Gérard Morisset (1898-1970)

1971.03 : Iconographie - Vierge

 Textes mis en ligne le 24 février 2003, par Sophie MALTAIS, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Iconographie - Vierge 1971.03

Bibliographie de Jacques Robert, n° 281

La Revue française de l'élite européenne, n°241, mars-avril 1971, p. 1-16.

MADONES CANADIENNES

ON CONSTATE LA PRÉSENCE D'ŒUVRES D'ART mariales à Québec dès les débuts de la colonie au XVIIe siècle. Statuettes et bas-reliefs, tableaux et gravures apparaissent en nombre dans nos plus anciens inventaires. Chaque communauté d'hommes et de femmes, chaque paroisse nouvelle, chaque mission même veut avoir sa propre madone: Vierge du Grand Pouvoir, Vierge de Toute Grâce, Notre-Dame du Bel Amour, la Madone du prisonnier, Notre-Dame des Missions…

Quelques-unes de ces œuvres viennent de Paris, d'autres des provinces de l'Ouest; de sorte que, dès le milieu du XVIIe siècle, la nouvelle province française établie au-delà de l'Atlantique possède déjà une collection considérable et variée de madones.

À l'arrivée de nos premiers peintres et de nos premiers sculpteurs, c'est-à-dire vers 1665-1670, l'importation des madones françaises diminue à peine, car c'est le temps où le développement du pays prend enfin le départ sous l'impulsion de l'intendant Talon. Au reste, jusqu'à la chute de Québec en 1759, on ne cessera de faire venir de France ces belles madones couronnées, souriantes et aimables - comme la statue en argent massif que Guillaume Loir a ciselée en 1732 pour la mission des Deux-Montagnes. Cependant nos peintres et nos sculpteurs s'essaient à représenter la Vierge: Jean Latour exécute en 1665 une Vierge en bois pour Notre-Dame de Québec; en 1671, Claude François, dit frère Luc, le récollet, peint quelques madones pour les Ursulines et pour les sanctuaires de Sainte-Anne-de-Beaupré, de Saint-Joachim et de la Sainte-Famille, en l'île d'Orléans; certains artisans ébauchent des statuettes d'un caractère primitif qui sont aujourd'hui fort abîmées.

L'une de nos plus anciennes madones - et je m'en tiens ici à la sculpture - est celle de l'église de l'Ange-Gardien (côte de Beaupré). Elle est l'œuvre de Jacques Leblond, dit Latour, et elle date des environs de 1695. En ce temps-là, Jacques Leblond, récemment arrivé de son Bordelais natal, entreprend, avec l'aide de ses élèves de l'école des Arts et Métiers du Cap-Tourmente, la décoration de cette église: il bâtit le retable à la récollette (1) [Note 1. Il s'agit d'un retablé [sic] fait en forme d'arc de triomphe à l'antique. Comme son nom l'indique, il nous a été apporté en 1670 par les Récollets.], dont il reste de somptueux fragments; puis il dresse le plan du tabernacle dans un style Louis XIV plaisamment fleuri, et en exécute la sculpture sur bois. La madone qui est ici reproduite appartient à cet ensemble décoratif. La Vierge, toute emmitouflée dans un manteau au lourd drapé, tient son enfant sur le bras gauche; elle est pensive, mais dans son expression il n'y a pas trace de tristesse; l'Enfant Jésus, gros bébé souriant, étend les bras en un geste gracieux.

Tout autre est la madone de Sainte-Foy. Elle tient son enfant sur le bras droit, ce qui est une exception dans l'iconographie canadienne; elle est vêtue avec une certaine recherche, et son manteau est couvert d'enroulements tracés au burin. Si l'expression du visage de la Vierge est placide, celle de l'Enfant Jésus est altière, accusée par le geste oratoire du bras gauche. L'auteur de cette statue est un ancien curé de Sainte-Foy, l'abbé Pierre-Gabriel Leprévost; arrivé dans sa paroisse en 1714, il l'a desservie jusqu'à sa mort en 1756. C'est au début de sa carrière, soit en 1716, qu'il a sculpté cette madone; frais émoulu de l'école du Cap-Tourmente, il l'a façonnée dans la plus pure tradition de son maître Leblond.

