La vie politique et les débats d'opinion

Les oeuvres de cette section réfèrent à l'intense débat d'idées de la décennie 1830 au sujet de la liberté de presse, de l'accès à l'éducation et des rapports entre le politique et le religieux

Né à Montréal en 1777, Lartigue en devient le premier évêque en 1821 grâce à la protection et à l'influence de l'évêque de Québec Mgr Joseph-Octave Plessis. Au lendemain de l'échec des Rébellions de 1837 et 1838, Lartigue contribue à l'instauration d'un ordre nouveau fondé sur la toute-puissance de l'Église et, à ce titre, annonce l'ultramontanisme de Mgr Bourget. Yves Tessier peint un portrait de Lartigue en 1840, qu'il va faire imprimer à New York par George Endicot (Béland 1991b, p. 521, fig. 242A.). L'évêque, qui mourra la même année, y tient un livre entrouvert par le majeur de sa main droite.

Yves Tessier (1800-1847), Monseigneur Jean-Jacques Lartigue (1777-1840), 1840, huile sur toile, 91 x 76,7 cm, Montréal, Musée du Château Ramezay, 1998.1780. Photo Robert Derome.


vers 1973

en 1999
Attribué à Thomas Valin (vers 1810-1857), Monseigneur Jean-Jacques Lartigue (1777-1840), 8 avril 1838, huile sur toile, 86 x 72 cm, Montréal, Musée du Château Ramezay, 1999.904.
Bibliographie. Béland 1991b, p. 520-521, n° 242.
Inscription. À l'endos, vers 1973, avant rentoilage, « 8 Avril 1838 / Montreal », incription qui n'est plus visible aujourd'hui.
Provenance. Donné en décembre 1917 par Ludger Gravel.
Bibliographie. « Cahier spécial, Rébellion 1838-1838 », Le Devoir, samedi 16 avril 1988, ill. p. 5.
Photo Robert Derome, vers 1973 et en 1999.

En 1827, Duvernay achète La Minerve et devient le plus important imprimeur montréalais. Dans son portrait, les barreaux aux fenêtres évoquent sa cellule lors de son emprisonnement en 1832. Le Conseil législatif l'avait condamné, ainsi que Daniel Tracey l'éditeur du Vindicator, pour avoir publié les idées résumées sur le document peint par Roy-Audy.

Jean-Baptiste Roy-Audy (1778-1848), Ludger Duvernay (1799-1852), 1832, huile sur toile, 91,4 x 72 cm, Montréal, Société Saint-Jean-Baptiste, Maison Ludger-Duvernay. Photo Robert Derome.
 

LA MINERVE 9 Janv. 1832

Qu'avons-nous à craindre en demandant un Conseil électif ? Ne serait-ce pas augmenter la force du Peuple. Le Conseil législatif actuel étant la plus grande Nuisance que nous ayons, nous devons prendre les moyens de nous en débarasser !!!

PENSEZ-Y BIEN

[On vient de faire] une tentative pour arrêter [l'indépendance de la Minerve] en voulant l'acheter, à prix d'or, [et en voulant aussi] en changer la direction, [- nous avons repoussé ces] offres avec dédain, nous sommes trop fier [de nos principes] et de la faveur dont le public a [accueilli] nos humbles efforts, pour nous prêter [à des vues aussi viles.]

Montréal le 6 Fév 1832

JB R. Audy pt

Duvernay est l'auteur du texte signé « PENSEZ-Y BIEN » publié dans La Minerve du 9 janvier 1832. Tout comme Tracey, il était outré du rejet par le Conseil législatif de projets de lois adoptés par l'Assemblée. Leur emprisonnement suscite de longs et houleux débats sur la liberté de la presse et la constitution des Conseils législatif et exécutif. À leur sortie de prison, on leur réserve un triomphe et on leur remet une médaille d'or. C'est celle qu'il porte en bannière, aux couleurs vert blanc rouge du drapeau des Patriotes, et sur laquelle on distingue le mot « LIBERTÉ ».

Ludger Duvernay, articles extraits de La Minerve, en relation avec son portrait exposé.

Les passages soulignés identifient les extraits cités sur le tableau.

La Minerve, lundi 9 janvier 1832.

LETTRE IV

Les Élections populaires rendent les
Supérieurs courtois envers le peuple.

Paley, Philosophie morale et politique.
[William Paley (1743-1805),
The Principles of Moral and Political Philosophy,
London, Printed for R. Faulder, 1785,
[4], vii, [1], xxi, [1], vi, 657, [1] p. ; 28 cm, (4to).]

À l'Éditeur de La Minerve.

Monsieur,

La Chambre d'Assemblée sera sous peu de jours appelée à se prononcer sur une mesure aussi importante en elle-même que dans ses résultats, je veux dire l'abolition ou la [réorganisation] par le voie de l'élection, d'un [corps] qui à peu d'exception près, a été invariablement en opposition au bien du pays.

