; son influence s'est surtout exercée sur les apprentis qu'il a formés. Baillif n'est pas le seul à bâtir la haute ville et à rebâtir la ville basse. Il faut citer Jean Lerouge, François de Lajoue et Pierre Janson, dit Lapalme, tous trois de Paris; Sylvain Duplex, Léonard Paillard et Jean Marchand, nés en France.
Après le siège de Québec par les Bostonnais, en 1690, une nécessité s'impose: rendre la ville imprenable. En l'année 1700, on commence à construire les fortifications permanentes dont Levasseur de Néré, ingénieur militaire, a dressé les plans. Suspendus en 1720, les travaux sont repris en 1745 et terminés cinq ans plus tard. Québec n'est donc plus une ville ouverte. C'est une ville fermée, une sorte de prison qui s'ouvre chaque matin, mais qui se referme chaque soir après le couvre-feu. Sans trop murmurer, les citadins acceptent les murailles, les tours bastionnées, les cavaliers, les poudrières et les casernes. Au cours du siège de 1759, la ville est dévastée, comme on peut s'en rendre compte par les gravures de Richard Short. En 1775, il n'y a que peu de dégâts - quelques maisons rue des Remparts, l'Intendance, le collège des Jésuites...
C'est le Québec du début du XIXe siècle que l'arpenteur Jean-Baptiste Duberger a reproduit à grande échelle, dans la maquette en bois qu'il a sculptée de 1805 à 1809. Admirable travail d'un amateur de belle architecture, cette maquette est le chef-d'uvre de Duberger. Arpenteur consciencieux, dessinateur formé à bonne école, sculpteur adroit, il domine son entreprise. Qu'il ait aimé sa ville, la fantaisiste ordonnance de ses monuments publics, l'architecture sévère mais agréable des immeubles commerciaux de la ville basse, la disposition très ingénieuse, presque unique au monde de ses ouvrages défensifs, sa maquette le prouve d'une façon péremptoire.
Même si l'on ne connaît pas à fond l'histoire de la vieille ville, on est séduit par une impression lancinante: ces maisons de pierre, qui épousent les diverses formes de ce promontoire rocheux sont extraites naturellement d'un sous-sol riche en ardoise bleutée.
Bas de vignettes:
[1] A gauche, l'hôtel Chevalier vers 1880.
[2] Ci-dessous, la vieille maison des Jésuites à Sillery.
[3] Page de gauche, photo du haut, Québec vue de Lévis, vers 1836.
[4] Page de gauche, photo du bas, la place d'Armes et les maisons de la rue Saint-Louis vers 1875.
[5] La Basse-Ville vers 1880.