La madone de l'Ange-Gardien, de petite taille, est logée sous la coupole d'un tabernacle; celle de Sainte-Foy servait dans les processions. En voici une, majestueuse et digne, qui ornait autrefois le retable à la récollette de l'église de Saint-Joachim; elle faisait pendant à un saint Joseph que le musée de Québec a recueilli. Entre ces deux statues, le contraste est frappant. Autant le saint Joseph est compliqué, autant la Vierge est simple. Simple dans son maintien, dans l'attitude de la tête, dans le geste du bras droit, dans le magnifique drapé de la dalmatique. On ne peut souhaiter figure plus sereine, expression plus noble. Certains détails permettent de dater cette madone des environs de 1720. À cette date, l'atelier de Cap-Tourmente achevait sa dernière entreprise à Saint-Joachim, sous la direction de Charles Vézina. Est-ce le jeune maître de l'école qui a sculpté ce chef-d'œuvre? Peut-être, mais nous manquons de documents pour l'affirmer.

Dans l'œuvre abondante et variée de la dynastie des Levasseur, les madones sont nombreuses. Je n'en signale que trois. L'une est une Vierge couronnée qui date de 1718 et qui orne la niche centrale du tabernacle que Noël Levasseur, chef de la lignée, a façonnée pour l'église de Beaumont. Elle offre plus d'un point de ressemblance avec la madone de Leblond, notamment dans la forme du visage et la gravité de son expression; quant à l'Enfant, il est aimablement espiègle, il sourit de toutes ses fossettes en jouant avec la couronne de roses qu'il tient dans sa main droite. La seconde provient de l'ancienne congrégation du collège des Jésuites; Pierre-Noël Levasseur l'a sculptée en 1751. C'est une des plus attachantes de l'école canadienne. Elle porte son enfant sur son bras gauche et, de la main droite, retient son ample manteau qui s'épand en plis lourds et serrés sur son pied gauche. Le geste des bras de l'Enfant est à la fois naïf et sentimental. Le maintien réservé de la Vierge, l'expression énigmatique de son regard, l'arrangement souple de sa coiffure, l'extrême aisance de son attitude, tout dans cette statue exhale le charme mystérieux des belles madones de l'Ile-de-France; non celles mondaines et volontiers frivoles de Caffiéri et de Michel-Ange Slodtz, mais les madones du XVIe siècle, ces jeunes femmes distinguées et aimantes qui regardent leur enfant avec un sourire infiniment spirituel, en évitant de songer à l'avenir. Avec le Beau Dieu de Vaudreuil de Philippe Liébert et l'Ange de saint Mathieu de François Baillairgé, la madone de Pierre-Noël Levasseur est un des sommets de l'école canadienne. La troisième madone est une statuette de procession conservée à Saint-Pierre (île d'Orléans); elle est plus tendre que les autres, mais peut-être plus éloignée de nous à cause de la fixité de son regard; François-Noël Levasseur l'a sculptée vers 1770.

Dans la région de Montréal, les madones ne sont pas moins nombreuses au XVIIIe siècle que dans la région de Québec. Charles Chaboillez en façonne deux ou trois aux environs de 1705; elles sont à l'Hôtel'Dieu. Après lui, d'autres artisans produisent des statues pour l'église Notre-Dame et les couvents de la ville; mais on sait que le feu a souvent éprouvé Ville-Marie et que par conséquent nombre de madones ont été perdues. Ce n'est donc pas à Montréal qu'il faut les chercher, mais dans les églises de la région.

Il y a, par exemple, à Varennes une Vierge solennelle, couronnée, qui date de 1740; elle tenait autrefois dans sa main droite un sceptre doré; l'Enfant Jésus est lui aussi couronné; contrairement aux bébés joufflus de l'École québécoise, l'Enfant de Varennes est grave comme une grande personne et esquisse un geste de bénédiction. C'est une des rares œuvres connues de Paul Jourdain dit Labrosse.

On peut assigner la même date (1740) à une étrange madone conservée à Boucherville; elle paraît être l'œuvre de Gilles Bolvin. L'École canadienne compte assez peu de ces Madones de la Conception , tristes et repliées sur elles-mêmes, qui paraissent effrayées du miracle qui s'opère en elles.

