Discours et éloquence

Deux discours et une gravure permettent d'évoquer cet art fugace de l'éloquence qui, tout comme la musique, se perd s'il n'est pas enregistré sur un support matériel.

 

Édouard-Étienne Rodier (1804-1840), « Discours de clôture du banquet de la Saint-Jean-Baptiste », La Minerve, 29 juin 1835, Montréal, Bibliothèque nationale du Québec.

Issu d'une famille de la petite bourgeoisie urbaine, Rodier entre au Petit séminaire de Montréal en 1812. Il s'y familiarise avec les principes de l'art oratoire et, au sortir du collège, opte pour la profession d'avocat, carrière où il s'illustre par son éloquence. Élu député de la circonscription de L'Assomption, il siège à la Chambre d'Assemblée de 1832 à 1838. Lié à la tendance radicale du Parti patriote, Rodier est favorable à l'instauration d'un nouvel ordre social fondé sur la souveraineté du peuple, seule « source légitime de tout pouvoir politique », comme il se plaît à le répéter en 1835. Orateur énergique, il dénonce la théorie de « l'obéissance passive ». En 1837, il est blessé au combat.


écoutez le discours de Rodier

M. le Président. - Ce serait aux vieux défenseurs des libertés du peuple, à ceux qui, selon l'expression d'un excellent écrivain, ont blanchi sous le harnais de la législation, à répondre à une santé aussi éminemment patriotique, et à développer les grands principes du gouvernement qu'elle embrasse. Néanmoins, Monsieur, malgré le profond sentiment de mon insuffisance, je me croirais bien malheureux, si, avec un coeur qui bat vivement pour la patrie, je n'avais pas une voix à élever en sa faveur. (Applaudissements)

Le Peuple, source légitime de tout pouvoir politique.

Voilà la doctrine que doivent aujourd'hui proclamer toutes les nations civilisées. C'est la seule base solide de tout bon gouvernement. Elle doit être la conviction de tout homme honnête. (Applaudissements) Tous les hommes sont nés égaux. Nul n'a été créé pour exercer sur les autres un pouvoir arbitraire. Nul n'a été créé pour courber devant son semblable le front ignominieux de l'esclavage. (Applaudissements) Si les hommes étaient nés sans défauts, si l'envie, la cupidité, la soif de la domination, n'étaient pas des vices inhérents à la fragile humanité, les humains auraient toujours vécu en paix, ils se seraient partagé avec égalité le patrimoine. (Applaudissements)

Mais la discorde, fille de l'ambition, agita bientôt ses brandons parmi eux. Des partis se formèrent et se choisirent des chefs. Le feu de la guerre s'alluma : la lutte s'engagea et la victoire resta comme à l'ordinaire du côté du plus fort.

L'homme investi du pouvoir ne s'en dessaisit qu'avec répugnance : le pouvoir absolu corrompt les plus nobles, les coeurs les plus honnêtes. Aussi ces chefs victorieux ne laissèrent pas le peuple qui les avaient élus, jouir des profits de la victoire dans les douceurs de la paix. Il leur fallut des palais, des courtisans et des courtisanes. Ils dévorèrent les ressources du peuple. (Applaudissements) Il leur fallut agrandir leur territoire : ils firent verser le sang du peuple. (Applaudissements) Il leur fallut des titres pompeux : les uns s'appelèrent rois, les autres s'appelèrent empereurs. Ce fut le peuple, le pauvre peuple qui paya pour tout cet étalage. (Applaudissements)

Tous ces despotes tenaient alors leur autorité du peuple, et ne pouvaient pas le nier. Mais bientôt, dans la vue de régner après leur mort dans la personne de leurs descendants, il nièrent au peuple le droit de se choisir un Souverain. Il eut été ridicule de leur part de publier le talent et la vertu héréditaires. Le peuple n'aurait pas compris qu'il était forcé d'obéir à l'imbécile héritier de son roi. Que firent-ils? Ils eurent l'impiété d'asseoir le trône sur l'autel, et de proclamer qu'ils étaient appelés par la Divinité à régner sur les peuples en maîtres absolus.