Je ne prétends pas approfondir ici la question de savoir s'il conviendrait qu'il y eut dans [cette] province un Conseil électif, et s'il serait [plus à propos] qu'il n'y eut pas de Conseil. - [on ne se dissimule] pas qu'on peut donner des raisons plausibles pour l'abolition, et qu'il [en existe de très fortes] pour la réorganisation du Conseil par la voie de l'élection. Ce corps, s'il est électif, disent ceux qui veulent abolir celui que nous avons actuellement, ne représentera d'autre intérêt que celui que représente la Chambre d'Assemblée ; ses pouvoirs émaneront de la même source, la voix du peuple exprimée aux hustings [plate-forme électorale], et à quoi bon deux corps pour représenter des intérêts déjà représentés par la Chambre ? - Voilà, je l'avoue, des raisons plausibles. Mais qu'il me soit permis, avec déférence pour l'opinion des autres, de répondre que malgré les preuves de sagesse données par la Chambre d'Assemblée, et personne plus que moi n'admire sa fermeté qui la met à même de battre la marche vers la Liberté, à toutes les autres Colonies, elle n'est pas pour tout cela à l'épreuve de l'erreur.

Des raisons particulières, un défaut de réflexion, la chaleur naturelle dans certaines occasions, &c peut faire qu'un faible majorité passe un loi dont le peuple ne s'accommoderait pas ; un corps intermédiaire élu par le peuple, incorruptible et plein de fermeté comme la chambre d'assemblée, sujet comme elle l'est à être récompensé ou puni pour sa conduite, lors de l'élection, un tel corps qui aurait le tems de réfléchir sur les débats de la chambre, qui pourrait, à tête reposée, peser le fort et le faible des argumens des membres de l'assemblée, pourrait peut-être en maintes occasions, retarder les mesures, non pour le plaisir de contrecarrer les vues de sa nation ; mais dans la vue de garantir le peuple des effets d'une mesure précipitée. Il me semble en outre que le gouverneur, s'il est timide et pusillanime, sanctionnera à tort et à travers, par la crainte de se mettre aux prises avec la chambre, toutes les lois que cette dernière passera. S'il est entêté et peu docile, il résistera, exercera sa discrétion, souvent le fera bien mal à propos, et de suite tout sera arrêté. L'expérience nous a appris ce que sont en général les gouverneurs qu'on nous envoie d'Angleterre. C'est suivant moi une raison bien forte pour nous engager à nous tenir sur nos gardes, et à prendre les moyens de les empêcher de faire du mal, soit que leur conduite vienne de leur entêtement, soit qu'elle soit dictée par la pusillanimité. Qu'avons nous d'ailleurs à craindre en demandant un conseil électif ? Ne serait-ce pas un moyen d'augmenter la force du Peuple ; d'ouvrir la carrière parlementaire à une foule d'hommes de talens et plein de patriotisme qui brigueront l'honneur d'être les organes de leurs concitoyens, et auront le soin de se bien conduire afin d'éviter la disgrace de perdre leur titre d'honorables ? Je crois que la chambre doit saisir cette occasion de rendre nos institutions plus démocratiques, et nous acheminer par la voie de la raison et de la sagesse vers le but auquel tous les hommes bien pensans doivent tendre, le pouvoir souverain du Peuple ; nous l'atteindrons par ce moyen.

S'il me convenait de donner des avis, je dirais peut-être que les nominations de conseillers faites et annoncées, sont à peu d'exceptions près, si pitoyables, et le pays a si bien été joué et trompé par toutes les belles promesses d'outre mer, que la chambre devrait résoudre qu'elle est d'avis, et le pays la soutiendra, que si la mère patrie se refusait à accorder un conseil législatif électif, nous insistions et demandions avec fermeté, l'abolition entière d'un corps aussi nuisible que l'a été, l'est et le sera le conseil législatif nommé par la couronne.

 Le conseil législatif actuel étant peut-être la plus grande nuisance que nous ayions, nous devons prendre les moyens de nous en débarrasser, et en demander l'abolition, de manière à l'obtenir.

PENSEZ-Y BIEN.

Montréal, 7 janvier, 1832.

 

La Minerve, lundi 6 février 1832

La persécution que nous éprouvons de la part du Conseil Législatif nous a été fort avantageuse. Depuis trois semaines nous avons eu un nombre considérable de nouveaux abonnés, et maintenant nous croyons pouvoir dire que la Minerve est le journal qui a la plus grande circulation dans la province. Nous continuerons à tâcher de mériter cette approbation publique et générale de nos travaux et de la marche que nous avons constamment suivie. « Tout pour le Peuple » a été et sera notre devise. Ce qui nous réjouit principalement dans cet accroissement d'abonnés, c'est de voir que le peuple s'aperçoit que c'est lui-même qu'on veut fouler aux pieds en voulant gêner la Liberté de la Presse qui défend nos droits. Le peuple sent la nécessité de se procurer une éducation politique ; nous ne négligerons rien pour lui procurer ce qu'il désire.

On vient de faire une tentative pour arrêter l'indépendance de la Minerve en voulant l'acheter, à prix d'or, et en voulant aussi en changer la direction, - nous avons repoussé ces offres avec dédain, nous sommes trop fier de nos principes et de la faveur dont le public a accueilli nos humbles efforts, pour nous prêter à des vues aussi viles.