Les arts et les lettres dans la vie quotidienne :
vie privée et vie publique

Les aquarelles de Cockburn et de Ellice présentent des images de la vie quotidienne et de diverses formes de l'imprimé : le placard affiché sur la place publique, la lecture, le livre, la musique dans l'intimité d'un manoir seigneurial. Les rapports entre le public et l'intime sont en outre subtilement évoqués dans le portrait de Cyprien Tanguay : par des références à la rhétorique, à l'écriture et au livre dans le cadre du cursus scolaire ; par la présence simultanée d'influences anglaises et françaises dans la reliure des livres.

James Pattison (ou Patterson) Cockburn (1779-1847), L'église et la place du marché de la basse-ville de Québec, vers 1821-1832, aquarelle, 15,3 x 23,9 cm, Québec, Musée de la civilisation, dépôt du Séminaire de Québec, 1993.23300. Photo Robert Derome.

Officier de l'armée britannique, Cockburn reçoit une formation d'artiste topographe en Angleterre. Il séjourne brièvement à Québec en 1821-1823, puis y habite de 1826 à 1832. Son amie Lady Aylmer en fait un portrait saisissant dans une lettre de janvier 1831 à ses nièces, incluse dans ses « Recollections of Canada » :

« Je viens tout juste de vous expédier en Angleterre un petit livre qui a été publié ici récemment et dont les dessins ont été gravés d'après les belles esquisses faites d'après nature par le colonel Cockburn qui commande l'Artillerie à Québec et qui est un des plus précis et charmants artistes que j'aie jamais rencontrés. […] Il possède une très grande et très précieuse collection de ses propres dessins qu'il a faits dans toutes les parties du monde où il a voyagé et dont certains sont coloriés d'après nature. Il continue (à son âge actuel) à être infatigable et sa passion pour les beautés de la nature n'est satisfaite que par sa persévérance sans fin à les dessiner. » [traduit de l'anglais]

Le placard est l'une des formes de présence de l'imprimé dans l'espace public et, par sa nature, il est rare et difficile à conserver. Cockburn en montre quelques-uns, collés sur la maison Fornel. Ces placards annoncent à la foule entrant à l'église un spectacle avec crocodile vivant, des ventes et une représentation donnée par la troupe de théâtre de la garnison.

Katherine Jane Balfour-Ellice (vers 1814-1864), The Interior of the Seigniory House at Beauharnois, Lower Canada, 1838, aquarelle, 6 1/2 x 8 3/4 pouces, Ottawa, Archives nationales du Canada, I-6. Photo Robert Derome.

Jane Ellice, accompagnée de sa soeur Églantine Balfour, arrive à Québec avec son mari Edward junior en 1838. Celui-ci agit à titre de secrétaire particulier de Lord Durham, gouverneur du Bas-Canada et auteur du controversé rapport. Jane emporte avec elle un journal qu'elle tient à la demande de son beau-père. Elle y raconte ses voyages au Canada et aux États-Unis, ainsi que ses réflexions sur les Rébellions, pendant lesquelles Jane et sa soeur sont confinées au manoir de la seigneurie de Beauharnois. Artiste aguerrie, Jane Ellice saisit, par un cadrage efficace, le charmant désordre d'un instant privilégié dans la pratique intime des arts et des lettres. On y voit une guitare ou un violoncelle sur un fauteuil, les jambes d'un protagoniste assis, un homme qui joue du piano, une femme lisant et des livres posés un peu partout, de même qu'une boîte d'aquarelles.

Dans un discours prononcé en 1863, Mgr Cyprien Tanguay racontera avoir vu défiler dans les corridors du séminaire plusieurs figures éminentes de la culture lettrée. Représenté avec brio par Plamondon, Tanguay porte ici le costume du séminariste. Son poing gauche repose sur un ouvrage de Cicéron, le célèbre orateur romain, alors qu'il écrit de sa main droite le mot Cicero, ce qui souligne le rôle pédagogique prééminent de la rhétorique. Quant aux deux autres livres, l'un présente une reliure à l'anglaise, avec un profond décor en relief, et l'autre, une reliure française d'inspiration XVIIIe siècle. La présence simultanée de cette double influence illustre bien le métissage culturel de la société québécoise.

Antoine Plamondon (1804-1895), Portrait de Cyprien Tanguay (1819-1902), 1832, huile sur toile, 73 x 59,9 cm, Québec, Musée de la civilisation, dépôt du Séminaire de Québec, don de Mgr Cyprien Tanguay, 1991.74. Photo Robert Derome.

Théophile Hamel (1817-1870), Marc-Pascal I de Sales Laterrière (1792-1872), 1853, huile sur toile, 94 x 74 cm, Montréal, Collection Power corporation du Canada.

Fils cadet de Pierre de Sales Laterrière, Marc-Pascal est médecin, seigneur et homme politique. Chirurgien du 6e Bataillon de la milice du Bas-Canada durant l'Invasion américaine de 1812-1814, il exerce ensuite à Québec, puis devient seigneur des Éboulements en 1816. Sympathique aux idées du Parti canadien, il est élu en 1824 député du comté de Northumberland (Saguenay). Membre du Conseil spécial de 1838 à 1841, il n'assiste à aucune des séances et manifeste en 1842 son opposition à l'Union des Canadas. Également hostile à la Confédération, il finit sa vie aux Éboulements où il meurt en 1872 après avoir veillé à la publication des mémoires de son père.

Théophile Hamel (1817-1870), Eulalie-Antoinette Dénéchaud (1812-1900), épouse de Marc-Pascal de Sales Laterrière, 1853, huile sur toile, 94 x 74 cm, Montréal, Collection Power corporation du Canada.

L'abbé Casgrain évoque ainsi Eulalie Dénéchaud, lors d'une visite à la seigneurie des Éboulements : « Moins âgée que son mari, [elle] conserve encore la force et la fraîcheur de l'âge mûr ; mais les épreuves de la vie, des pertes cruelles qui ont fait à son coeur de mère des blessures qui ne se refermeront pas, ont jeté sur sa douce physionomie un voile de mélancolie touchante ». Ce magnifique portrait par Théophile Hamel montre bien l'évolution des arts plastiques après 1840 par cet artiste talentueux qui avait fait son apprentissage sous Antoine Plamondon de 1834 à 1840.