De là , l'absurdité du droit Divin de la Royauté qu'a combattu avec tant de talent et de succès, l'illustre auteur des " Paroles d'un Croyant ". Hélas, M. le Président, si les monarques absolus avaient été appelés par la Divinité à gouverner les peuples, ce serait bien le cas de dire, que l'Être Suprême les y a ainsi appelés pour l'expiation de nos péchés. (Applaudissements)

Un grand Philosophe a dit :

Le premier qui fut Roi, fut un soldat heureux. Il n'a pas proféré un blasphème. Tous les monarques tirent originairement leur autorité du Peuple. Mais malheureusement ils s'en sont servis trop souvent pour l'opprimer. Le Peuple peut s'endormir quelquefois sous la fatigue des chaînes qu'il s'est forgées lui-même. Mais gare à son réveil : (Applaudissements) il est terrible : c'est le réveil du lion. (Applaudissements) Il n'a qu'à agiter ses fers pour faire trembler les palais. Il n'a qu'à marcher pour les renverser. (Applaudissements)

C'est une vérité dont tous les hommes devraient être pénétrés, que : " Les Peuples ne sont esclaves, qu'autant qu'ils le veulent ".

Cette sentence devrait être inscrite au chevet du lit de tous les Potentats. Elle n'aurait jamais dû être arrachée de la chambre à coucher de Lord Aylmer, car il rêverait peut-être encore au bonheur du Canada. (Longs Applaudissements) Les gouvernants ne devraient jamais oublier qu'ils sont faits pour les gouvernés, et que ceux-ci n'ont pas été formés pour la satisfaction de leurs caprices.

En Angleterre, dans les Etats-Unis et dans tous les gouvernements représentatifs, la doctrine de l'obéissance passive est aussi infâme que ridicule. Elle ne peut trouver d'apologiste que dans une âme abjecte, qui ne sent pas ou ne comprend pas la dignité d'homme.

Partout où le Peuple est libre, partout il est vertueux, éclairé, industrieux. Partout où le despotisme a étendu son sceptre de fer, partout il est violent, ou ignorant ou démoralisé. Ce n'est que sous une République que l'on trouve un Cincinnatus. Ce n'est que sous une République que l'on trouve un Washington. L'un quittait ses champs pour aller défendre sa patrie et retournait ensuite reprendre la charrue. L'autre, après avoir sauvé son pays de l'oppression, déposait entre les mains de ses concitoyens, sur l'autel de la Patrie, l'épée de la victoire. (Longs applaudissements)

Si l'Espagne n'eût pas été si longtemps gouvernée par des Moines féroces et fanatiques, si le peuple y eut été souverain, on n'y aurait pas élevé des autodafés, et des milliers d'humains n'auraient pas été brûlés et martyrisés, ad majorem Dei gloriam. (Applaudissements)

Si le peuple eût été libre sous Charles IX, quatre-vingt-dix-mille protestants n'auraient pas été lâchement massacrés, pour servir la dévote vengeance de la tigresse de Médicis. (Applaudissements)

Si le peuple eût été souverain sous Henri VIII, ce tyran n'aurait pas osé assassiner ses femmes, piller les couvents et massacrer les catholiques. (Applaudissements)

Si le beau ciel d'Italie n'eût pas été obscurci par les ténèbres du despotisme, les descendants des Brutus ne seraient pas aujourd'hui des serfs de l'Autriche. (Applaudissements)

Si la liberté eût trouvé un asile en Russie, les peuples descendants de Kosciusko ne seraient pas aujourd'hui exilés sous le dur climat de la Sibérie ou dispersés, en mendiants, sur toutes les parties du globe. La Pologne ne serait pas dans le deuil, et le sang de ses enfants ne crierait pas vengeance contre l'apathie des têtes couronnées. (Applaudissements)

Si le sol verdoyant de l'Irlande n'eût pas été foulé par le pied de l'oppression, si la belle Erin avait encore son parlement, ses braves mais malheureux fils ne seraient pas obligés de s'expatrier pour aller chercher l'hospitalité sur une terre étrangère : ils ne seraient pas forcés d'abandonner leurs parents et amis et de dire un éternel adieu au plus beau pays du monde, celui où reposent les os de leurs ancêtres. (Applaudissements bruyants)

M. le Président, les hommes ne sont vicieux que quand les gouvernements sont vicieux. On reproche à l'Espagnol d'être fanatique, cruel, vindicatif. C'est que les vestiges de l'Inquisition ne sont pas encore effacés.

On reproche au Russe son ignorance. C'est qu'il est abruti par l'esclavage.

On a reproché à notre ami Pat, d'être par trop violent. C'est que l'oppression produit l'exaspération. (Applaudissements)

Les Etats-Unis nous offrent un bel exemple de la sagesse d'un gouvernement. Là, point de dette nationale, point de soldats, point de mendiants. La répression du crime y convertit le brigand en un bon citoyen et devient une source de revenu à l'État.

