Femmes et hommes des Lumières

Des lendemains de la Conquête jusqu'au tournant du XIXe siècle, une première génération de femmes et d'hommes s'exerce à l'écriture et au débat d'idées dans des textes privés ou publics. Marqués par les idées philosophiques du siècle des Lumières, ces premiers lettrés introduisent ici un nouvel intérêt pour les choses de l'esprit et créent de nouveaux lieux de sociabilité : cercles, théâtre et salons, alors que se développent les réseaux épistolaires. Ces hommes et ces femmes incarnent le premier essor d'une vie littéraire au Québec. Ils racontent un naufrage ou polémiquent sur une bataille, comme le fait Luc de La Corne Saint-Luc. Ils rédigent leurs mémoires ou pétitionnent, comme le font Pierre de Sales Laterrière, son amie Marie-Catherine Delezenne ou encore Marie Mirabeau, épouse de Mesplet. Ils décrivent les moeurs canadiennes et tiennent salon comme celui de Frances Moore Brooke.

 

Bailly naît à Varennes en 1740. À la toute fin du Régime français, ses parents l'envoient parfaire son éducation à Paris. À son retour au Canada en 1762, il embrasse la carrière ecclésiastique et, en 1774, il enseigne la rhétorique au Séminaire de Québec. Esprit mondain et cosmopolite, il est un familier du salon du gouverneur Guy Carleton, nommé plus tard Lord Dorchester, et devient précepteur de ses enfants. Ce portrait aurait été commandité à de Heer par Lady Dorchester, afin de l'offrir à Bailly lors de sa nomination à titre d'évêque coadjuteur. Son portrait resta à l'Hôpital général où mourut Bailly. C'est l'une des rares oeuvres attribuées à de Heer qui n'ait pas été repeinte.

Attribué à Louis-Chrétien de Heer (1760-1808), Portrait de Mgr Charles-François Bailly de Messein (1740-1794), évêque de Capse, coadjuteur de Mgr Hubert, vers 1788-1789, huile sur toile, 88,5 x 63,5 cm, Québec, Collection des Augustines du Monastère de l'Hôpital général de Québec. Photo Yves Laframboise.

Née en Angleterre, Frances Moore s'initie très jeune à la littérature. Elle écrit de la poésie, du théâtre et dirige l'hebdomadaire The Old Maid. En 1763, elle se retrouve à Québec avec son époux, le révérend John Brooke. Elle tient salon et fréquente les cercles intellectuels. Elle rentre en Angleterre en 1768 avec le manuscrit The History of Emily Montague. Publié en 1769, ce roman épistolaire, l'un des premiers à mettre en scène la vie des Canadiens, devient une lecture obligée pour les voyageurs. Ce portrait révèle une femme d'un esprit fin et délicat. Il traduit bien la complicité entre l'écrivaine et la prolifique peintre britannique Catherine Read, dont l'oeuvre est alors très en vogue : ses tableaux se vendaient aussi cher que ceux des principaux artistes de l'époque.

Catherine Read (1723-1778), Frances Moore Brooke (1724-1789), vers 1771, huile sur toile, 72,4 x 60 cm, Ottawa, Archives nationales du Canada, 1981-88-1. 

Le service du thé

En Nouvelle-France, on trouve des théières provenant de Chine dès le début du XVIIIe siècle. Malgré son prix exorbitant, le thé est très prisé : Franquet raconte qu'en 1753, « Chacun s'étant rendu au logement de M. l'intendant, l'on y servit du thé, du caffé, du chocolat ». Après la Conquête, les Anglais consacrent « la cérémonie et le rituel du service du thé » dans les salons. Frances Moore Brooke et Elizabeth Posthuma Gwillim, dite Lady Simcoe, ont décrit les formes de sociabilité de cette époque.

Chine, période Ch'ien-lung (1736-1796), Tasse et soucoupe, Théière, Tasse à chocolat dite trembleuse, XVIIIe siècle, porcelaine, Montréal, Fondation Macdonald Stewart, 81.55.5.1-2, 81.55.6.ab et 81.55.3.1-2. Photo Robert Derome.

Surnommé « le général des Sauvages », La Corne est un Canadien de naissance qui a servi dans l'armée française, puis sous le drapeau britannique. Commerçant, interprète et conseiller législatif, il est aussi l'auteur d'un journal de voyage racontant le naufrage de l'Auguste en 1761. Paru à Montréal en 1778 chez l'imprimeur Fleury Mesplet, six ans avant l'Appel à la justice de l'Etat de Pierre du Calvet, ce Journal représente le premier récit d'aventures produit par un Canadien et publié ici sous forme de livre. Immensément riche, La Corne portait un vif intérêt aux vêtements et aux oeuvres d'art : on conserve plusieurs miniatures de lui et de sa famille. Ce tableau serait le second de ses deux portraits à l'huile peints en Angleterre en 1763-1764 et en 1778.

Anonyme, Londres, Portrait de Luc de La Corne Saint-Luc (1711-1784), vers 1778, huile sur toile, 76,2 x 63,5 cm, Montréal, Musée du Château Ramezay, don de l'Archevêché de Montréal, 1998.898. Photo Robert Derome.