Du maître incontesté de l'École de Montréal, Philippe Liébert, voici une Vierge déconcertante, celle de l'église de Sainte-Rose (île Jésus); elle date de 1798. En dépit de l'élégance et de la simplicité de son costume, de la virtuosité de son exécution, ce n'est pas une madone aimable: les yeux fixes, la tête détournée de son enfant, elle est triste et paraît songer au tragique destin de celui qu'elle a mis au monde; l'Enfant se détourne aussi de sa mère et regarde dans le vague je ne sais quel Golgotha lointain.

Retournons à l'École québécoise et voyons l'œuvre de la dynastie des Baillairgé. J'y trouve un certain nombre de bas-reliefs en bois doré dans lesquels la Vierge tient un rôle de premier plan - comme dans la Vierge de douleur de l'église de Saint-Joachim (vers 1820) ou dans le médaillon du tombeau de Beauceville, l'un des plus de François Baillairgé. J'y trouve également des bas-reliefs dans lesquels la Vierge joue un rôle fragmentaire - comme dans les Trois Maries au tombeau le matin de Pâques de Saint-Joachim. Mais on y voit aussi des statues de grande taille, telle l'admirable Assomption qui surmontait avant 1922 le banc d'œuvre de Notre-Dame de Québec. Cependant tous ces ouvrages disparaissent devant l'Assomption de la chapelle intérieure du séminaire de Québec; Thomas Baillairgé l'a façonnée en 1825; dans cette œuvre tout est esprit, aisance et distinction; tout est gentillesse et grâce; tout est fine sensibilité.

Au début du XIXe siècle, une madone française exerce une influence profonde sur les artisans montréalais; c'est une statue en argent massif que Louis XV a donnée à Notre-Dame de Montréal en 1749 et qui est probablement de Guillaume Loir. Madone de la Conception, elle penche la tête vers la droite et croise les mains sur sa poitrine. Déjà celle de Boucherville était conforme à ce type. J'en trouve une première transposition dans une statuette en feuilles d'argent que Salomon Marion a exécutée en 1818 pour l'église de Verchères; il en existe une autre, cette fois en bois sculpté, à l'église de Chambly; elle ne porte ni signature ni date mais on sait d'autre part qu'elle est l'œuvre de René Saint-James, dit Beauvais, et qu'elle a été faite en 1822; enfin, j'en trouve quelques autres transpositions traduites en une matière que nos artisans ont rarement mise en œuvre, le carton-pâte; leur histoire vaut d'être brièvement racontée.

Parmi les premiers oblats qui sont arrivés à Montréal en 1842, l'un d'eux connaissait parfaitement la technique du carton-pâte qu'il enseigne à deux religieuses du couvent des Soeurs Grises; celles-ci fort attentives aux leçons, et d'ailleurs douées pour les arts plastiques, assimilent rapidement cette technique et ouvrent un atelier à l'ancien hôpital général [sic]; pendant une quinzaine d'années, soit de 1845 à 1860, elles ont façonné près de soixante madones dispersées dans la province. Elles représentent pour la plupart la Madone de la Conception , comme celle de Saint-Antoine de Tilly. Toutes sont ornées de couleurs. Comme la technique du carton-pâte s'est peu répandue au Canada, les madones des Soeurs grises [sic] n'ont pas été restaurées, ou si peu; elles ont donc conservé leur patine.

Après Thomas Baillairgé, notre grand statuaire du XIXe siècle est un sculpteur fort oublié naguère, Amable Gauthier. Comme son contemporain Louis-Thomas Berlinguet, il a été à la fois architecte, constructeur et sculpteur ornemaniste; à l'occasion, il a sculpté des statues; ce sont ses œuvres les plus réussies. Quelques-unes, comme le Saint-Guthbert [sic] de l'église de ce nom, sont remarquables par la simplicité de leur facture et le caractère presque moderne de leur silhouette; la plupart sont des statues empreintes d'une familiarité toute paysanne, telle la madone de Saint-Isidore (Laprairie), brave villageoise toute joyeuse de porter son fils, ce Jésus solidement bâti qui ressemble à sa mère. Il existe bien d'autres ouvrages de ce genre dans l'œuvre considérable de Gauthier: à Berthier-en-Haut, à Sainte-Elisabeth et à Saint-Barthélemy; d'autres statuettes sont tout aussi souriantes, aussi simplement aimables.