Ceux qui ont intention de tenir le peuple sous le joug de l'absolutisme, disent qu'il ne connaît pas ses besoins, qu'il n'est pas en état de juger. Cela peut être vrai sous les gouvernements despotiques où la liberté de la presse est interdite et où la pensée est en prison. Mais c'est une erreur bien grossière sous les gouvernements libres. Là il a la faculté de parler et juger sainement. Sans aller emprunter ailleurs des exemples de ce que j'avance, il suffit de jeter les yeux sur notre pays. On verra que le Peuple Canadien a su donner sa confiance aux citoyens qui veillaient à ses intérêts et répudier ceux qui les abandonnaient. (Longs applaudissements)

Je ne ferai d'allusion à personne individuellement. Mais il est notoire que des hommes ont été pendant longtemps les idoles des Canadiens. L'ambition, l'avidité des places d'honneur ou de profit, quelqu'autre motif peut-être les a fait tergiverser. Le jour de leur désertion fut le jour de leur chute. Les uns avaient rendu de grands services à la cause du peuple. Le peuple, néanmoins, prononça leur arrêt. Les péchés politiques ne se pardonnent pas. Un moment de trahison efface vingt années de services. (Applaudissements prolongés)

Ah! Je voudrais avoir une voix assez forte, assez éloquente pour faire comprendre aux tyrans combien leur sort est pitoyable. Je voudrais leur faire comprendre combien il est doux de faire le bien du peuple, d'être honoré de sa confiance, d'être entouré de son estime.

Vous M. le Président, vous qui avez sacrifié à votre patrie une longue et laborieuse carrière, (Applaudissements) qui avez formé l'éducation politique de la jeunesse Canadienne, vous qui vous trouvez ici à la tête de votre famille, (Applaudissements) vous devez sentir mieux que qui que ce soit, ce que c'est que d'être chéri de tous ses compatriotes. (Bruyants applaudissements)

Pour moi, je suis orgueilleux d'avoir puisé à votre école mes principes politiques.

Fils d'un humble et honnête plébéien, né du peuple, vivant avec le peuple, désirant mourir au milieu du peuple, (Interruption prolongée par de vifs applaudissements) je ne puis mieux terminer mes observations qu'en répétant : " le peuple source légitime de tout pouvoir politique ".

[Louis-Joseph Papineau], « Adresse de la Confédération des Six Comtés au peuple du Canada », La Minerve, 24 octobre et 2 novembre 1837.

Apogée de la rhétorique revendicatrice des Patriotes, cette « adresse » exprime la déception des Canadiens français après les Résolutions Russell de Londres qui offraient un « non » catégorique aux demandes des Quatre-vingt-douze Résolutions de 1834. Devant les délégués de six comtés « fédérés » du sud de Montréal, Papineau invite les anciens miliciens et la jeunesse patriote à s'organiser en « comités de vigilance » face aux déploiements de troupes dans le Bas-Canada.

Concitoyens,

Quand un peuple se trouve invariablement en butte à une suite d'oppressions systématiques, malgré ses voeux exprimés, de toutes les manières reconnues par l'usage constitutionnel, par des assemblées populaires et par ses représentans en parlement après mûres réflexions ; quand ses gouvernans, au lieu de redresser les maux divers qu'ils ont eux-mêmes produits par leur mauvais gouvernement, ont solennellement enregistré et proclamé leur coupable détermination de saper et de renverser jusqu'aux fondations de la liberté civile, il devient impérieusement du devoir du peuple de se livrer sérieusement à la considération de sa malheureuse position, - des dangers qui l'environnent, - et, par une organisation bien combinée, de faire les arrangemens nécessaires pour conserver intacts leurs droits de citoyens et la dignité d'hommes libres.

Les sages et immortels rédacteurs de la DECLARATION DE L'INDEPENDANCE AMERICAINE, consignèrent dans ce document les principes sur lesquels seuls sont basés les droits de l'homme, et revendiquèrent et établirent heureusement les institutions et la forme de gouvernement qui seules peuvent assurer permanemment la prospérité et le bonheur social des habitants de ce continent, dont l'éducation et les moeurs, liées aux circonstances de leur colonisation, demandent un système de gouvernement entièrement dépendant du peuple et qui lui soit directement responsable.

En commun avec les diverses nations de l'Amérique du Nord et du Sud qui ont adopté les principes contenus dans cette Déclaration, nous regardons les doctrines qu'elle renferme comme sacrées et évidentes [S].

