
Textes mis en ligne le 12 mars 2003, par Marie-Andrée CHOQUET, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Orfèvrerie - 18e siècle 1968/03
Bibliographie de Jacques Robert, n° 259
Forces, n° 5, printemps-été 1968, p. 14-17.
Notre orfèvrerie au XVIIIe siècle
Laissant de côté deux jeunes soldats, Jean Villain et Marc-Antoine Olivier, dit le Picard, qui ont appris l'orfèvrerie, mais sans l'exercer, pendant le peu de temps qu'ils ont passé en Nouvelle-France, constatons volontiers que ce métier d'art est tard venu dans l'art canadien. Il commence au début du XVIIIe siècle avec un orfèvre d'origine parisienne, du nom de Michel Levasseur. Plusieurs actes de l'état civil de Québec lui donnent le titre d'orfèvre. Un contrat notarié, daté de 1708, se rapporte à deux de ses apprentis: Pierre Gauvreau, arquebusier du roy, et Jacques Pagé, déjà . Gauvreau (1674-1717) entre à l'atelier de Levasseur vers 1705. Pagé, dit Quercy (1682-1742) veut entrer, en 1708, à l'atelier de Levasseur. Celui-ci refuse de l'admettre dans son atelier, car, dans le brevet qui le lie à Gauvreau, il s'est engagé à n'enseigner à personne d'autre que lui, Gauvreau. En apprenant ce fait, l'intendant Boschart de Champigny ordonne à Levasseur de prendre Pagé comme apprenti. On sait que Levasseur a façonné des ustensiles de table et des vases d'église. De Gauvreau, il n'existe qu'une seule pièce portant ses initiales: c'est une cuiller en argent conservée au Musée du Québec.
L'uvre de Jacques Pagé comprend quelques ouvrages d'un métier solide et d'une grande élégance, tels le plateau qui porte le chiffre de Pierre Guy (Musée du Québec), le ciboire de Sainte-Gertrude (Nicolet), l'ostensoir de Saint-Joachim (Montmorency), deux grands plateaux (Musée Notre-Dame, Montréal), des ustensiles de table, des croix pectorales en argent gravé.
De 1700 à 1750, nombreux sont les orfèvres qui exercent leur art à Québec. Jean-François Landron (1686-1759) est né à Québec. Il n'a laissé que de rares ouvrages, mais ils sont profilés avec un goût exquis. C'est le cas du calice de Saint-François (Montmagny), l'un des plus élégants de l'École de Québec. C'est aussi le cas du ciboire de l'église de Charlesbourg, dont l'ornementation est extrêmement sobre. En 1724, Landron a façonné pour la cathédrale de Québec, un encensoir et sa navette.
François Chambellan est né à Paris en 1688; il est mort à Québec en 1747. Il a pris parfois le titre de bijoutier. Mais il a poinçonné des ustensiles, couverts et gobelets. Il a formé quelques apprentis: Claude Montmélian, François Lefebvre et Michel Cotton.
Un cordonnier qui se fait orfèvre au bout d'un an d'apprentissage, tel est Michel Cotton. Il est le fils de Barthélemy Cotton, chapelier à Québec. Né à Château-Richer en 1700, il épouse, en 1726, Françoise Gagnon. De 1731 à 1734, Cotton et sa famille sont à Montréal. En 1738, ils se transportent à Québec. Son uvre comprend une vingtaine de pièces en argent massif. Le chef-d'uvre de cet orfèvre est l'ostensoir de l'église de Sainte-Famille (île d'Orléans). Il est finement dessiné, surtout ce qu'on appelle le balustre. Quant à la ciselure, elle est vivante, bien composée, appliquée avec une certaine carrure. L'ensemble comprend des éléments du style Louis XIV.
Un autre orfèvre de cette époque emprunte, et avec succès, quelques motifs décoratifs de l'orfèvrerie française du Grand Siècle. Il s'agit d'un artisan d'origine canadienne, Roland Paradis. Né à Paris vers 1696, d'un orfèvre du Pont-au-Change, il arrive à Québec en 1727. Le 3 février 1728, il y épouse Angélique Boivin, fille d'un charpentier de maisons. Les motifs archaïques que je viens de signaler se trouvent surtout dans son orfèvrerie religieuse. Par exemple: un ciboire à l'église de Lachenaie (1739), un petit ostensoir et un porte-Dieu au Musée du Québec, un grand calice de formes robustes, signé et daté: Paradis fecite 1748 .
François Delique, né à Paris en 1723, est le neveu de Paradis et son compagnon. A la mort de Paradis (1754), Delique termine les uvres que son oncle a commencées, ce qui explique la présence des deux marques R.P. et F.D.L. sur certaines pièces de table que Paradis, faute de temps, n'a pu mener à bien. Le 26 janvier 1756, Delique épouse à Montréal Marie-Joseph Guenet, fille du serrurrier François Guenet. Il est décédé en 1787, ou après cette date.