Quel contraste entre les madones de Gauthier et celles de l'abbé Jules Mailly! Celle du palais épiscopal de Chicoutimi porte négligemment son fils sur son bras droit, d'un geste insouciant elle tourne la tête vers la droite; elle paraît même indifférente à l'égard de cet enfant potelé qui semble s'adresser au spectateur et esquisser un mouvement oratoire.

C'est l'une des dernières madones canadiennes qui soient personnelles, qui dénotent un souci de saine originalité. A mesure qu'on avance dans le XIXe siècle , la statuaire d'église tend à se rapprocher des insupportables figures fabriquées en série par les gâcheurs de plâtre - cette honte de notre époque. Presque tous nos sculpteurs produisent des madones plus ou moins insignifiantes. Même le grand Louis Jobin, vigoureux et hardi dans ses statues d'apôtres, glisse dans la banalité toutes les fois qu'il ébauche une madone. Ce caractère est déjà sensible dans celle de Saint-Jean (île d'Orléans), mais il en est d'autres - telle la madone de Saint-Charles (Bellechasse) - qui apparaissent comme des statues de plâtre peint. L'uniformisation moderne s'est étendue jusqu'à l'un des sujets les plus attachants et les plus féconds de la chrétienté.

Pendant trois-quarts de siècle, la madone canadienne n'a presque plus d'histoire. Elle relève de l'article de dévotion, donc de la statistique marchande. La réaction est venue de quelques jeunes sculpteurs à partir de 1935 qui ont pensé que ce sujet éminemment religieux pouvait être renouvelé dans un esprit moderne dépourvu d'outrance. Mais le sujet vaudrait la peine d'être étudié à fond.

Note de l'éditeur: Cet article était déjà sous presse lorsque nous avons appris la disparition de Gérard Morisset qui nous a tant de fois apporté sa brillante collaboration. Nous avons tenu à publier, en un dernier hommage, ce texte qu'il nous avait confié et dont il avait lui-même choisi les illustrations.

Bas de vignettes:

[1]- Madone en bois de chêne décapé, attribuée à Charles Vézina, vers 1721. Musée de la Province, Québec. Office Provincial du Québec.

[2]- Madone en bois sculpté et doré. Jacques Leblond dit Latour, vers 1695. Eglise de l'Ange-Gardien, Montmorency. Office Provincial du Québec.

[3]- Statue de Notre-Dame de Foy. Bois sculpté et doré. Abbé Pierre-Gabriel. Eglise de Saint-Foy, près Québec. Office Provincial du Québec.

[4]- Madone en bois sculpté et doré de Noël Levasseur, 1718. Eglise de Beaumont. Office Provincial du Québec.

[5]- Madone en bois doré de Pierre-Noël Levasseur, 1751. Chapelle des Jésuites, Québec. Office Provincial du Québec.

[6]- Madone de procession en bois doré. François-Noël Levasseur, vers 1770. Eglise de Saint-Pierre, Ile d'Orléans. Office Provincial du Québec.

[7]- Madone de la Conception en bois doré, attribuée à Gilles Bolvin, vers 1745. Eglise de Boucherville. Office Provincial du Québec.

[8]- Madone de procession en bois doré, œuvre de Paul Jourdain dit Labrosse, vers 1740. Chapelle de Varennes. Office Provincial du Québec.

[9]- Madone de tabernacle en bois doré. Philippe Liébert, 1799. Eglise de Sainte-Rose, île de Jésus. Office Provincial du Québec.

[10]- L'Assomption, statue en bois doré. Thomas Baillairgé, 1825. Chapelle du Séminaire, Québec. Office Provincial du Québec.

[11]- Madone de la Conception en bois doré, attribuée à René Saint-James dit Beauvais. Eglise de Chambly. Office Provincial du Québec.

[12]- Madone en carton-pâte, façonnée vers1844 pars les soeurs [sic] Grises de Montréal. Eglise Saint-Antoine de Tilly. Office Provincial du Québec.

[13]- Madone en bois doré, œuvre d'Amable Gauthier, vers 1845. Eglise Saint-Isidore, Laprairie. Office Provincial du Québec.

[14]- Bas-relief d'un tombeau d'autel. François Baillairgé, 1825. Chapelle du Séminaire, Québec. Office Provincial du Québec.

[15]- Madone en bois sculpté et doré. Abbé Jules Mailly, vers 1860, Palais épiscopal de Chicoutimi. Office Provincial du Québec.

 

 

 

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Gérard Morisset (1898-1970)