La Minerve , 2 novembre 1837

 

Anonyme, XIXe siècle, J. A. Roebuck Esqr., At the Bar of the House of Lords, Pleading in Favour of the House of Assembly of Lower Canada, vers 1836-1838, gravure, image 9,7 x 15,5 cm, Montréal, Musée du Château Ramezay, 1998.1258. Photo Robert Derome.

Cette gravure fait le portrait d'un orateur prenant la parole en Chambre. Né aux Indes et décédé en Angleterre, John Arthur Roebuck (1802-1879) vit dans le Haut-Canada de 1815 à 1824. À la Chambre des Communes britannique, il propose en 1834 une motion pour former une commission d'enquête sur les affaires du Canada. De 1832 à 1835, il ne fait aucun discours sur les questions canadiennes. Nommé représentant en Angleterre des intérêts de l'Assemblée du Bas-Canada, il relaie au parlement et à la presse les demandes des Patriotes. Il perd son siège en 1837. Bien qu'il ne soit plus délégué par le Bas-Canada, on lui permet tout de même de prendre la parole en 1838 devant les deux chambres contre un projet de loi pour suspendre la constitution canadienne. Il publiera en 1849 The Colonies of England.

 

Dessiner et écrire en prison

Jean-Joseph Girouard (1795-1855), « Lettre adressée à son épouse Marie Louise Félix (1780-1846) de la prison de Montréal le 9 mars 1838 », 28 x 21,5 cm, Montréal, Fondation Lionel Groulx, Girouard 91. Photo Robert Derome.

Robert Shore-Milnes Bouchette (1805-1879), Les Captifs, 1838, aquarelle et traces de mine de plomb sur papier, 15,3 x 16,7 cm (dimensions irrégulières), Québec, Musée du Québec (56.302).

Patriote engagé dans la Rébellion de 1837, Girouard passe plusieurs jours à fuir les autorités et se rend, par solidarité, le 23 décembre. Cette lettre est adressée à son épouse, Marie-Louise Félix. Il lui demande de soulager les malheurs de ses compatriotes féminines en leur donnant les portraits qu'il a faits de leurs maris et de leurs fils emprisonnés. Marie-Louise les connaît bien à titre de fondatrice de « L'Association des femmes patriotiques de Deux-Montagnes ». Elle-même doit recevoir « une lettre de M. Doucet avec un tableau, fait par mon ami et voisin M. Bouchette, représentant l'intérieur de ma chambre ». La collection complète des portraits des Patriotes par Girouard a été publiée en 1973 par Clément Laurin. Voici des extraits de cette lettre :

[...] J'en suis encore à savoir si tu as reçu une lettre de M. Doucet avec un tableau, fait par mon ami et voisin M. Bouchette, représentant l'intérieur de ma chambre : et je désirerais bien savoir si tu as reçu une longue lettre que je t'ai écrite ces jours derniers et que j'ai confiée à Henriette pour te la faire parvenir. Écris-moi donc, ma chère petite femme, ou fais moi écrire pour me tirer d'inquiétude. Je te manderais bien de venir en ville : mais outre la difficulté qui existe pour communiquer dans la prison, je dois t'avouer ma faiblesse; ma fermeté n'y tiendrait pas quelque courageux que je sois. Ainsi, il vaut mieux ma douce amie, t'abstenir de faire ce voyage. Cependant tu dois me marquer avec vérité comment tu te trouves, comment tu vis et quels sont les progrès des recherches que tu as faites avec notre bonne et aimable petite fille Ovide. En attendant nous devons être bien reconnaissants envers notre généreux de Rigaud.