Les deux artisans Varin, (Louis-Joseph, 1706-1760) et Jacques (1736-1791), façonnent des vases de table en argent dans la pure tradition du Grand Siècle. La soupière que Jacques Varin a façonnée vers 1790, pour les Sulpiciens de Montréal (Musée Notre-Dame), est un ensemble remarquable de la survivance de formes qui ont cessé momentanément de plaire.
La plupart de nos orfèvres amateurs ont exploité, avec une sorte d'allégresse, les thèmes décoratifs qu'ils pouvaient observer sur des ouvrages de l'École française ou dans des recueils d'images que des graveurs mettaient à la disposition des bronziers et des orfèvres.
Paul Lambert, dit Saint-Paul, est le premier orfèvre de la Nouvelle-France qui fait de l'orfèvrerie son métier. Né à Arras vers 1690, mort à Québec le 26 novembre 1749, il quitte la France en 1728, après avoir fait son apprentissage dans sa ville natale. Le 30 août 1729, il épouse à Québec Marie-Françoise Laberge, originaire de Château-Richer. Le 19 février 1748, il convole avec Marguerite Maillou, fille du taillandier Pierre Maillou. Ce qu'il y a de remarquable dans l'uvre de Paul Lambert, c'est la sobriété du dessin, la fine silhouette des vases d'église qu'il a façonnés. C'est aussi la fantaisie de ses frises gravées à fleur de la surface d'argent poli.
Ignace-François Delzenne [sic], né à Lille (France), en 1717, mort à la Baie-du-Febvre en 1790, connaît bien Paul Lambert. Les deux orfèvres se voient souvent, puisqu'ils habitent à quelques minutes de marche l'un de l'autre. Lambert habite la rue du Sault-au-Matelot, alors que Delzenne [sic] est domicilié dans la rue de la Montagne. Peut-être, sans s'en douter, les deux artisans établissent-ils entre eux des liens de filiation qui n'ont rien de rigoureux. Chacun d'eux accepte les échanges de vues qui se traduisent par la stabilité des formes et l'assouplissement de la technique. Quelques uvres de Delzenne [sic], notamment ses vases religieux, prolongent l'esprit de Paul Lambert, son goût de la vivacité du dessin et de la ciselure. Comme Lambert, Delzenne [sic] façonne des uvres dépourvues de tout décor. Tel est le bénitier de l'église de Caughnawaga, exécuté vers 1750. Telle est la coupe bourguignonne du Musée du Québec, qu'il martelle vers 1755. D'autres uvres de Delzenne [sic], comme l'encensoir de l'Hôpital général de Québec, annoncent François Ranvoyzé.
Né à Québec en 1739, mort dans la même ville en 1819, Ranvoyzé est, dans notre orfèvrerie du XVIIIe siècle, un artisan isolé, parfaitement libre, prenant son bien où il se trouve, le transformant à sa guise et le rendant généreusement enrichi. Une frise de Ranvoyzé n'est pas un dessin statique, comme une frise de Laurent Amyot ou de Sasseville. C'est plutôt une conversation imagée, vivante, superbement colorée, pleine de sourires à peine esquissés et de fins sous-entendus. C'est une marche harmonique qui, à première vue, paraît désordonnée, mais dont le thème est constant; et ce thème est sans cesse magnifié par l'invention; il chante indéfiniment sur un rythme subtil. C'est, enfin, une suite de variations larges et magnifiques, qui donnent l'illusion d'un mouvement ininterrompu.
Du vivant de Ranvoyzé, notre orfèvrerie connaît une renaissance, due à l'action de Laurent Amyot et de ses compagnons.
Bas de vignettes:
[1]- Timbale en argent, sur piédouche, façonnée vers 1720 par Jean-François Landron. Hauteur: 7, 62 cm. Collection Musée du Québec. IOA
[2]- Encensoir en argent façonné vers 1770 par Ignace-François Delzenne [sic]. Hauteur: 22, 85 cm. Collection musée de l'Hôpital général, Québec. IOA
[3]- Burette en argent, ornée de feuilles d'eau, façonnée vers 1730 par Paul Lambert. Hauteur: 10, 63 cm. Collection particulière, Québec. IOA
[4]- Calice en or massif, fabriqué avec des louis d'or américains datés de 1800. Façonné en 1810 par François Ranvoyzé. Hauteur: 24, 13 cm. Église de l'Islet, comté l'Islet.
[5]- Soupière en argent, marquée au chiffre des Sulpiciens. Façonnée vers 1790 par Jacques Varin. Couvercle de Robert Cruickshank. Longueur: 50 cm. Musée Notre-Dame, Montréal. IOA
[Citation mise au-dessous de la reproduction de la burette façonnée par Paul Lambert dit Saint-Paul]
Chercher le bonheur dans son travail, c'est comme creuser une galerie dans la roche dure, à la recherche de l'or. On a besoin de toute son énergie, de toute la force et de l'ardeur de sa nature pour y parvenir. Elizabeth Goudge