Nos malheurs sont bien grands sans doute, et pourraient nous absorber : mais ma chère amie, puisqu'il a plu à Dieu de nous de nous donner le courage de les supporter avec patience et résignation, nous ne devons pas négliger les occasions qui s'offrent de soulager la douleur de ceux qui, comme nous, ont souffert plus ou moins dans les calamités que la Providence a départies sur notre malheureux pays.Si donc, mon excellente amie, ton bon coeur sympathise avec le mien dans ces sentiments je vais te charger d'une commission que j'espère tu rempliras avec autant de plaisir que j'en ai à te la donner. Je t'adresse donc 1- le portrait du papa Dumouchel et de ses deux garçons, tous bien portant et courageux. Embrasse bien la maman en lui présentant ce petit cadre. Les réflexions que je viens de faire, tu peux les lui communiquer : je sais combien elle est bonne patriote et courageuse, et je me flatte qu'elle t'accompagnera à St-Eustache. Vous pourrez passer derrière le village, pour éviter la vue des Sauvages qui ont causé nos désastres. 2- Le portrait de ce brave Robillard et de son fils, qui se sont si bien montrés. Dis à sa femme qu'ils se portent bien & ont bon courage. En lui envoyant leur ressemblance, que tout le monde ici a trouvé bonne, dis lui que je me souviendrai toujours du généreux patriotisme qu'elle m'a témoigné lorsque j'arrêtai chez elle à mon dernier voyage de St-Eustache. 3- Enfin, que dire de l'infortunée Zéphirine en lui présentant le portrait de son frère, qui est aussi bien courageux et se porte bien. C'est tout ce que je puis lui envoyer: si j'en ai le temps je lui ferai une petit lettre que je joindrai à celle-ci, te demandant en grâce à madame Dumouchel de lui porter vous même ce portrait, avec les consolations que votre bon coeur vous suggérera. Notre ami son courageux époux, est mort pour une cause sainte : il a été la victime de mesures mal prises, de plans mal concertés : il a été massacré par nos anthropophages qui auraient dû honorer son intrépidité. Je vous supplie toutes deux de ne me point refuser cette grâce, et j'attendrai avec hâte des nouvelles de votre petit voyage ; car je désire que ce soit de vos mains que ces deux femmes patriotes reçoivent ces petits cadeaux de ma part. [...] En cet endroit de ma lettre, je reçois une lettre de Madame Chénier, me demandant si je pourrais me rappeler assez les traits de son mari pour lui en faire un crayon : cela est presque impossible. [...] Peut-être t'enverrais-je en même temps pour Madame Masson le portrait de ses deux fils, et, en ce cas, tu pourras te donner le plaisir de le lui présenter toi-même de ma part. Si tu vois Madame Mongrain, n'oublie pas de lui témoigner combien je me rappelle avec sensibilité l'intérêt qu'elle m'a porté lorsque j'étais gardé par les braves femmes patriotes dans le grenier de la maison de Payen... Quelle scène que celle-là ! Je l'ai toujours à la mémoire. Si jamais je retourne à St Benoît, et que j'en aie les moyens je vais rassembler avec nous toutes ces généreuses femmes que les promesses, l'argent, la crainte, n'ont pu engager à trahir un de leurs compatriotes. Je voudrais avoir une occasion de les remercier, de leur témoigner ma reconnaissance, et l'admiration que j'ai pour leur patriotisme. Du moins j'écrirai ces actes de vertu. Je ne me rappelle pas le nom de toutes les femmes qui se trouvaient dans cette maison, qui m'a servi de dernière retraite, mais ne manque pas de remercier toutes celles que tu rencontreras. La bonne Esther pourra peut-être te les nommer. Sans ces généreuses patriotes, j'eusse inévitablement tombé entre les mains des affreux cannibales qui porté la flamme et la désolation chez nous ; ils m'auraient égorgé, et tu n'aurais pas aujourd'hui l'espoir d'embrasser encore ton affectionné.

 

L'Acte d'Union des deux Canadas

James Duncan (1806-1881), gravé par P. Christie, Government House [Château Ramezay], 1839, gravure publiée dans Newton Bosworth (éd.), Hochelaga Depicta, The Early History and Present State of the City and Island of Montreal, Montréal, W. Greig, 1839. Photo Robert Derome.

La plus grande partie de l'oeuvre de Duncan est consacrée à des vues et paysages de Montréal. Les gravures exécutées pour Bosworth ont une grande valeur archéologique, puisqu'elles comptent parmi les rares documents originaux qui nous renseignent sur l'architecture montréalaise de cette époque. Celle-ci représente le Château Ramezay où se prennent des décisions politiques majeures à la suite des Rébellions. La constitution est suspendue et l'Assemblée est remplacée par un Conseil spécial qui se réunit au Château Ramezay. C'est là qu'est voté l'Acte d'Union des deux Canadas le 14 novembre 1839.

Conclusion

Toutes les oeuvres de cette exposition thématique révèlent la richesse et la variété du patrimoine artistique et littéraire du Québec de 1760 à 1840. Agitée par de vives tensions sociales et politiques, cette période voit se former une culture lettrée qui, sous l'impulsion d'une bourgeoisie en émergence, multiplie les images où savoir et pouvoir se donnent à voir. Attirer l'attention sur ces représentations permet de jeter un regard nouveau sur une époque longtemps méconnue ou réduite à un folklore. C'est ce que mettent en évidence des oeuvres souvent tributaires d'une pluralité de traditions savantes ou d'un métissage de nombreuses influences. Il en résulte un portrait des arts, des lettres et de l'éloquence où se dessinent les lentes maturations qui président aux innovations propres à tout changement de siècle.